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La présente publication, consacrée au projet sur la science, la religion et le développement du Centre de recherche sur le développement international (CRDI), est constituée de plusieurs essais d’auteurs différents sur l’interaction au niveau humain de la science, de la religion et du développement (SRD). Le fait que cet ouvrage soit publié à cette époque charnière de l’histoire humaine est à la fois opportun et riche d’enseignements. On entend de plus en plus réclamer un développement qui soit davantage «centré sur les gens» et une meilleure qualité de vie qui soit au-delà de la culture de la consommation. Cela suppose ce que certains appellent une étape qualitative dans la conscience humaine. Depuis mes premiers travaux de recherche pour l’IDRC, il y a eu une nette évolution dans la manière dont on conçoit l’avenir du monde et dans la manière de réfléchir des savants. Les résultats de mes travaux, réalisés en 1994, ont été publiés sous le titre Culture, Spirituality, and Economic Development: Opening a Dialogue (Ryan, 1995). Ces recherches peu conventionnelles visaient à répondre à une préoccupation exprimée lors d’une conversation avec un représentant de l’islam, selon laquelle la recherche sur le développement ne tenait pas sérieusement compte de l’influence des valeurs culturelles et religieuses locales ni des systèmes locaux et des institutions locales. Une série d’entretiens menés dans un certain nombre de pays en développement a dévoilé un consensus remarquable parmi près de 200 théoriciens et praticiens du développement international sur l’idée que les valeurs culturelles et religieuses locales doivent être mieux intégrées à la recherche d’un développement durable et équitable. Cette première étude a généralement été accueillie favorablement. Les principales objections qui y sont faites proviennent de chercheurs occidentaux qui craignent que si les valeurs culturelles et religieuses devenaient partie intégrante du paradigme du développement, cela compromettrait certains progrès humains procédant de l’esprit des Lumières. Non sans raison, ils sont réticents à la perspective de voir réapparaître des notions et des pratiques paralysantes et contraires au but recherché, comme le fatalisme et la subordination des femmes, qui prévalent toujours à l’heure actuelle dans certaines cultures traditionnelles et dans certaines religions. Evidemment, ceux qui restent convaincus que la magie invisible du libre marché mondial convient pour l’accroissement du bien-être humain ne voient pas l’intérêt d’introduire la culture ou la religion dans le paradigme du développement. Le domaine de la recherche sur la religion et le développement est bien plus prisé en 2000 qu’il ne l’était en 1994. Le CRDI ne peut plus y faire figure de pionnier, encore que ses tentatives d’articuler le lien entre les domaines de SRD lui conservent une place particulière. Aujourd’hui, d’autres organisations s’occupent de ce genre de questions. Compte tenu de la place restreinte dont je dispose, je ne mentionnerai que quelques-uns de ces travaux. Pour avoir une idée de l’importance de ces nouvelles recherches, j’indiquerai une bibliographie du Centre pour la recherche sur le développement de Copenhague, parue en février 1998, Religion and Development: A Bibliography (CDRLS, 1998). Elle comprend 435 nouveaux titres pour la période entre le 1er janvier 1993 et le 17 avril 1997. Cela représente un essor spectaculaire de l’étude de ce sujet ambigu pour une période aussi courte, surtout si l’on sait que ce répertoire danois est loin d’être complet. La plupart des ouvrages mentionnés dans cette bibliographie semblent avoir été rédigés en réponse aux développements récents du processus dynamique de la mondialisation. Nombreux sont ceux qui considèrent que le paradigme actuel du libre marché mondial, avec tous les oripeaux de l’occident qui l’accompagnent, est inévitablement universel et que la mondialisation constitue une menace d’homogénéisation des valeurs et des institutions culturelles et religieuses locales. Les diverses confessions religieuses en présence se sont elles-mêmes trouvées longtemps mêlées aux efforts de développement, mais la reconnaissance du lien entre la religion, le développement et les affaires du monde est aussi venue d’autres sources, plus inattendues. James Wolfensohn, le président de la Banque Mondiale, lui-même juif pratiquant, a récemment entamé un dialogue avec les représentants de neuf des grandes religions du monde pour trouver un moyen de coopérer à débarrasser le monde de la pauvreté et de la misère. De même, le Département d’Etat américain, confronté à la réalité du fondamentalisme islamique, a récemment renoncé au tabou auquel il s’était longtemps tenu concernant la mention de la religion dans les notes et publications diplomatiques officielles en tant que facteur influent ou causal dans les affaires du monde. Un autre champion récent