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La fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle confrontent l’humanité à un ensemble remarquable d’opportunités, mais aussi à de graves menaces. Parmi les phénomènes les plus frappants, certains sont étroitement liés à la mondialisation, un terme qui suscite de fortes polémiques et qui se prête à une variété d’interprétations. Il ne fait aucun doute - quelle que soit la position que l’on puisse prendre sur ce sujet - que les forces de la mondialisation ont imprimé aux nations du monde un nouveau cours irréversible. L’activité économique, les structures politiques aussi bien que la culture sont aujourd’hui sujettes à des changements en profondeur. Au fur et à mesure que les barrières qui ont séparé les peuples tombent et disparaissent, une société mondiale est en train de naître. Ce qui rend possible une telle transformation, c’est l’accélération du progrès technologique, qui se traduit notamment par la généralisation d’un mode de communication qui transcende les frontières nationales et qui fonctionne à une vitesse astronomique. Aussi exaltantes que puissent être les perspectives de l’avenir, les types de comportements actuels ne sont pas de nature à inspirer confiance dans le processus en cours. Il est tout à fait naturel de se demander si la mondialisation va effectivement dans le sens de l’unification du genre humain sans imposer l’uniformité, ou si elle ne fera que rendre universelle la culture du consumérisme. La mondialisation est-elle le vecteur de la prospérité pour les masses, ou bien n’ est-elle que l’expression des intérêts économiques d’une caste de privilégiés ? Aboutira-t-elle à l’instauration d’un ordre équitable, ou à la consolidation des structures de pouvoir existantes ? De telles préoccupations ne sont pas sans fondement : en effet, malgré la multiplication incessante des moyens d’améliorer la condition humaine, des problèmes très anciens persistent, et de nouveaux problèmes apparaissent à tout moment. A cet égard, l’inefficacité des méthodes de l’effort mondial de développement, qui entre actuellement dans sa sixième décennie, est particulièrement parlante. Le problème est complexe. D’un côté, certaines réussites notables mises à part, il n’a pas été possible de contrer l’extension de la pauvreté - non pas la pauvreté à laquelle l’humanité est habituée depuis le début de son existence, mais une pauvreté dont l’impact est rendu intolérable par la désintégration des liens de solidarité. D’un autre côté, le type de croissance économique qui se généralise actuellement s’avère néfaste pour l’environnement, à tel point que sa viabilité est remise en question. Le défi qui consiste à apporter la prospérité à tous les peuples du monde à travers un processus de développement durable ne pourra pas être relevé par une simple application de la technologie, ni par une simple extension des schémas d’organisation actuels. Il nous impose de nous démarquer de manière radicale des philosophies matérialistes qui sont à l’origine de cette concurrence que se livrent actuellement une misère noire et une richesse irresponsable. Si l’on veut comprendre le cours de l’histoire, on ne peut se contenter d’analyser les causes et les effets. Il faut également voir dans une transformation aussi profonde de la société l’exigence d’un processus d’évolution sous-jacent, à une époque à laquelle les principes d’unicité, d’interconnexion et de justice s’imposent à la conscience collective de l’humanité. Il se peut que les premières tentatives globales inspirées par une telle prise de conscience apparaissent hésitantes, inadéquates, ou même qu’elles semblent motivées par l’ambition et l’égoïsme. On a néanmoins toutes les raisons d’espérer qu’avec l’expérience, les énergies seront de plus en plus souvent canalisées vers la création d’une civilisation mondiale qui représentera à la fois l’unité et la diversité du genre humain. Dans cette optique, la tâche de réévaluer le champ du développement, ses hypothèses fondamentales et ses stratégies courantes mérite que l’on y accorde dès à présent toute son attention. En automne 1997, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) réunissait un petit groupe d’entre nous - scientifiques de diverses confessions - et nous proposait de participer à cette réévaluation à travers l’exploration du thème de la science, de la religion et du développement. L’approche qu’il nous fallait adopter était sans détours. On nous demandait de nous lancer dans l’étude de la littérature existante sur ce thème et de réfléchir - selon le point de vue de nos propres expériences et de nos propres systèmes de croyances - sur des questions que nous considérions comme fondamentales par rapport au thème de cette recherche. Il nous fallait nous concerter, échanger nos idées et en discuter. Nous devions présenter les résultats de nos réflexions personnelles sous