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LA NATURE DE LA PAIX INSTAURÉELa fin de la Guerre froide a créé de nouvelles conditions historiques qui ont amené les acteurs du conflit intérieur nicaraguayen et le gouvernement des États-Unis à mettre fin à la guerre des contras. De ce point de vue, la contribution la plus importante de la mission de paix au Nicaragua aura été de saisir les possibilités nées des nouvelles relations Est-Ouest pour créer les conditions historiques nécessaires afin que les acteurs politiques nicaraguayens puissent forger un consensus social minimal qui servirait de base à la paix et à l’ordre social. Cependant, il était difficile d’arriver à un tel consensus dans un pays où la paix était rétablie grâce, essentiellement, à des facteurs externes qui obligeaient les belligérants à cesser de s’entre-tuer. Le Nicaragua ne retrouvait pas une paix née d’un processus de négociation et de compromis intérieur autonome entre les principaux prétendants au pouvoir. Il ne s’agissait pas d’un processus par lequel ceux-ci parvenaient à des accords fondamentaux sur l’organisation de la vie économique, sociale et politique du pays. Au Nicaragua, la paix était tout simplement un arrêt de la guerre imposé par des facteurs extérieurs qui ne permettaient plus aux sandinistes et aux contras de poursuivre leur confrontation militaire. Le succès de la mission de paix au Nicaragua ne dépendait pas de la capacité d’amener les prétendants au pouvoir à une entente sur l’avenir de leur pays, mais de celle d’utiliser les possibilités créées par la fin de la Guerre froide pour officialiser un alto al fuego ( un cessez-le-feu ). Il ne s’agit pas ici de nier la valeur et l’importance des termes précis de l’accord de paix, tout particulièrement en ce qui concerne l’organisation des élections nationales. Toutefois, en raison de la conjoncture internationale au moment où se déroulait le processus de paix, il était presque inévitable d’en arriver à ces termes. La mission de paix au Nicaragua a tout simplement permis de définir les modalités et le processus que les Nicaraguayens devraient suivre pour respecter les obligations dictées par le nouvel ordre mondial naissant. Ainsi, il leur fallait démanteler l’économie planifiée centralisée et les structures politiques mises en place par les sandinistes et les remplacer par une économie de marché et un système électoral démocratique. À l’intérieur de ces limites et de ces possibilités historiques, les Nicaraguayens doivent maintenant trouver un consensus social minimal pour créer les conditions d’une paix durable. Autrement dit, le cadre normatif de la consolidation de la paix au Nicaragua est le fruit de pressions extérieures et non le produit d’un processus de négociation et de compromis interne ( qui dit cadre normatif dit ensemble d’hypothèses, de principes et de priorités qui déterminent la nature des relations entre l’État, l’économie et la société à laquelle on aspire ). De ce point de vue, la démocratie électorale au Nicaragua donne aux habitants la possibilité de choisir les gouvernements qui respectent pour l’essentiel les principes et les exigences du système économique international tels que les énoncent dans leurs politiques les organisations internationales qui composent le « consensus de Washington ». La démocratie ne permet pas au peuple nicaraguayen de définir les fonctions et les priorités de l’État. Cette situation risque de creuser le fossé traditionnel entre l’État et la société nicaraguayenne et d’intensifier les tensions et les contradictions sociales persistantes qui minent la société nicaraguayenne. La séparation de l’État nicaraguayen de sa société et sa dépendance croissante par rapport à des forces extérieures réduisent la possibilité d’utiliser la puissance de l’État comme instrument efficace pour forger un consensus social sur l’avenir de la société nicaraguayenne. Il se peut que, sans un État qui serve de point de référence essentiel à la participation à la vie politique, l’objet du conflit politique nicaraguayen se déplace vers la société civile et hors des processus et des institutions politiques en place. Il est possible que la désinstitutionnalisation du conflit au Nicaragua intensifie la fragmentation politique et crée les conditions d’une « guerre totale ». Cette fragmentation transparaît dans la difficulté à gouverner et le peu de légitimité dont jouit l’État ( Delgado Romero 1995 ; IEN 1995 ), ainsi que dans les taux de suicide et de criminalité sans précédent tant dans les zones urbaines que rurales du pays. D’après les données statistiques compilées par le ministère de la Santé, la proportion de morts violentes par suicide est passée de 6,02 p. 100 en 1992 à 6,95 p. 100 en 1993, puis à 8,08 p. 100 en 1994 et à 10,10 p. 100 en 1995 ( Le Semanario 1996 ). ( Pour le