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Le renversement du régime Sihanouk, en mars 1970, marque le début du conflit intérieur qui, contre toute attente, ravagea ce petit pays. L’ingérence des États-Unis a fait du Cambodge un pôle majeur des rivalités et des interventions régionales et internationales. Le coup d’État contre Sihanouk a été aussitôt suivi d’une guerre NB : Le présent document fait partie des travaux de recherche que je mène actuellement sur le Cambodge. Il repose sur de nombreuses entrevues, et il serait impossible de nommer toutes les personnes qui y ont généreusement contribué. Cependant, j’aimerais remercier tout particulièrement la Direction de l’Asie du Nord du ministère des Affaires étrangères, à Ottawa, et son ancien directeur, M. Joseph P. Caron, ainsi que MM. David Edwards et Leslie James pour leurs observations fort utiles sur la première ébauche. civile entre le régime républicain de Lon Nol et le mouvement communiste révolutionnaire radical des Khmers rouges inspiré par la révolution culturelle chinoise. La victoire des Khmers rouges, en avril 1975, entraîna une transformation totale du pays, mais le tribut humain en fut très lourd, avec des purges internes sanglantes et de multiples provocations anti-vietnamiennes destinées à attiser l’antagonisme ethnique qui oppose depuis longtemps les peuples vietnamien et khmer. En décembre 1978, l’armée vietnamienne lança officiellement une campagne contre le Kampuchéa. Cette opération éclair remplit rapidement son objectif fondamental, qui était de renverser le gouvernement khmer rouge. Le gouvernement de Heng Samrin fut bientôt aux ordres du Vietnam, à qui le liait le Traité de paix, d’amitié et de coopération conclu le 18 février 1979. Ce traité légitimait la présence des troupes vietnamiennes et intégrait le Kampuchéa dans la Fédération indochinoise que le Vietnam, soutenu par le Laos, était depuis longtemps soupçonné de vouloir créer. Le régime Heng Samrin était totalement inféodé au gouvernement vietnaniem et n’avait d’autre choix que de collaborer avec lui et de mettre troupes et approvisionnements à sa disposition. Après l’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes, en 1978, le conflit est devenu un des grands enjeux des relations internationales. La Chine s’opposait vivement à l’ambition du Vietnam —ambition approuvée par l’URSS — de voir le régime allié de Phnom Penh devenir le pouvoir dominant au Cambodge. La Chine manifesta sa ferme résolution pendant le conflit du Kampuchéa en lançant une offensive militaire contre le Vietnam en février 1979. Cette opération punitive échoua. La Chine s’abstint de donner à Hanoi une « deuxième leçon », mais fournit, en revanche, quantité d’armes aux Khmers rouges. La politique vietnamienne se heurta également à l’opposition de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ( ANASE ) qui, chaque année, mobilisa aux Nations Unies une coalition diplomatique très efficace afin de dénier toute légitimité à la position du Vietnam et au régime de Heng Samrin au Cambodge. Une résolution annuelle parrainée par l’ANASE et condamnant l’occupation du Cambodge par le Vietnam empêchait la République populaire du Kampuchéa ( RPK ) d’occuper le siège du Cambodge aux Nations Unies. Avec des fournitures militaires procurées par la Chine et par des membres de l’ANASE, et avec la coopération de la Thaïlande, le gouvernement de coalition du Kampuchéa démocratique ( GCKD ) réussit à monter des opérations de guérilla qui empêchèrent la RPK de consolider sa position et qui, pendant de nombreuses d’années, enferma des milliers de soldats vietnamiens dans une lutte coûteuse et perdue d’avance. Malgré les nombreuses tentatives de médiation amorcées dans ce conflit aux multiples facettes, rien ne semblait pouvoir sortir les parties de l’impasse. Cependant, au milieu des années 1980, la nouvelle politique soviétique et les initiatives prises par Gorbatchev pour améliorer les relations sino-soviétiques laissèrent entrevoir de nouvelles possibilités de règlement. À la fin de 1987, lorsque le prince Sihanouk et le premier ministre de la RPK, Hun Sen, acceptèrent de se rencontrer, une série de négociations s’engagea entre les parties cambodgiennes. En juillet 1988, l’Indonésie qui, depuis 1984, essayait de modérer la fermeté de l’ANASE à l’égard du Vietnam, organisa des pourparlers multilatéraux officieux entre ces mêmes parties auxquelles se joignirent le Vietnam, le Laos et les pays membres de l’ANASE. Les rencontres informelles de Jakarta permirent de tenir ensuite à Paris, à la fin de juillet 1989, une conférence internationale sur le Cambodge. La conférence ne fut pas un total succès, mais les quatre factions cambodgiennes y participèrent, ainsi que les six pays membres de l’ANASE, la Chine, la France, la Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis, soit les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, plus l’Australie, le Canada, l’Inde, le Laos, le Vietnam et le Zimbabwe, qui représentait le mouvement des non-alignés. La conférence adopta un plan de paix général et un concept de règlement global. En septembre 1989, le Vietnam annonçait le retrait de ses troupes du Cambodge. Après une année d’intenses négociations, les quatre parties cambodgiennes acceptèrent un cadre défini par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et constituèrent le Conseil national suprême ( CNS ) qui occuperait le siège du Cambodge à l’ONU. Le conflit n’était pas terminé pour autant, et le régime de Phnom Penh continuait d’émettre des réserves. Ce n’est qu’en juin, puis en août, à Pattaya ( Thaïlande ) que les quatre parties acceptèrent un cessez-le-feu, la cessation de l’aide militaire étrangère et les diverses clauses du mécanisme de l’ONU qu’appliquerait l’Autorité provisoire des Nations Unies au Cambodge ( APRONUC ). Ces deux accords de Pattaya préparèrent le terrain pour la Conférence de Paris et la période de transition qui commença en octobre 1991. Une fois de plus, le Canada allait jouer un rôle dans une des opérations de paix les plus importantes de l’ONU. LE CANADA ET L’INDOCHINE : LES JALONS HISTORIQUESIl est essentiel, pour comprendre le rôle du Canada, de se rappeler qu’il avait déjà participé, en Asie du Sud-Est, et plus particulièrement en Indochine, aux Commissions internationales de contrôle et de surveillance ( CICS ) envoyées au Cambodge, au Laos et au Vietnam. C’est important parce que l’expérience indochinoise a profondément marqué la mémoire collective de la diplomatie canadienne. Le Canada a été invité par deux fois à participer à ces missions, la première en 1954, à la conclusion de la Conférence de Genève, et la seconde à l’automne 1972, lorsqu’un accord de cessez-le-feu a semblé possible au Vietnam. En 1972, le Canada apprit, sans enthousiasme, que la République démocratique du Vietnam et les États-Unis avaient décidé de créer une nouvelle CICS dont feraient partie la Hongrie, l’Indonésie, la Pologne et, une fois encore, le Canada. Aucun accord de cessez-le-feu n’étant intervenu en octobre, Ottawa, qui était en pleine campagne électorale, put remettre à plus