forme de documents de travail, qui seraient compilés en un volume destiné à circuler au sein d’un groupe plus large pour approfondir le débat. Chacun de nous trouva le sujet assez intéressant pour consacrer une à deux années à cette entreprise, parallèlement à ses autres obligations. Auparavant, le CRDI avait mené une étude préalable sur les questions concernant la spiritualité et le développement. A cet effet, le Dr William F. Ryan, S.J., avait voyagé dans diverses régions du monde et interrogé près de 200 théoriciens et praticiens travaillant dans ce domaine. Ses conclusions, présentées dans Culture, Spirituality, and Economic Development : Opening a Dialogue (Ryan, 1995), nous ont été d’une aide précieuse, de même que sa participation active à nos réunions et à nos discussions. De son étude, il se dégageait nettement que dans de nombreux cercles, le besoin était vivement ressenti de donner à la dimension spirituelle de l’existence humaine sa véritable place dans la pensée sur le développement. Nombreux étaient ceux qui ne se satisfaisaient pas des approches dominantes, consistant à rechercher le « cocktail idéal » et la bonne « dose de technologie » pour chaque problème de développement humain (Ryan, 1995, p. 4). Toutes les personnes interrogées étaient d’accord pour admettre que l’on devrait intégrer les valeurs culturelles et religieuses locales dans la recherche d’un développement durable et équitable. Alors que presque tous se montraient soucieux des aspects moraux et éthiques du développement, certains allaient plus loin, et tentaient de « fonder leur action engagée » sur la religion et sur la foi : ils doutaient du bienfondé d’une éthique purement rationnelle, surtout lorsque la rationalité était définie par « des préalables étroitement individualistes » (Ryan, 1995, p. 42). Il ne fait pas de doute que l’idée qu’il faille abandonner l’approche purement matérialiste du développement rencontre un soutien appréciable. Ce qui n’est pas clair, c’est de savoir comment donner un contenu spirituel à la théorie et à la pratique du développement. Les efforts de développement reposent sur plusieurs disciplines scientifiques et sur plusieurs domaines d’étude, qui représentent autant de visions du monde différentes. Est-il possible de se lancer dans une discussion rigoureuse sur la spiritualité - une discussion qui ne dérape pas vers des idées fantasmatiques - dès lors que le cadre global dans lequel ces disciplines ont pris forme oppose la science à la religion ? Il semble, par conséquent, qu’une étude des relations entre science et religion et de leurs liens réciproques avec le développement soit une étape nécessaire, dans toute tentative de compenser le déséquilibre qui caractérise la pensée actuelle sur le développement. C’est en toute confiance que notre groupe a adopté ce point de vue, en reconnaissant que la crise de la société actuelle a déjà amené les scientifiques aussi bien que les théologiens à remettre en question la vision matérialiste de ces relations. L’extension progressive du champ d’exploration de ce sujet, ainsi que la prise de conscience qui se fait actuellement des faiblesses et des carences du matérialisme, nous ont convaincus de la pertinence de la décision du CRDI de promouvoir un débat sur le thème de la science, la religion et le développement. Les articles rassemblés dans le présent ouvrage sont les résultats des nos délibérations conjointes et de nos réflexions individuelles sur ce thème. Ils ne cadrent pas avec un quelconque format spécifié, et ne traitent pas non plus du même ensemble de questions. Ils reflètent la décision que nous avons prise ensemble de faire de notre mieux, quelle que soit l’approche retenue, pour rendre nos propres croyances explicites lorsque nous analysons la réalité sociale et intellectuelle. Chaque article ne devrait être considéré que comme une première contribution à un débat qui, nous l’espérons, attirera de plus en plus de participants. Le Dr Promilla Kapur a choisi de passer en revue, en détail, les enseignements de sa foi. Cependant, l’article qu’elle nous propose n’est pas un traité théologique sur l’Hindouisme, mais un compte-rendu des réflexions d’une chercheuse en sciences sociales et d’une activiste sur son propre système de croyances. Le Dr Kapur présente tout d’abord une brève discussion sur sa vision du monde et sur sa spiritualité personnelles, puis expose ce qu’elle considère comme les aspects essentiels de la religion des hindous. Dans cette section de son article, particulièrement bien argumentée, elle défend l’idée que « l’histoire syncrétique et pluraliste » de la religion hindoue et « son concept d’une Unité ultime » constituent « une autre vision des choses » et « un contrepoids à l’effet de division des systèmes actuels et des conceptions matérialistes » (Kapur, dans ce volume, p. 19). Cette observation a son importance, et elle est bienvenue, les