problème de la criminalité et de la sécurité au Nicaragua, voir Elvira Cuadra Lira [ 1997 ]. ) La persistance dans le centre-Nord du pays de groupes armés qui défient continuellement l’autorité de l’État, et les taux de pauvreté et d’inégalité sociale croissants sont autant d’autres signes de la fragmentation que connaît le Nicaragua. On estime que 37 p. 100 de la population nicaraguayenne vit dans une « pauvreté extrême » et 30 p. 100, dans la « pauvreté » ( Martinez Vega et Ghysels 1995). S’ajoutent à cela les divisions culturelles sérieuses créées par la diaspora nicaraguayenne, par le retour au Nicaragua de milliers d’exilés après les élections de 1990 et par la tendance à la politisation des cultes, comme le montre la formation de partis politiques évangéliques et l’influence politique grandissante de l’Église catholique. LE PROCESSUS DE PAIX A-T-IL ÉCHOUÉ ? LES LEÇONS POUR LE CANADAL’analyse ci-dessus risque d’amener à conclure que le processus de paix mis en place en Amérique centrale a échoué au Nicaragua. Cette conclusion ne vaut que si l’on part du principe que les missions de paix visent à éliminer les conflits. Pour ma part, je pense que le plus qu’une mission de paix puisse faire dans un pays comme le Nicaragua, c’est de désactiver les forces destructives historiques pour les ramener à des niveaux temporairement gérables. Ce n’est pas une mince affaire. Les missions de paix peuvent créer des possibilités que les élites de sociétés polarisées sur le plan politique et divisées socialement peuvent utiliser pour forger un consensus social stable. Au minimum, ce consensus « doit porter notamment sur les règles permanentes qui régiront la candidature à une charge publique ; sur le règlement des différends ; sur la reproduction du capital ; et sur le rôle pertinent de l’État et, plus particulièrement, de l’armée et de la bureaucratie » ( Karl 1986, p. 10 ). Il ne faudrait pas interpréter les attentes limitées quant aux missions de paix exprimées ici comme une évaluation fataliste de la capacité de la volonté politique de modeler l’histoire. Ce n’est pas parce qu’il existe des limites structurelles que l’activité politique ne peut pas désactiver, voire renverser, des tendances historiques. Cependant, penser que des missions de paix peuvent en elles-mêmes apaiser les tensions et les contradictions historiques qui génèrent des conflits violents dans des pays comme le Nicaragua, c’est tomber dans le travers d’une vision volontariste des conflits sociaux où la volonté humaine, les décisions politiques et les accords juridiques sont considérés comme étant les facteurs les plus déterminants de l’histoire. Le Canada a joué un rôle utile et important dans le processus de paix centraméricain. Sur le plan technique, il a participé à la vérification des engagements relatifs à la sécurité pris par la Contadora et à Esquipulas, tâche difficile et cruciale. Sur le plan politique, il a fait partie d’une coalition internationale qui a fourni un soutien politique à la recherche de la paix dans la région. En intervenant sur ces deux plans, le Canada a non seulement appuyé la mise en œuvre des processus de la Contadora et d’Esquipulas, mais il a aussi contribué à élargir l’espace politique à l’intérieur duquel ces initiatives évoluaient. Il a contribué à la création d’un nouvel espace politique pour le processus de paix en Amérique centrale en préconisant vivement une interprétation des origines, de la nature et des conséquences de la crise centraméricaine assez différente de celle des États-Unis. Alors que Washington considérait le conflit centraméricain comme un produit des tensions Est-Ouest, Ottawa estimait que la crise découlait de la situation sociale intérieure ( YCISS 1986 ). En 1988, le premier rapport du Comité spécial de la Chambre des communes sur le processus de paix en Amérique centrale disait ceci : « Les principales causes du conflit dans la région sont la pauvreté massive et les cycles récurrents d’effondrement économique. » ( Gouvernement du Canada 1988 )[ Traduction libre ] Selon cette vision multidimensionnelle des origines de la crise centraméricaine ( Gouvernement du Canada 1988 ) :
Cette interprétation des origines de la crise centraméricaine est conforme à celles présentées dans le rapport du Comité mixte spécial du Sénat et de la Chambre des communes sur les relations extérieures du Canada en 1986 ( Gouvernement du Canada 1986 ) et dans le rapport du Sous-comité chargé d’étudier les relations du Canada avec l’Amérique latine et les Antilles en 1982 ( Gouvernement du Canada 1982 ). Dans son rapport sur les relations internationales du Canada, le Comité mixte spécial expliquait que « les atteintes aux droits de la personnes perpétrées en Amérique centrale sont le résultat de l’échec du développement économique, de l’absence fréquente de solutions de remplacement aux dictatures et aux régimes militaires, de bouleversements sociaux, de cycles de violence de plus en plus nombreux et d’interventions extérieures » ( Gouvernement du Canada 1986 ). [ Traduction libre ]. Dans son rapport final, le Sous-comité chargé d’étudier les relations du Canada avec l’Amérique latine et les Antilles soulignait que ( Gouvernement du Canada 1982 ) :