tard la décision de participer ou pas à cette CICS. Cependant, un accord fut signé le 27 janvier et, comme on s’y attendait, le Canada fut appelé à siéger à la commission, aux côtés des trois autres pays retenus. Le gouvernement canadien se retrouva dans un rôle qu’il ne convoitait pas particulièrement. Il se sentait acculé, car il ne souhaitait pas endosser la responsabilité d’une remise en question du fragile accord que risquait de provoquer son refus de participer, pas plus qu’il n’était en position de refuser un rôle qui était le prolongement logique de ses vœux répétés de voir les États-Unis se retirer du Vietnam. Les États-Unis, qui voulaient se dégager du bourbier vietnamien, avaient besoin des compétences et de l’expérience canadiennes dans la nouvelle commission, car ils espéraient que celle-ci leur permettrait de se retirer de façon plus ordonnée. La Chine, également, était très favorable à la participation canadienne, comme elle l’avait été en 1954. Dans le contexte du rapprochement sino-canadien et des négociations commerciales en cours entre Ottawa et Beijing, le Canada aurait eu du mal à esquiver une demande de la Chine. Avec une infinie prudence, il s’engagea donc pour une période initiale de 60 jours et envoya au Vietnam un contingent composé de 290 militaires et civils. En février 1973, Ottawa reconnut le gouvernement de la République démocratique du Vietnam, ce qui « équivalait, en fait, à accorder un statut légal aux gouvernements des deux Vietnam » et ce qui aurait dû « faciliter la tâche de la délégation canadienne à la CICS » ( Sharp 1973, p. 19 ). Le mois suivant, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Mitchell Sharp, se rendait en Indochine, où il rencontrait les représentants des gouvernements de Hanoi, de Saïgon et de Vientiane. À son retour, il déclara au Comité permanent des affaires extérieures et de la défense nationale de la Chambre des communes que, malgré les efforts considérables consentis par la délégation canadienne, la CICS n’avait pu s’acquitter de la mission qui lui avait été confiée lors de la conclusion de l’accord de cessez-le-feu. Il y avait eu des milliers d’incidents, dont plusieurs étaient, en réalité, des opérations à grande échelle. Cependant, pour qu’un retrait des Canadiens ne sape pas indûment la fragile structure de paix mise en place au Vietnam, le gouvernement décida de prolonger la participation canadienne à la CICS de 60 autres jours. À la fin de cette prolongation, le 29 mai 1973, Mitchell Sharp annonça que le Canada se retirerait de la Commission le 31 juillet 1973. Les événements qui secouèrent l’Indochine en 1975 influèrent assez peu sur la position canadienne. Quand les Khmers rouges prirent Phnom Penh, le 17 avril, renversant le régime de Lon Nol, le Canada reconnut le nouveau gouvernement du Kampuchéa sans avoir à nouer des relations diplomatiques. Le 25 juin 1975, peu après l’évacuation du personnel de l’ambassade canadienne à Saïgon, le Canada établit de nouveaux liens diplomatiques avec le gouvernement provisoire de la République du Sud-Vietnam. Lorsque l’unification du pays fut terminée, l’année suivante, le Canada n’eut pas à reconnaître officiellement le nouvel État, car ses relations étaient la continuation de celles déjà établies avec les anciens gouvernements du Nord et du Sud. Au Laos, la montée au pouvoir du Pathet Lao, en août 1975, ne modifia en rien l’attitude canadienne. Ottawa poursuivit tout simplement les relations établies le 15 juin 1974 avec le gouvernement précédent, et l’ambassadeur du Canada en Thaïlande conserva son accréditation auprès du gouvernement de Vientiane. On s’attendait peut-être à voir le Canada réagir plus vigoureusement à l’invasion du Cambodge par le Vietnam, en décembre 1978. Mais il se fit très discret par rapport à ces événements, et c’est avec tout autant de discrétion qu’en février, il mit fin à son programme d’aide au Vietnam. La campagne des élections fédérales de 1979 relégua la question indochinoise au bas de la liste des priorités des ministres comme des parlementaires. Cependant, à la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU du 24 février 1979, le délégué canadien exprima, de concert avec les délégués australien et néo-zélandais, son inquiétude face à la situation au Cambodge. L’élection d’un gouvernement conservateur en 1979 entraîna un durcissement de la position canadienne qui s’expliquait par une stratégie axée sur la promotion des droits de l’homme et le renforcement des liens avec la Chine et les pays de l’ANASE, et la volonté de voir le Canada continuer de jouer un rôle aux Nations Unies et dans la diplomatie multilatérale. Le premier élément de cette stratégie tenait indubitablement au climat politique qui régnait à l’époque, en même temps qu’à deux principes défendus par la Maison-Blanche. La secrétaire d’État aux Affaires extérieures d’alors, Flora MacDonald, déclara sans ambiguïté qu’elle entendait veiller à ce que « la politique étrangère canadienne mette davantage encore l’accent sur les droits de la personne » ( MacDonald 1979a, p. 2 ). Et elle ajouta : « Nous serons à l’affût de toute violation des accords internationaux tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme et les accords d’Helsinki. » Parallèlement à cette insistance sur les droits, cependant, le gouvernement accordait la toute priorité à l’ouverture de marchés en Chine et dans les pays de l’ANASE, malgré les dénonciations répétées de certains de ces derniers ( l’Indonésie et les Philippines, notamment ) dans les rapports annuels d’Amnistie internationale. La population canadienne ne releva guère le paradoxe pourtant flagrant. Comme nous le précisions plus haut, le Canada suspendit son aide au Vietnam en février 1979. S’exprimant devant le Cercle canadien de Montréal, le 17 décembre, Flora MacDonald ( 1979 ) déclara : « En raison de la politique de violation des droits de la personne adoptée dernièrement par le Vietnam, nous avons suspendu tous les programmes d’aide à ce pays. » [ Traduction libre ] Ce discours, comme bien d’autres déclarations publiques, ne faisait aucune référence au Kampuchéa. En novembre, toutefois, le gouvernement canadien avait coparrainé la Résolution A/34/L.13 de l’ONU présentée par les pays membres de l’ANASE et qui demandait la fin des hostilités, le retrait de toutes les forces étrangères déployées au Kampuchéa et le règlement pacifique des différends. Pendant longtemps, le Canada appuya cette résolution tout en refusant de reconnaître le régime kampuchéen pro-vietnamien de Heng Sarim. En conséquence, le Canada se retrouva, comme bien d’autres pays, dans une position embarrassante, car il continuait de reconnaître l’ancien régime khmer rouge comme seul gouvernement légitime du Kampuchéa, contorsion juridique corrigée par la condamnation sans réserve du génocide perpétré par le régime de Pol Pot. En juin 1982, lorsque la Chine et les pays membres de l’ANASE firent front commun pour appuyer la formation d’un gouvernement de coalition du Kampuchéa démocratique ( GCKD ) — composé des Khmers rouges, du prince Sihanouk et de l’ancien premier ministre Son Sann —, le Canada approuva l’idée de reconnaître le GCKD comme seul gouvernement légitime du Kampuchéa. En somme, le Canada maintint les mêmes politiques en Indochine pendant les quelque 10 années qui aboutirent à l’ouverture de la première Conférence de Paris sur le Cambodge, en 1989. Ces politiques vont manifestement dans le sens de son adhésion traditionnelle aux principes de la Charte de l’ONU, de sa stratégie multilatérale de solidarité avec les positions occidentales et d’une certaine tendance, tout en émettant des réserves considérables, à suivre la voie tracée par la diplomatie américaine. Sans passer outre à ces contraintes, le Canada commença cependant, pour des raisons économiques, à réexaminer peu à peu son attitude par rapport à l’Est et au Sud-Est asiatiques. Ce réexamen et le constat nouveau de l’importance de l’Asie survinrent à la fin des années 1970, plus particulièrement au lendemain de la deuxième crise énergétique, en 1979, événement qui incita les entreprises canadiennes à s’intéresser de plus près aux pays riverains du Pacifique. En moins de 10 ans, les changements entraînés par le dynamisme économique de la région obligèrent à reconnaître de nouvelles réalités incontournables. Comme le faisait remarquer le ministre des Affaires extérieures Joe Clark en 1989,
Parallèlement aux considérations commerciales, on comprit de plus en plus l’importance des investissements asiatiques au Canada et l’on s’aperçut que 28 p. 100 des recettes du tourisme canadien étaient attribuables aux visiteurs asiatiques. Le fait que les Asiatiques constituaient la majorité des immigrants au Canada soulignait plus encore l’importance nouvelle du bassin du Pacifique pour la société canadienne. Peu à peu, la région devint une priorité souvent associée à un certain sentiment d’urgence et de nécessité de reconquérir le terrain perdu. Malgré cela, le gouvernement fédéral continuait d’exprimer ses réserves habituelles en ce qui concernait la sécurité régionale, et il se montrait incapable de surmonter une réticence bien ancrée née de ses interventions précédentes en Asie du Sud-Est. En 1972 déjà, le Comité permanent des affaires étrangères du Sénat remarquait la prudence, pour ne pas dire l’extrême discrétion, du Canada relativement à la sécurité en Asie-Pacifique. Ainsi, il écrivait : « Les pays du Pacifique sont impatients de voir quel rôle le Canada jouera dans la rétablissement de la paix et de la sécurité régionales et dans les mesures de coopération prises pour partager les retombées du développement économique avec les pays désavantagés. » (CPAES 1972 ) [ Traduction libre ] Cette remarque passa inaperçue et, en 1986, le Comité mixte spécial des relations extérieures du Canada conclut qu’« en matière de sécurité, cependant, les ressources militaires ne permettent pas ( au Canada ) de contribuer directement au maintien de la sécurité dans cette région » ( CMSREC 1986 ). Ce constat de l’impuissance du Canada, lié à sa participation à la CICS en Indochine entre 1954 et 1973, ne fit que renforcer la ferme volonté d’Ottawa de garder ses distances avec la région. En outre, c’est avec une certaine légitimité qu’Ottawa justifiait le statut prioritaire que le Canada accordait à la défense européenne et à son rôle dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord ( OTAN ). Néanmoins, il devenait de plus en plus difficile d’expliquer, souvent dans les mêmes documents ou les mêmes discours, que l’Asie et le Pacifique étaient donc plus importants sur le plan économique pour le Canada que l’Europe, que l’immigration asiatique était plus nombreuse que l’immigration européenne, mais que le gouvernement fédéral tenait fermement à rester prudent en matière de sécurité régionale. Déjà, en 1988, mais surtout à partir de 1989, un bouleversement sans précédent du système international modifiait les perceptions de la politique étrangère canadienne. L’apaisement des tensions en Europe facilita un report d’intérêt plus marqué sur la région du Pacifique. Sous la pression des événements, Ottawa en vint également à conclure que les intérêts du Canada seraient mieux servis en renforçant la crédibilité de sa vocation asiatique. Le gouvernement fédéral prit de plus en plus conscience de la nécessité de renforcer la flotte sur la côte Ouest et du fait qu’il ne pouvait plus poursuivre uniquement des objectifs économiques dans les instances régionales existantes. Pour être considéré comme un acteur sérieux, le Canada devait aussi participer à des conférences où se décidait l’avenir stratégique de la région Asie–Pacifique. Cette volonté encore naissante de jouer un rôle dans la sécurité de l’Asie de l’Est fut mise à l’épreuve pour la première fois lorsque le Vietnam invita le Canada à se joindre à une force de maintien de la paix qui superviserait le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge. L’invitation ne surprit guère. Le Canada savait depuis plus de deux ans que le Vietnam formulerait une telle demande dès lors que des conditions favorables seraient en place. Ottawa réagit promptement. Le 5 avril 1989, le ministère des Affaires extérieures publiait un communiqué afin de bien souligner que le Canada souhaitait voir se régler rapidement la question cambodgienne et, de même, celle de la stabilité et de la sécurité en Asie du Sud-Est. Le Canada imposait certaines conditions, mais sans fermer aucune porte ( AEC 1989 ) :
En insistant sur une solution globale et réelle, le Canada montrait qu’il faisait sienne la position des pays de l’ANASE et du GCDK, laquelle excluait tout règlement partiel qui entraînerait la suspension de l’aide aux factions cambodgiennes et le retrait des troupes vietnamiennes sans résoudre la situation politique interne. Le ballet diplomatique qui se jouait autour de la question cambodgienne s’accéléra à mesure que se réglaient les détails d’une importante conférence à laquelle les cinq membres permanents du Conseil de sécurité devaient prendre part. Cette conférence, que présideraient la France et l’Indonésie, devait s’ouvrir à Paris le 30 juillet 1989. Des invitations furent envoyées non seulement aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité mais aussi aux pays membres de l’ANASE, aux quatre factions cambodgiennes, à l’Australie, à l’Inde et au Japon. L’invitation du Canada tardait à se matérialiser. Cela inquiéta et embarrassa à la fois Ottawa, qui craignait que son absence de la conférence entame la crédibilité de l’intérêt qu’elle commençait de manifester pour l’Asie du Sud-Est. Grâce à un peu de lobbying international, notamment à l’intervention de la mission du Canada auprès des Nations Unies, le Canada finit par obtenir une invitation, qui arriva de Paris le 21 juillet. Cet incident illustrait clairement les motivations du gouvernement canadien et sa politique quant à la question cambodgienne. D’une part, il souhaitait maintenir et réaffirmer son attachement aux principes de l’ONU et, d’autre part, il voulait, en participant au règlement de la question cambodgienne, mettre en lumière l’intérêt renouvelé de sa politique étrangère pour l’Asie du Sud-Est. En ce qui concerne le premier de ces objectifs, au cours d’un discours prononcé à Paris le 30 juillet, le ministre des Affaires extérieures, Joe Clark, fit un vibrant plaidoyer ( Clark 1989b ) pour une éventuelle participation des Nations Unies au règlement du problème cambodgien :