et inattendu de la reconnaissance de l’influence de la religion sur la culture et sur les civilisations est Samuel Huntington, un chercheur en sciences politiques réputé de l’Université de Harvard. Dans son ouvrage polémique The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (Huntington, 1996), il a affirmé que les cultures et les religions étaient des facteurs clés dans la tournure que prennent les affaires du monde. Ce point de vue est nettement en opposition avec la déclaration persistante du magazine The Economist selon laquelle les «valeurs asiatiques» n’ont pas eu d’influence significative sur le développement économique rapide qu’a connu l’Asie récemment. Les écologistes se tournent eux aussi vers la religion pour y trouver un soutien bienveillant. Ainsi, par exemple, au cours de ces dernières années, plus de 1 000 chercheurs (spécialistes des religions, scientifiques, écologistes) ont participé au forum qui se poursuit aujourd’hui sur les religions du monde et l’écologie du Centre pour l’étude des religions du monde (Center for the Study of World Religions - CSWR) de l’Université de Harvard. Ce forum vise à retrouver une vision et un sens à travers les enseignements religieux pour éclairer les gens et les motiver à participer de manière décisive aux mesures écologiques mondiales actuellement envisagées. Il est cependant un économiste qui semble se distinguer des autres : Herman Daly, qui dans un récent ouvrage, Beyond Growth: The Economics of Sustainable Development (Daly, 1996), s’est spécifiquement référé à une vision religieuse issue des écritures hébraïques pour fonder les principes éthiques qu’il considère comme nécessaires en politique pour gérer à la fois les limites du capital naturel et du revenu des individus dans le sens d’un développement durable. Il est aussi évident, me semble-t-il, que le dialogue entre la science et la religion s’est intensifié à l’aube du nouveau millénaire. Au cours de ces deux dernières années, on a vu paraître des articles dans des publications comme Science («Science and God : A Warming Trend?» (Easterbrook, 1997)), The New York Times on the Web («Science and Religion : Bridging the Great Divide» (Johnson, 1998)) et Newsweek (à la une) («Science Finds God» (Begley, 1998)). Cependant, les articles les plus en vue traitant ce genre de question ne représentent que la partie émergée d’une problématique de recherche de longue haleine. Cela fait longtemps que J. M. Templeton et la John Templeton Foundation investissent d’importantes ressources dans divers efforts de rapprochement et de meilleure compréhension entre la science et la religion. Les observations faites par Jean-Paul II à l’occasion du 300e anniversaire du Philosophiae Naturalis Principia Mathematica (Principes mathématiques de la science naturelle) de Newton sont également très appropriées : «L’opportunité sans précédent qui nous est aujourd’hui offerte est celle d’une relation commune interactive dans laquelle la science et la religion gardent chacune leur propre intégrité tout en étant «ouvertes aux découvertes et aux idées de l’autre»» (Jean-Paul II, 1988, p. 375). Par ailleurs, à la conférence du CSWR de septembre 1998 sur l’écologie et la religion, des chercheurs ont posé la question suivante : Les religions du monde sont-elles capables de corriger leurs propres visions du monde, leurs récits et mythes de la création pour permettre à l’âme, au sens et à la motivation de prendre davantage d’importance et d’être pris en considération dans la théorie actuelle des scientifiques concernant le développement de l’univers depuis le «big-bang» initial ? Le désir accru d’une participation citoyenne et la défiance envers les institutions publiques, envers l’Etat en particulier, qui l’a accompagné, ont engendré une multiplication à l’échelle mondiale des organisations non gouvernementales à but non lucratif (ONG) et des coalitions d’ONG. Nous avons là un autre bon exemple du nouveau degré de conscience et de l’introduction de la religion dans des discours jusqu’à présent considérés comme profanes. De plus en plus, dans tous les secteurs de la société, on retrouve dans les groupements d’ONG des phénomènes d’appartenance religieuse commune. Parmi les percées récentes des ONG, on peut citer le lobbying pour le traité international sur les mines antipersonnelles, l’accord multilatéral sur l’investissement ou l’opposition à la construction du barrage de Narmada en Inde. Ce ne sont là que quelques-unes des questions internationales actuelles dans lesquelles les ONG ont joué un rôle important. Certains croient voir - avec peut-être un optimisme prématuré - dans ces nouveaux équilibres du pouvoir, largement facilités par la possibilité qu’offre Internet de relier des millions de gens du monde entier ayant les mêmes idées, la fin du pouvoir monopolistique dans ses diverses formes. Dans le cadre de ma réflexion présente sur les essais de nos auteurs, je pense que le phénomène le plus déterminant