systèmes de croyances religieuses de l’Inde ayant si souvent été dépeints comme des obstacles au développement. Le Dr Kapur articule son traitement du thème du développement autour de sa définition en termes de « déploiement de la Vérité », un processus qui se déroule en relation avec l’individu, avec la société et avec le cosmos (Kapur, dans ce volume, p. 37). Dans ce contexte, elle n’hésite pas à affirmer que la religion doit exercer une influence appropriée sur le domaine du développement. La conception de la science à laquelle elle adhère la conduit naturellement à considérer qu’il ne peut y avoir de conflit fondamental entre science et religion. Pour elle, les sciences physiques constituent « une investigation de la matière et de la nature du monde extérieur » (Kapur, dans ce volume, p. 37). La religion, selon elle, est « une investigation de la conscience, de la spiritualité et de la nature du monde intérieur » (Kapur, dans ce volume, p. 37). Dans la mesure où il n’est pas possible de tracer « une séparation entre la dimension externe et la dimension interne » de l’existence, la science et la religion ne peuvent être que complémentaires (Kapur, dans ce volume, p. 37). Elle souhaite que l’on parvienne à mettre en œuvre l’une et l’autre, dans une interaction harmonieuse, pour répondre aux défis du développement. Lorsqu’elle décrit ce qu’elle pense être les ressources hindoues d’un développement intégré, le Dr Kapur adopte une posture résolument Gandhienne. C’est ainsi qu’elle exploite la richesse des idées issues de la lutte pour un ordre Sarvodaya. Elle s’oriente clairement vers la recherche d’une stratégie de développement qui assure un équilibre entre d’une part les accomplissements scientifiques et technologiques et d’autre part les valeurs de la religion, soumises à un examen critique : entre d’une part le dynamisme occidental et d’autre part la vision spirituelle orientale. Le Dr Gregory Baum a introduit au moins trois problèmes dans nos discussions : le traitement critique du développement de la part des Eglises chrétiennes, la promotion récente, de la part de la Banque Mondiale, d’un dialogue avec la religion, et la dimension subjective de la recherche en sciences sociales. Dans l’article qu’il a rédigé en vue de la présente publication, il analyse ces questions. Il présente le premier thème en recourant à des exemples instructifs, relatifs le plus souvent à l’Eglise catholique, et montre que depuis que les Eglises chrétiennes « ont entendu les protestations des groupes chrétiens et non chrétiens dans les régions du monde les plus pauvres », elles ont toujours eu du mal à se faire à l’idée d’un développement formulé en termes d’industrialisation (Baum, dans ce volume, p. 72). Dans une brève discussion sur ses convictions personnelles, il résume ce qui constitue selon lui l’option catholique, qui comprend deux engagements : « voir la société du point de vue de ceux qui en sont les victimes, et manifester publiquement sa solidarité avec leur lutte pour la justice » (Baum, dans ce volume, p. 79-80). « L’option en faveur des pauvres », dit-il, (Baum, dans ce volume, p. 80). Dans son analyse de l’effort que fait la Banque Mondiale pour ouvrir un dialogue avec la religion, le Dr Baum montre qu’un tel dialogue est prometteur tant qu’il échappe aux intérêts des uns ou des autres. En soulevant la question de la subjectivité dans la recherche, son troisième thème abordé, il s’attache à une question d’une importance particulière. La recherche dans laquelle nous nous sommes embarqués n’aboutira que si nous ne nous enfermons pas dans des définitions étroites de la méthode scientifique. Une question que l’on ne peut éviter de poser est de savoir si l’attitude du chercheur en sciences sociales vis-à-vis de l’existence d’un ordre transcendant exerce une influence sur son analyse et sur sa conclusion. Le Dr Baum en appelle non pas à la croyance religieuse mais à l’empathie et à l’ouverture d’esprit. Il suggère que les chercheurs qui s’intéressent au développement fassent preuve « d’une sensibilité particulière à la dimension spirituelle des personnes et à la manière dont les présupposés profanes de la culture occidentale contemporaine menacent leur identité » (Baum, dans ce volume, p. 91). Au début de son article, le Dr Azizan Baharuddin attire l’attention sur les conséquences du compartimentage et du réductionnisme qui caractérisent si souvent la pensée actuelle. Ensuite, elle s’emploie à décrire sa conception de la science, de la religion et du développement, en soulignant bien la manière dont ces trois domaines sont liés. « Il nous faut acquérir une vision du monde holistique et écologique », nous prévient-elle, « et c’est de cette réorientation que procédera le réajustement de nos concepts économiques et de développement » (Baharuddin, dans ce volume, p. 121). Lorsqu’elle aborde la religion, le Dr Baharuddin ne manque pas de remettre