En fait, Joe Clark voulait que le Canada participe à un mécanisme international de contrôle ( MIC ) au Cambodge, et la tribune offerte par la Conférence de Paris lui permettait de rappeler aux participants les compétences du Canada dans le domaine du maintien de la paix : « Nous savons, de par notre expérience passée en Indochine, que cette solution ne donnera rien ; pour avoir participé à plus de 20 opérations de maintien de la paix dans le monde, nous avons une idée de ce qu’il faut pour réussir. » ( Clark 1989b ) [ Traduction libre ] Le message était clair : le Canada était disponible mais résolu à avoir voix au chapitre en ce qui concernait la nature des mécanismes à mettre en place. Quant au deuxième objectif canadien, Joe Clark insistait, dans le même discours, sur l’émergence de l’Asie du Sud-Est et ajoutait qu’il était « assurément temps d’associer l’Indochine tout entière à cette réussite remarquable et de permettre aux pays qui la composent d’ajouter leurs talents et leurs ressources à ceux des autres pays de l’Asie du Sud-Est, afin de renforcer le succès que connaît cette région » ( Clark 1989b )[ Traduction libre ]. Vers la toute fin des années 1980, il devenait évident qu’en recherchant une solution pacifique au Cambodge, le Canada nourrissait des intérêts qui dépassaient les frontières khmères. En fait, il avait un double objectif : participer davantage à la prospérité économique des pays de l’ANASE et se positionner en vue de la réintégration éventuelle du Vietnam dans la zone d’expansion économique du Sud-Est asiatique. Le sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, M. de Montigny Marchand ( 1990, p. 7 ), l’expliqua clairement :
La première Conférence de Paris sur le Cambodge se solda par un échec partiel à la fin du mois d’août 1989. Les participants ne réussirent pas plus à établir un MIC nécessaire à la supervision du retrait des troupes vietnamiennes qu’à définir un processus de transition et des procédures électorales acceptables pour les quatre factions. En revanche, les travaux de la Conférence ne furent pas suspendus indéfiniment mais simplement ajournés pendant deux années qui permirent de mettre en place les multiples éléments d’un fragile consensus et de conclure d’innombrables compromis relatifs à des intérêts locaux, à des conflits régionaux et à des antagonismes internationaux qui se recoupaient. Dans l’extraordinaire ballet diplomatique que nécessita le règlement de la question cambodgienne, les interventions répétées des cinq membres permanents du Conseil de sécurité furent décisives. De fait, le destin du Cambodge et les mécanismes de la plus grande opération de maintien de la paix jamais déployée par les Nations Unies devinrent des dossiers primordiaux du nouvel ordre international qui succédait à la Guerre froide. L’intervention chinoise, notamment en ce qui concerne les Khmers rouges, se révéla également capitale. D’un point de vue pragmatique, Beijing coopérait pour se faire pardonner l’incident de la place Tien An Men. Cependant, et par-dessus tout, le régime chinois abandonnait sa militance idéologique pour se lancer dans une quête effrénée de croissance économique. Après que l’Assemblée générale des Nations Unies eut approuvé, à la mi-octobre 1990, le plan de paix élaboré par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, il fallut encore une année et de nombreux ajustements avant qu’un traité de paix international pour le Cambodge soit finalement signé à Paris, le 23 octobre 1991. Barbara McDougall, nouvelle secrétaire d’État aux Affaires extérieures, signa les Accords de paix de Paris et, à cette occasion, déclara : « Nous envisageons de participer aux unités militaires et civiles de maintien de la paix de la force provisoire des Nations Unies au Cambodge. » ( McDougall 1991 ) [ Traduction libre ] Bien que le ton fût prudent, Ottawa avait déjà pris sa décision. Bien entendu, des restrictions budgétaires, certaines réserves émises par le ministère de la Défense nationale et, surtout, le fait que le Canada avait déjà dépassé ses possibilités financières par rapport aux opérations de maintien de la paix l’empêchaient en partie de donner suite à ses ambitions. Néanmoins, Ottawa affecta une délégation d’officiers et de fonctionnaires à la Mission préparatoire des Nations Unies au Cambodge ( MIPRENUC ), dont les premiers représentants arrivèrent à Phnom Penh à la mi-novembre 1991. Le 2 mars 1992, Ottawa ajouta 100 personnes au contingent, ce qui porta le nombre total de militaires à 215 lorsque l’APRONUC fut déployée, le 12 mars ( MDN 1992 ). L’ENGAGEMENT POUR POLITIQUE1Que devrions-nous penser des politiques adoptées par le Canada sur la question cambodgienne entre la première Conférence de Paris, en août 1989, et la conclusion des Accords de paix de Paris, en octobre 1991 ? Le Canada a abordé le conflit cambodgien handicapé par les désillusions des expériences passées mais totalement déterminé à concrétiser ses nouvelles intentions quant à la sécurité régionale. La stratégie du gouvernement consista à surmonter les réserves bureaucratiques internes — encore fortes dans la fonction publique — tout en élaborant des politiques destinées à conférer au Canada une certaine crédibilité dans les affaires indochinoises. Le Canada réussit à tirer parti de la distance qu’il avait prise par rapport aux positions américaines sur ce dossier, tout en insistant sur son expérience passée dans la région, tout particulièrement dans le domaine du maintien de la paix. Bien qu’elle n’ait pas permis de trouver une solution globale pour le Cambodge, la Conférence de Paris a donné au Canada l’occasion de replonger, dans une certaine mesure, dans le dédale de la sécurité du Sud-Est asiatique. Pendant la conférence, la délégation canadienne courait le risque d’être marginalisée, risque d’autant plus réel que le Canada avait plus ou moins arraché une invitation à ce sommet et que plusieurs États participants avaient des objectifs infiniment plus précis et partisans que lui. Cependant, en acceptant de coprésider avec l’Inde la première commission de travail sur l’établissement d’un mécanisme international de contrôle, le Canada marqua des points grâce à ses compétences, et sa relative neutralité plus l’excellent travail accompli par l’ambassadeur canadien Sullivan renforcèrent sa crédibilité. La présence du secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Joe Clark, aux deux séances plénières de la Conférence ne passa pas inaperçue. Elle montrait toute l’importance qu’Ottawa attachait aux problèmes de sécurité asiatiques et donnait au Ministre une occasion de renforcer ses liens personnels 1 La plupart des données présentées dans cette partie reposent sur des documents qui ne peuvent être cités ou sur des entrevues avec des personnes qui participent officiellement à l’élaboration de la politique étrangère du Canada. avec