est peut-être la pénétration de la religion et des églises sur la place publique, qui peuvent ainsi jouer un rôle plus actif dans le débat public. Cette tendance a été étudiée de près par José Casanova, un sociologue de la New School for Social Research. La thèse de son ouvrage Public Religions in the Modem World (Casanova, 1994) est que nous assistons aujourd’hui, partout, à cette dé-privatisation de la religion. Casanova a étayé sa thèse sur des études de cas socio-historiques réalisées au Brésil, en Espagne, aux Etats-Unis et en Pologne et sur des références corroboratives à des événements similaires sur d’autres continents comme la Révolution islamique en Iran. Il a montré que «les traditions religieuses, dans le monde entier, refusent d’accepter le rôle marginal et privilégié que les théories de la modernité aussi bien que les théories de la sécularisation leur ont réservé» (Casanova, 1994, p. 234). En d’autres termes, pour Casanova, c’est la théorie profane bornée selon laquelle la religion serait en train de se périmer ou de disparaître qui est elle-même périmée. De plus en plus de sociologues admettent effectivement la réalité de cette tendance. Cependant, il n’y a pas lieu ici de développer la thèse inattendue de Casanova : qu’il nous suffise de prendre au sérieux le défi présomptueux qu’il a lancé aux chercheurs en sciences sociales de la tendance réductionniste dans le dernier paragraphe de son livre :
Casanova (1994, p. 234) Le problème n’est donc plus de savoir s’il devrait y avoir ou non un dialogue entre les différentes disciplines de SRD. Ce dialogue est déjà une réalité, sous une forme plus ou moins fragmentaire, dans divers secteurs de la société. La vraie question est plutôt de savoir comment trouver une méthodologie productive pour ce type de débat. Comment rassembler ces différentes sortes de savoir et ces différentes sortes de rationalité pour qu’elles profitent les unes des autres sans porter atteinte à l’intégrité des autres domaines de la connaissance. En ce qui concerne ce type d’interactions, il existe des antécédents dans l’Histoire. La croyance religieuse a depuis longtemps admis l’unité et l’interdépendance de l’ensemble de la création, alors que la science commence seulement aujourd’hui à comprendre et à adopter cette idée. Par ailleurs, c’est la science moderne, non sans peine, qui a amené les chrétiens à se rendre compte que ce n’était pas le soleil qui tournait autour de la Terre, contrairement à ce qu’ils avaient toujours cru. Cependant, ces changements historiques sont de peu d’intérêt en termes de modélisation pour une interaction constructive. Pour certains, la réponse consiste à trouver une nouvelle éthique rationnelle, qui soit plus convaincante. L’Histoire nous montre toutefois que pour une grande majorité des gens, la raison seule ne conduit pas à une action décisive aussi efficacement que la croyance. La croyance, qu’elle soit religieuse ou non, met en jeu la volonté et les émotions humaines ainsi que l’intellect humain : en fait, elle engage l’être humain tout entier. De quelle manière devons-nous donc procéder ? A l’évidence, il faut procéder selon une logique interdisciplinaire, chaque partie devant humblement reconnaître les forces aussi bien que les faiblesses de l’approche de l’autre partie. Une course à l’infaillibilité serait futile. L’objectif ne saurait être de convertir autrui, encore qu’un certain degré de conversion intellectuelle soit probablement nécessaire aux participants au débat pour que chacun d’entre eux soit ouvert et perméable aux croyances et aux convictions des autres. Même l’approche courtoise et tolérante de certains scientifiques comme le distingué biologiste E. O. Wilson a des chances de se révéler contre-productive. Comme il l’a redit au cours de la conférence du CSWR, il admet l’utilité et même le besoin d’un dialogue entre la science et la religion, mais il maintient avec constance qu’un temps viendra où la biologie n’aura plus besoin d’aucune aide de la part de la religion car elle permettra à elle seule de déchiffrer toute l’histoire humaine. L’équipe de chercheurs du CRDI dont je fais partie a choisi d’exprimer sous forme d’essais la manière dont des chercheurs qui sont en même temps des croyants peuvent harmoniser leurs perceptions personnelles des divers aspects épistémologiques et rationnels et des hypothèses du discours sur SRD. Si nous autres chercheurs croyants parvenons à une unité de conscience et de compréhension dans notre travail de tous les jours, pourquoi d’autres groupes de chercheurs et de croyants ne pourraient-ils pas réussir à matérialiser ou tout du moins apprécier les avantages d’une expérience analogue de conscience et de compréhension partagées ? Certains croyants, comme le chercheur musulman réputé Seyyed Hossein Nasr, sont depuis longtemps partisans du développement d’une cosmologie nouvelle (ou d’une redécouverte de la cosmologie) qui constituerait, comme dans le passé, le