En contribuant à la mise en œuvre technique du processus de paix et en créant un nouvel espace politique pour les négociations de paix, le Canada a favorisé « le règlement des problèmes politiques, économiques et sociaux internes par les pays et les peuples de la région eux-mêmes » ( Charland 1984, p. 4 ). Au lieu d’élargir le rôle des missions de paix à un objectif très souhaitable mais peu pratique, c’est-à-dire la consolidation de la paix, le Canada devrait chercher à renforcer la capacité politique qui lui permettrait de favoriser la création de possibilités de négociation et de compromis entre les prétendants au pouvoir dans des sociétés polarisées. Pourquoi ? Parce que la totale transformation des structures sociales responsables des conflits violents dépasse la capacité juridique, politique et institutionnelle des missions de paix. Une tribune neutre propice à un dialogue permanent entre les candidats politiques du pays concerné peut se révéler très utile pour le succès durable d’un accord de paix. Le Canada peut fournir une telle tribune par le biais d’institutions telles que le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique. Il ne faut pas, cependant, considérer que ce dialogue puisse remplacer le processus politique intérieur essentiel à la consolidation de la paix. Une tribune neutre que fournirait le Canada permettrait aux participants de prendre connaissance de données et d’analyses qui les aideraient à discerner les raisons qui les limitent dans leurs choix et leurs stratégies politiques. Les prétendants au pouvoir pourraient éviter le débat politique étroit et intense qui suit immanquablement des négociations de paix, car ce type de débat voile le contexte structurel qui sert de cadre aux rivalités politiques. Il réduit la vie politique à une course au pouvoir et à un conflit de volontés qui peuvent aisément dégénérer en violence. En clarifiant la situation structurelle, un dialogue neutre et organisé peut aider à repérer des points de convergence et des terrains d’entente entre les prétendants au pouvoir. Étant donné sa position non interventionniste dans le tiers-monde, ses moyens financiers limités quant à la participation à la promotion de la paix dans le monde et sa solide réputation internationale de pays juste et impartial, le Canada serait bien placé pour fournir ce type d’assistance. Évidemment, un dialogue destiné à stabiliser la paix au Nicaragua ou dans toute autre société polarisée risque toujours d’échouer. En dernière analyse, tout ce que les missions de paix peuvent faire, c’est faciliter la création de possibilités pour les membres d’une société polarisée de parvenir à un consensus social qui servira de base à une paix durable. Si l’on veut être réaliste par rapport à ces missions, il faut admettre que tout le soutien politique et toute l’aide financière du monde ne peuvent empêcher un pays de se détruire. CONCLUSIONIl ne faut pas envisager les missions de paix comme une forme d’intervention destinée à régler les problèmes économiques, sociaux et politiques d’une société perturbée. Au mieux, elles permettent de désactiver les forces destructives historiques et de les ramener temporairement à des proportions plus gérables. Ce faisant, elles peuvent créer de nouvelles possibilités historiques que les élites des sociétés polarisées politiquement et divisées socialement peuvent utiliser pour commencer à bâtir un consensus social minimal qui servira de base à une paix durable. Le processus de paix au Nicaragua a mis fin à la guerre civile qui ravageait le pays et empêché que le conflit s’étende aux pays voisins. Bien que les conditions de paix au Nicaragua restent fragiles, la perspective d’une guerre régionale a pratiquement disparu. Dans ce contexte, les résultats les plus importants du processus de paix auront donc été de désactiver les conditions et les tendances historiques et structurelles qui, de 1979 à 1990, ont peu à peu entraîné la régionalisation de la guerre, puis la création de possibilités de stabilisation de la paix. Le maintien et la préservation de ces possibilités peuvent être consolidés si le Canada s’investit dans l’organisation d’une tribune neutre propice à un dialogue permanent entre les factions politiques du pays. Cette tribune aiderait les Nicaraguayens à discerner, entre les rivaux politiques, des points de convergence utiles pour recréer leur État. |
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