ses homologues de l’ANASE, plus particulièrement avec les dirigeants indochinois. Elle permit également à Joe Clark de jouer un rôle clé dans l’envoi d’une mission de reconnaissance de l’ONU au Cambodge. Le secrétaire général de l’ONU en avait le premier suggéré l’idée, mais la mission n’aurait probablement jamais été possible sans l’initiative de Joe Clark et sans le travail accompli par les membres de la délégation canadienne, notamment auprès de la délégation chinoise. La participation à la Conférence permit aussi au Canada de renforcer son autonomie diplomatique et de réévaluer sa politique par rapport à l’Indochine. Il en résulta que le Canada envoya une mission au Cambodge en octobre 1989 et réadmit ce pays ainsi que le Laos et le Vietnam dans son programme d’aide au développement. Le rôle du Canada étant bien perçu, grâce, notamment, à ses compétences et à une certaine distanciation par rapport à la politique américaine, Ottawa put proposer une autre mission de l’ONU pour le début de janvier 1990 et une autre réunion des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Cette réunion eut lieu à Paris, les 15 et 16 janvier de la même année. De façon générale, la Conférence de Paris sur le Cambodge et son incidence à moyen terme servirent de tremplin à des initiatives canadiennes dont les objectifs étaient plus régionaux. Le Canada souhaitait clairement établir sa solidarité avec l’ANASE, nouer des liens plus étroits avec le Vietnam et atténuer l’isolation de la Chine au lendemain des événements de juin 1989. Tout au long de cette période, le Canada manifesta son inquiétude pour les réfugiés cambodgiens et réitéra son soutien aux droits de la personne, mais il ne chercha pas de moyen d’intervention plus approprié dans l’écheveau de la politique cambodgienne. En novembre 1989, le Canada décida d’appuyer l’Australie, qui proposait de placer le Cambodge sous « tutelle » en attendant que des élections libres puissent être organisées. En janvier 1990, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures déclara à la Chambre ( Clark 1990b, p. 3 ) :
Les remarques de Joe Clark montrent que le Canada avait épousé la position australienne. La politique de Canberra étant de préférer l’ONU comme structure d’intervention, elle correspondait au schéma des interventions canadiennes antérieures. En revanche, il semble assez surprenant qu’Ottawa n’ait pas cherché à définir une attitude plus canadienne. À dire vrai, le Canada n’avait aucun projet pour le Cambodge et il ne souhaitait guère rejoindre les rangs férocement compétitifs des nombreux médiateurs et des autres parties qui étaient intervenues pendant le conflit. Il n’y eut aucune analyse particulièrement canadienne de la délicate question du règlement intérieur entre les factions. Le Canada est resté prudent, ne formulant aucun point de vue précis sur des questions touchant tout spécialement à des problèmes internes tels que la formation d’un gouvernement quadripartite, l’utilisation du terme génocide, le problème des colons vietnamiens ou la nature d’une future constitution cambodgienne. En fait, Ottawa ne souhaitait nullement s’investir plus avant. Le gouvernement fédéral n’avait aucune intention, dans le cadre multilatéral de la diplomatie concertée, de compliquer les problèmes ou de prendre le risque de contrarier son partenaire australien ou les pays membres de l’ANASE. En outre, le Canada n’avait pas les moyens d’établir une représentation à Phnom Penh et à Hanoi. L’ambassade du Canada à Bangkok couvrant toute la péninsule indochinoise, il n’est guère surprenant que le Canada ait le plus souvent tenu ses renseignements de sources étrangères. Le déploiement de la composante militaire de l’APRONUC commença à la mi-novembre 1991, après celui de la MIPRENUC, qui comprenait 250 personnes, principalement des Français et des Australiens. Au début de janvier 1992, le secrétaire général de l’ONU nomma le diplomate japonais Yasushi Akashi à la tête de l’opération et le général australien John M. Sanderson, commandant en chef des forces des Nations Unies. Le volet militaire de l’opération devait alors faire intervenir près de 16 000 soldats de 23 nationalités. Leur objectif général était de stabiliser la situation sur le plan de la sécurité et de créer un climat de confiance entre les groupes opposés. Des tâches plus précises furent divisées en quatre grandes catégories : vérification du retrait durable des forces étrangères et de leurs armes ; supervision du cessez-le-feu ; désarmement ; et déminage, tâche qui fut confiée à 5 000 Cambodgiens formés par l’APRONUC. La plus délicate de ces tâches se révéla être la seconde parce que, pendant la première phase des opérations, l’APRONUC n’avait pas réussi à établir un véritable cessez-le-feu sur le territoire cambodgien. Cependant, pendant la deuxième phase de l’opération, qui commença en juin 1992, l’APRONUC dut également reconnaître son impuissance à désarmer les soldats des quatre factions et à les confiner dans des cantonnements. Une des plus grandes difficultés auxquelles fut confronté le représentant du secrétaire général de l’ONU se révéla être de convaincre plusieurs nations participantes de fournir des contingents suffisants pour atteindre les objectifs ambitieux énoncés dans les Accords de paix de Paris et de faire respecter le calendrier de la mission, qui devait se terminer par les élections générales prévues pour la fin mai 1993. Bien que tout portât à croire que le Canada jouait un rôle assez important dans la mission cambodgienne, les intentions réelles et les réactions d’Ottawa se révélèrent bien plus humbles. Yasushi Akashi proposait que le Canada fournisse au moins 1 000 personnes aux unités de logistique et du génie ainsi qu’aux unités médicales de l’ONU, et il fit savoir qu’au vu de l’expérience canadienne, les Nations Unies comptaient voir ce pays jouer un rôle de premier plan. Il allait être très déçu. Le Canada annonça le 27 février 1992 qu’il enverrait 100 personnes avec la mission préparatoire, la MIPRENUC. En mai 1992, Ottawa précisa que le Canada ne détacherait pas plus de 225 personnes à l’APRONUC et que la plupart seraient affectées au transport, mais que 30 proviendraient de la marine et participeraient à la surveillance du Mekong et des rivières du Tonle Sap. Le contingent canadien envoyé au Cambodge était incontestablement de très petite taille comparé à la force de l’ONU qui fut finalement déployée et qui comptait 22 000 soldats. Les considérations budgétaires du gouvernement canadien expliquent en grande partie cette situation. En effet, le Canada avait déjà affecté 2 200 soldats canadiens pour d’autres opérations onusiennes. En outre, sur le plan diplomatique, le Canada fit savoir que la qualité importait plus que la quantité et que son personnel, contrairement à celui de bien d’autres pays, avait une grande expérience de ce genre de mission. Enfin, le Canada avait sans doute fait certains choix quant à ses priorités au Cambodge et dans l’ancienne Yougoslavie, et le déploiement de troupes canadiennes au Cambodge était beaucoup trop risqué militairement et, partant, politiquement. Malgré