cadre d’une référence commune pour permettre le dialogue entre la religion et la science. Il me semble que le Dr Baharuddin se montre favorable à cette approche dans sa tentative de faire valoir que sa foi islamique n’est pas en contradiction avec sa pratique de la biologie. Je crois qu’une idée fondamentale, dans cette approche, est que bien souvent il n’y a pas autant de contradictions entre la religion et la science que ce que l’on pourrait penser à première vue. Il s’agit plutôt de manières différentes de comprendre une même réalité, qu’il est souvent possible d’harmoniser à différents niveaux de connaissance ou d’intégrer dans des domaines auxiliaires dont le bien-être humain est l’objectif principal (comme le développement). Ainsi, par exemple, le Dr Baum peut sereinement considérer que l’approche scientifique et l’approche religieuse produisent différentes sortes de connaissance qui peuvent être mutuellement profitables, dans la mesure où les chercheurs font au moins preuve d’une certaine ouverture vis-à-vis des croyances et des convictions des croyants, et réciproquement. A l’instar d’un nombre de plus en plus grand de chercheurs en sciences sociales, il n’a pas de difficulté à reconnaître l’influence particulière qu’a pu avoir la religion sur son parcours scolaire et universitaire ni à mêler la religion à son analyse sociologique en tant que variable endogène. Aujourd’hui, la plupart des croyants veulent prouver que leur conviction religieuse, au niveau conceptuel, n’est pas en contradiction avec les découvertes de la science. Ils veulent aussi être convaincus que leur foi est une évidente force bénéfique à l’histoire humaine. Ainsi, par exemple, le Dr Kapur cherche à comprendre et à expliquer comment la religion hindoue, au cours des siècles, a constitué un environnement fertile pour un développement matériel des humains fondé sur des principes spirituels, même si la tradition hindoue n’a pas toujours aidé activement ce développement. L’expérience personnelle du Dr Arbab, qui a vu imposer des modèles de développement inappropriés à des populations marginalisées en Colombie, l’a conduit à découvrir un modèle de développement humain plus holistique et plus participatif, lié aux conceptions et aux convictions propres à la religion bahaï. Il s’est consacré au développement en suivant des méthodes et des programmes à caractère concret, fondés sur des principes religieux et spirituels, qui donnent la priorité aux capacités humaines des pauvres. Suite à la préparation du présent ouvrage, on a invité un groupe plus important, constitué de 10 à 15 personnes ayant des expériences variées en matière de SRD, à enrichir le débat de leur propre expérience, de leurs idées et de leurs approches. Il s’agissait d’adeptes de différentes religions et de chercheurs qui s’intéressent au rôle des systèmes de croyance dans le processus de développement. Ils venaient de différents pays du Sud et du Nord. Il ont rencontré les auteurs lors d’une conférence internationale en novembre 1999. L’objet de cette rencontre était de se mettre d’accord sur une méthode pour mener la discussion sur SRD et de donner à celle-ci la légitimité nécessaire à sa diffusion. Les participants de cette rencontre se sont montrés motivés et enthousiastes face aux possibilités d’envisager des visions du monde intégrant à la fois les traditions religieuses et la science pour guider la recherche sur le développement. Ils ont créé des liens entre les diverses disciplines, religions et nationalités et ont manifesté un désir évident de maintenir le contact et de collaborer avec les autres chercheurs, scientifiques et membres des ONG présent à cette conférence. Ils ont évoqué des moyens d’introduire cette discussion dans leurs disciplines respectives. Ils se sont finalement mis d’accord sur une troisième et ultime publication intégrant les comptes-rendus des débats et dans laquelle ils devaient produire à partir des documents qu’ils avaient préparé pour la conférence des messages pour la jeunesse : des messages d’espoir et une invitation pour les jeunes à découvrir de nouvelles manières de concevoir le monde. Tout au long des trois ouvrages issus de ce projet, les résultats du processus de recherche sur SRD peuvent se révéler utiles aussi bien aux théoriciens qu’aux praticiens du développement, aux leaders des religions concernées et à une génération future de chercheurs, d’universitaires, d’hommes de terrain et de décideurs. Notre espoir ultime est que ce dialogue aboutisse à une nouvelle conscience créative - à la fois individuelle et collective - de la manière dont la science et la religion peuvent fonctionner efficacement ensemble, en profitant l’une de l’autre, et favoriser l’essor d’un monde plus humain et plus juste. Si cela se produit, alors le CRDI sera bien récompensé pour avoir entrepris ce qui semblait au début une tentative plutôt déroutante de recherche atypique. |
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