en question les préceptes et les pratiques religieuses qui selon elle ont besoin d’être fondamentalement changés. Forte de cette liberté, elle passe à l’essence de l’Islam et présente certains de ses enseignements dans toute leur splendeur. La section consacrée à la métaphysique et à son rôle dans l’entreprise humaine constitue une contribution particulièrement bienvenue à un discours émergent sur le thème de la science, de la religion et du développement. Ici, en étudiant certaines implications du terme coranique din, le Dr Baharuddin montre comment l’Islam « englobe la totalité de l’existence, si ce n’est la réalité elle-même » (Baharuddin, dans ce volume, p. 136-137). Se référant à l’analyse d’Al-Attas, elle explique que la soumission à Dieu, le précepte fondamental de l’Islam, se trouve intimement lié à l’obligation humaine envers Dieu pour les présents de la création et de la nourriture. A ce stade d’obligation, les êtres humains réalisent qu’ils « ne possèdent rien par eux-mêmes » et que « tout ce qui les concerne, tout ce qui est en eux et tout ce qui procède d’eux vient du Créateur » (Baharuddin, dans ce volume, p. 138). Etant en eux-même « la substance même de la dette », il n’ont d’autre choix que de s’en acquitter « en retournant d’eux-mêmes à Dieu » (Baharuddin, dans ce volume, p. 138). Ce retour signifie se consacrer au service de Dieu - et donc à l’humanité - et vivre selon la loi de Dieu. C’est la compréhension profonde d’un certain nombre de concepts métaphysiques tels que la relation entre obligation et soumission qui, selon le Dr Baharuddin, constitue le fondement d’une approche islamique du développement. Dans cette compilation, mon propre article prend pour base mes travaux sur le développement, plus particulièrement dans la sphère de l’Amérique Latine. Pendant un certain nombre d’années, avec un groupe de collègues, nous avons eu la possibilité de fournir de concert un effort pour créer une stratégie de développement différente, visant à appliquer des principes de spiritualité à la transformation des processus et des structures sociales et économiques dans les zones rurales. Le thème du présent projet, ainsi que son approche, m’ont servi de cadre de référence pour rendre explicite la conception de la science et de la religion qui sous-tendait cet effort. Ce que je tente de décrire dans mon article, c’est une vision du monde éclairée par les enseignements bahaïs, dans laquelle la production et l’application du savoir constituent l’axe central autour duquel doit se faire le développement. La principale tâche du développement, selon moi, consiste à créer une capacité chez les individus, au sein des collectivités et des institutions, dans une région puis une autre, pour participer à la création d’une civilisation dans laquelle le matériel et le spirituel se rejoindront. Dans le projet de recherche du CRDI, l’objet de notre tentative n’était pas d’obtenir un consensus ou une série de visions uniformes sur la nature de la science, de la religion ou du développement. Aussi les articles reflètent-ils une variété de perceptions et d’approches. toutefois, nous partagions certaines idées concernant les questions fondamentales, plus particulièrement en ce qui concerne la manière d’appréhender la religion. Aucun d’entre nous n’a souhaité considérer la religion comme un pur instrument : ni comme un simple outil philosophique ni comme un facteur social qui s’avérerait utile pour favoriser le développement matériel. Nous n’avons pas trouvé intéressant de faire un parallèle entre la religion et le consumérisme, le scientisme ou le pouvoir politique. Comme croyants et comme scientifiques, nous considérions que la religion comme la science traitent de la réalité. C’est pourquoi nous avons étudié le rôle de la religion dans chaque facette du processus de développement : objet, stratégie, méthodologie et action. Quelle que soit la validité de nos arguments spécifiques, nous pouvons espérer avoir au moins véhiculé un message essentiel : les diverses traditions religieuses du monde ont guidé l’humanité, tout au long de son histoire, à travers une diversité de conditions, et aujourd’hui, elles peuvent lui offrir une richesse spirituelle qui lui fait cruellement défaut. La diversité n’a pas lieu d’être la cause de conflits ou de disputes, comme le supposent de façon automatique les adversaires des religions. Il n’est pas toujours nécessaire de penser en termes de « religions » ou de « sectes » : on peut très bien parler de religion de la même manière que l’on parle de science, et dès lors, il est possible d’étudier les interactions entre l’une et l’autre, dans la mesure où elles guident le progrès humain. SOURCESRyan, W.F., S.J., 1995. Culture, spirituality and economic development: opening a dialogue. International Development Research Centre, Ottawa, ON, Canada, 67 pp. |
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