la modestie relative de sa participation militaire, le contingent canadien s’acquitta admirablement de sa tâche, souvent difficile et ingrate, qui consistait à transporter les milliers de soldats de l’ONU qui débarquaient dans le port de Sihanoukville. La présence d’une poignée d’officiers canadiens au sein du commandement de l’ONU permettait, en outre, au Canada de rester au cœur du processus décisionnel militaire. Par contraste, faute d’avoir un ambassadeur à plein temps à Phnom Penh, le Canada ne put être associé étroitement au processus politique. Yasushi Akashi et le général Sanderson prirent rapidement le pli de consulter les ambassadeurs des pays membres du Conseil de sécurité en poste à Phnom Penh. Ces diplomates, qui formaient un groupe de contact informel, auquel étaient également associés l’Allemagne, l’Indonésie, le Japon et, à l’occasion, la Thaïlande, intervenaient dans les réunions à caractère militaire et assistaient souvent aussi aux réunions du Conseil national suprême ( CNS ), en tant qu’observateurs. Ce n’est qu’en janvier 1993 qu’un fonctionnaire des Affaires extérieures fut envoyé en poste à Phnom Penh. À quelques mois des élections cambodgiennes, le Canada devait pouvoir avoir accès directement aux renseignements voulus pour prendre des décisions au cours de cette période cruciale. Au début de 1993, la situation au Cambodge était particulièrement tendue sur le plan politique. Les Khmers rouges refusaient de participer à la deuxième phase de l’opération de l’ONU, autrement dit au désarmement et au confinement des troupes de chaque faction dans des cantonnements. Ce refus modifia, en fait, les termes des Accords de paix de Paris, car l’APRONUC n’était pas habilitée à user de sanctions pour garantir le respect des termes de ces Accords. Après que le Japon, la Thaïlande et les coprésidents de la Conférence de Paris eurent tenté à plusieurs reprises, mais en vain, de convaincre les Khmers rouges de tenir parole, le Conseil de sécurité fut contraint d’adopter une résolution condamnant la faction rebelle. La résolution donnait aux Khmers rouges jusqu’au 31 janvier 1993 pour respecter les Accords de paix et laisser les troupes onusiennes pénétrer dans leur territoire. Il devint vite évident que tous les efforts visant à forcer les Khmers rouges à se conformer aux exigences de l’ONU seraient vains. Il s’avéra pratiquement impossible d’appliquer l’embargo sur les importations de carburants et les exportations de bois d’œuvre et de pierres précieuses vers le territoire contrôlé par les Khmers rouges ou à partir de celui-ci. Les incidents militaires se multiplièrent, la faction rebelle défiant ouvertement l’autorité de l’ONU. Il fut donc décidé, à New York et à Phnom Penh, d’organiser les élections à tout prix, même si les Khmers rouges refusaient d’y participer et que ces élections ne se déroulent que sur 80 p. 100 du territoire cambodgien. Face à cette nouvelle situation, le Canada clarifia sa position et condamna sans ambiguïté l’attitude des Khmers rouges, tout en reconnaissant qu’il ne pouvait y avoir de paix véritable et durable sans leur participation. Tout en admettant également que leur refus de coopérer rendait les élections inévitables, même en leur absence, Ottawa exprima son inquiétude de voir le mandat de l’APRONUC éventuellement prolongé. Le sentiment général était que le Canada se retirerait de l’opération de l’ONU en cas de prolongation. Donc, au début de 1993, 213 officiers et soldats canadiens servaient dans les forces de l’APRONUC et une cinquantaine de civils, pour la plupart des bénévoles recrutés par l’ONU, travaillaient dans divers secteurs de l’opération, notamment aux préparatifs des élections. Celles-ci approchant et la campagne commençant le 7 avril 1993, la tension monta. Non seulement les Khmers rouges refusaient de coopérer, mais ils multipliaient leurs attaques contre des zones proches de villes telles que Kompong Thom, Siem Reap et Sisophon. Le 5 mai, 30 personnes furent tuées et plus de 100 autres blessées dans une attaque particulièrement violente menée contre un train au sud-est de Battambang. ( Pour plus de détails sur les nombreux événements qui précédèrent les élections, voir, par exemple, Frost [ 1993 ]. ) Le 10 avril, à quelques jours à peine du lancement de la campagne, Khieu Samphan, chef de la délégation khmère rouge au CNS à Phnom Penh, quitta la ville, laissant pressentir la possibilité d’attaques contre la capitale elle-même. La faction martelait sans cesse son principal argument, à savoir que les « forces de l’agresseur vietnamien » continuaient d’occuper le Cambodge et que l’environnement politique neutre nécessaire à la tenue d’élections n’existait pas. Les Khmers rouges ponctuaient leur rhétorique anti-vietnamienne de massacres de paysans d’origine vietnamienne dans les zones rurales cambodgiennes. Cependant, ni les incidents provoqués par les Khmers rouges, ni l’intimidation dont ils usaient, ni les accusations telles que celles portées par le Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif ( FUNCINPEC ) contre le Parti du peuple cambodgien ( PPC ) ne purent calmer l’ardeur au travail des agents électoraux chargés d’inscrire les électeurs et les partis politiques accrédités. Le 15 mai, le secrétaire général de l’ONU annonça officiellement que plus de 4,5 millions d’électeurs ( 96 p. 100 de l’électorat potentiel ) étaient inscrits sur les registres. Vingt partis officiels participèrent à la campagne électorale. Malgré quelques incidents sérieux qui opposèrent les trois principales factions, la campagne permit à toutes les tendances politiques de s’exprimer librement. La radio de l’APRONUC diffusait des émissions 15 heures par jour, et tous les partis eurent accès à ses ondes. Du 15 au 23 mai, premier jour du scrutin, la tension ne fit que monter encore. La radio des Khmers rouges diffusait continuellement la même rhétorique haineuse contre la communauté vietnamienne demeurée au Cambodge, dénonçait les violations des Accords de paix de Paris et ne faisait aucun secret des dangers auxquels s’exposait quiconque prendrait le risque d’aller voter. Au siège de l’APRONUC à Phnom Penh, Yasushi Akashi ( représentant du secrétaire général de l’ONU ) et le général Sanderson restèrent optimistes jusqu’à la fin, malgré la tension ambiante. Leur résolution tenait, dans une large mesure, aux dangers que susciterait un report des élections. Si elle ne pouvait respecter le calendrier établi, l’APRONUC serait totalement discréditée, et nombre de pays participant à l’opération se retireraient. De fait, en cas de report, le coût de toute journée supplémentaire semblait insurmontable pour une opération dont la facture approchait déjà deux milliards de dollars américains. En outre, d’après les renseignements qui arrivaient à Phnom Penh des quatre coins du pays, la population était déterminée à voter, quelle que soit la situation. Seul le Parti libéral démocratique et bouddhiste ( PLDB ) se risqua à proposer un report, mais devant l’hostilité générale déclenchée par cette idée, il n’insista pas. Sur le front militaire, le général Sanderson expliquait depuis des mois que les Khmers rouges ne disposaient pas des moyens nécessaires pour attaquer les 1 400 bureaux de vote et que l’on avait toujours surestimé leurs effectifs réels. D’autres firent observer que même si, dans le pire des cas, les Khmers rouges réussissaient à empêcher un million de Khmers d’exercer leur droit de vote, le nombre des électeurs approcherait encore les quatre millions. Dans les tout derniers jours précédant les élections, la majorité des observateurs se déclarèrent très pessimistes quant à la situation au Cambodge. Le meurtre, dans des circonstances mal établies, d’un bénévole japonais, à quelques jours à peine du scrutin, accentua l’inquiétude dans tout l’appareil de l’APRONUC. Le processus électoral était très fragile. Il suffirait de quelques attaques bien ciblées, même mineures mais montées en épingle, pour anéantir cette opération importante de l’ONU. À Ottawa, l’atmosphère était tendue. Un groupe de travail spécial sur le Cambodge composé de représentants des Affaires extérieures, de la Défense nationale et de l’Agence canadienne de développement international ( ACDI ) fut mis sur pied pour le cas où il faudrait prendre rapidement une décision. Le pessimisme était général au Canada aussi, mais les fonctionnaires des Affaires extérieures semblaient plus optimistes que leurs collègues de la Défense nationale. Que craignait le gouvernement canadien ? Tout d’abord, il s’inquiétait pour la sécurité des ressortissants canadiens qui se trouvaient au Cambodge. Outre le personnel militaire, quelque 130 civils travaillaient pour différents secteurs de l’APRONUC. De plus, les élections approchant, 48 agents électoraux bénévoles étrangers arrivèrent sur place. Il était impossible de garantir leur sécurité, étant donné la difficulté de leur travail et leur dispersion dans plusieurs provinces cambodgiennes. Ensuite, le Canada craignait d’avoir à décider de retirer son personnel, ce qui aurait pu donner le premier signal d’un report ou d’une annulation des élections. Un retrait aurait porté un coup sérieux à la crédibilité de l’ONU et menacé tous les gains enregistrés pendant l’opération cambodgienne. Enfin, le Canada redoutait que l’on contestât le caractère libre et équitable des élections, ce qui aurait créé une controverse et rendu les résultats inacceptables pour les partis politiques cambodgiens. Ce scénario présentait lui aussi des dangers potentiels s’il déclenchait un conflit ouvert entre les partisans des partis des différentes factions. Dès l’ouverture du scrutin, le 23 mai 1993, il apparut, fait assez surprenant, que les Cambodgiens votaient en masse. À la fin du troisième jour de scrutin, 70 p. 100 des électeurs étaient déjà allés voter. L’enthousiasme de la population fut parfois difficile à contenir. À Takeo, les Canadiens rapportèrent que les Cambodgiens avaient enfoncé les portes du bureau de vote pour accélérer le processus. Ailleurs, à Kampong Speu, par exemple, des électeurs étaient passés par les fenêtres pour être les premiers à voter. Partout, de longues files se formaient, et les Cambodgiens attendaient patiemment leur tour sous une pluie de mousson précoce. Dans plusieurs provinces, des soldats khmers rouges votèrent avec leurs familles. Dans la seule province de Banteay Meanchey, on en dénombra 200. En tout, près de 90 p. 100 des électeurs inscrits votèrent, chiffre qui dépassait toutes les attentes. La surprise la plus importante des élections fut la décision des Khmers rouges de changer radicalement de tactique dans les jours, voire les heures, qui précédèrent le scrutin, et d’abandonner leurs plans de sabotage et d’intimidation. Le nombre des incidents violents dans toutes les provinces demeura étonnamment faible comparé aux violations du cessez-le-feu enregistrées auparavant. Cependant, plusieurs accrocs, y compris des agressions sans gravité et des tirs de mortier, furent signalés à proximité des zones contrôlées par les Khmers rouges. Après le dépouillement des bulletins, qui dura plusieurs jours en raison des problèmes rencontrés pour rapporter les urnes des régions éloignées, le FUNCINPEC fut déclaré victorieux avec 45,47 p. 100 des votes exprimés. Le PPC remporta 38,23 p. 100 des voix. Le PLDB arriva troisième, loin derrière, avec 3,81 p. 100 des voix, le reste des voix se partageant entre les 17 autres partis politiques ( voir Lechervy 1993 ). Le 2 juin 1993, Barbara McDougall déclarait dans un communiqué « que la phase de scrutin des élections s’est déroulée librement et équitablement » ( McDougall 1993 ) [ Traduction libre ]. Parallèlement, la Ministre ( McDougall 1993 ) en profita pour souligner :
Parmi les nombreuses et diverses composantes civiles de la mission des Nations Unies au Cambodge, la composante électorale connut un grand succès. Le professeur Reginald Austin du Zimbabwe, très expérimenté dans ce domaine, pilota toutes les phases de l’opération électorale avec une détermination et une confiance inaltérables. Après que le CNS eut adopté la loi électorale, le 10 janvier 1992, l’inscription des partis politiques mais surtout des électeurs commença avec une efficacité remarquable. Au 31 janvier 1993, plus de 4,6 millions de personnes étaient déjà inscrites. Précisons que 800 équipes électorales cambodgiennes assistées par 400 bénévoles étrangers travaillèrent sans relâche pour obtenir ce résultat. Trente Canadiens recrutés par l’Entraide universitaire mondiale du Canada ( EUMC ) se joignirent aux organisateurs des élections en juin 1992. Auparavant, en octobre et novembre 1991, une mission coordonnée par Ron Gould d’Élections Canada avait également collaboré à la définition du processus électoral. Par ailleurs, le Canada apporta également une aide au redressement du Cambodge. Le 25 janvier 1990, Joe Clark annonça que les trois pays indochinois, soit le Cambodge, le Laos et le Vietnam, avaient de nouveau droit à l’aide publique au développement offerte par le Canada. Il faisait très clairement référence au Cambodge lorsqu’il déclara ce qui suit ( 1990a ) :
Un programme fut officiellement mis en place en 1991 afin de financer le développement des ressources humaines, notamment dans l’agriculture dans la province du Pursat, par l’intermédiaire d’un consortium de 15 organisations non gouvernementales ( ONG ) canadiennes financé par l’ACDI. À ce programme de sept ans doté d’un budget de 8,3 millions de dollars, il faut ajouter les 200 000 $ versés chaque année par l’ambassade du Canada à Bangkok. Enfin, le Canada fournit également 25 000 $ à la division des droits de l’homme de l’APRONUC et une somme identique au Centre cambodgien de déminage ( CCD ). Bien que sa participation militaire à l’APRONUC ait pris fin officiellement en novembre 1993, le Canada continua de travailler avec le CCD et envoya 12 démineurs participer à ses opérations. L’engagement du Canada devait se terminer en février 1996. SUCCÈS PAR DÉFAUTQuelques critiques que l’on puisse émettre à l’encontre de l’opération de l’ONU au Cambodge, la composante électorale remporta finalement un succès inescompté. À l’inverse des autres composantes de l’opération, qui connurent des trajectoires assez chaotiques, ce succès fondamental n’est pas encore totalement expliqué. Il est évident, cependant, que le processus électoral servit de phare à la mission qui, tel un navire ballotté par une mer déchaînée, prenait l’eau de toutes parts. Réussir les élections fut un pari qui finit par payer. Cependant, dans les derniers jours de mai 1993, l’opération de l’ONU n’était pas profitable, et un résultat moins heureux aurait contraint la communauté internationale à abandonner le navire ou à augmenter les enjeux à un coût incommensurable. Nombre de personnes ont évalué l’opération ( voir, par exemple, Acharya [ 1994 ] et Amer [ 1993 ] ; pour un point de vue sur les dimensions culturelles, voir l’article intéressant de Lizée [ 1993 ] ). Ces évaluations du succès et de la réussite, qui sont généralement organisées composante par composante, sont faites sur une échelle sur laquelle les élections représentent l’aspect le plus positif de la mission et l’intervention militaire, le plus négatif. Pour résumer les points essentiels, sans examiner tous les arguments, nous pourrions dire que l’ONU n’est certes pas parvenue à établir un climat politique neutre au Cambodge mais qu’elle n’en a pas moins réussi à forcer des acteurs périphériques à adoucir leurs positions ( Akashi 1993 ). Malgré le manque de recul historique, il est bon de rappeler la complexité de la conjoncture extérieure, tant régionale qu’internationale. Celle-ci retarda l’élaboration de toute solution ou intervention au Cambodge. La décision de la Chine de se rallier à l’avis du Conseil de sécurité, même si les circonstances la rendait inévitable, a incontestablement marqué un tournant décisif. Le retrait progressif du Vietnam, acteur clé pendant tant d’années, et la décision des pays de l’ANASE de concilier leurs intérêts divergents afin de maintenir un front uni indispensable sur la question cambodgienne étaient également essentiels. En dernière analyse, tous les acteurs régionaux finirent par comprendre que l’instabilité constante que connaissait le Cambodge allait à l’encontre de leurs priorités, à savoir, essentiellement, la croissance économique, le développement et le nécessaire maintien du statu quo en ce qui concernait les tensions régionales. Il était difficile, évidemment, d’arriver à ce fragile consensus à la périphérie du conflit sans essayer de s’attaquer aux causes internes de la division du Cambodge. On demanda donc à l’APRONUC de créer dans ce pays un climat politiquement neutre. Pour avoir une chance d’y parvenir, il fallait que l’ONU s’occupe plus ou moins de tous les aspects du conflit intérieur et de toutes les dimensions importantes de la société cambodgienne. À cause de la complexité de la tâche, que nul ne mentionna, du manque de planification et du nombre important de pays concernés, il entra dans l’opération une part d’improvisation et de confusion. En principe, sans placer légalement le pays sous tutelle, l’APRONUC aurait dû agir en vertu de prérogatives extrêmement larges, en consultation avec le CNS, que présidait le prince Sihanouk. En fait, le CNS constituait une sorte de fiction légale qui permettait à l’APRONUC de se charger de l’administration d’un État souverain membre de l’ONU. Il va sans dire que, par leur seule ampleur, les tâches envisagées dépassaient de loin le mandat de toute opération antérieure. L’ONU, et plus spécialement le Conseil de sécurité, se retrouva au milieu d’une opération qui alla bien au-delà du maintien de la paix pour essayer de recréer, dans le cadre d’un mandat de courte durée, les conditions économiques, politiques et sociales d’une société alors déchirée par des antagonismes profonds qui remontaient à l’intervention américaine dans la guerre du Vietnam, et le projet était ambitieux. Donc, les trois missions, que le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, présentait au départ comme distinctes dans l’Agenda pour la paix ( Boutros-Ghali 1992 ), se télescopèrent prématurément. À la tâche traditionnelle de maintien de la paix s’ajoutèrent celle du rétablissement de la paix sur le terrain et, plus particulièrement, celle de la consolidation de la paix. Cependant, le mélange de précipitation et d’improvisation et, aspect plus important, la complexité opérationnelle des Accords de paix de Paris de 1991 rendirent l’énorme machine onusienne incapable de définir de manière assez subtile une mission considérée comme un test de réconciliation entre les cinq puissances du Conseil de sécurité et les nombreux acteurs régionaux qui avaient été amèrement engagés dans le conflit cambodgien pendant plus de vingt ans. Dans le climat assez euphorique qui préside aux lendemains de signature d’accord et où la bonne volonté de tous les signataires semble certaine, il paraissait inimaginable qu’en l’espace de quelques mois, les Khmers rouges auraient rompu leurs promesses et, pire encore, qu’ils auraient refusé de céder aux pressions du gouvernement chinois. Peu avait été fait pour mettre en place les composantes civiles de l’APRONUC. En fait, moins de 2 000 personnes furent recrutées pour superviser l’administration civile du pays. Seules 126 d’entre elles exerçaient un réel contrôle sur les ministères les plus importants à 73 Phnom Penh, autrement dit ceux responsables de l’administration de 11 000 municipalités cambodgiennes ( Will 1993 ). Il va sans dire que les contrôles étaient souvent symboliques, quoique très efficaces parfois. Au printemps de 1992 déjà, j’ai pu vérifier que les autorités cambodgiennes ( autrement dit le PPC ) étaient très sceptiques quant à la capacité de l’ONU de suivre des activités et des dossiers ministériels. D’aucuns considéraient une telle intervention comme étant une violation de la souveraineté cambodgienne. Certains y voyaient de l’espionnage politique mené en faveur des autres factions afin d’augmenter leurs chances de remporter les élections. D’autres, enfin, attendaient tout simplement l’arrivée des « experts » de l’ONU avec un regard amusé, voire cynique, sachant pertinemment qu’une poignée seulement sauraient lire et parler le khmer ( entrevues menées par l’auteur à Phnom Penh en mai 1992 ). En réalité, l’immense majorité des personnes recrutées par les Nations Unies n’avaient aucune expérience préalable au Cambodge et elles n’avaient de la culture cambodgienne qu’une connaissance très rudimentaire. Plus grave encore, bon nombre d’entre elles ne possédaient même pas les compétences professionnelles nécessaires pour remplir leur mission sur le terrain. Comme Yasushi Akashi ( 1993, p. 189 ) le souligna, « sur les 14 pays qui ont envoyé plus de 100 policiers de contrôle, 13 étaient des pays en développement. Une partie du personnel ne répondait pas aux normes professionnelles les plus élevées ». D’après plusieurs autres comptes rendus, c’est souvent au Cambodge que ces mêmes policiers ont appris les fonctions élémentaires et le rôle d’une force de police dans une « société civile ». À cela s’ajoutaient les difficultés de communication et de compréhension entre les membres du personnel de l’ONU eux-mêmes. Toutes ces critiques sont bien documentées ( pour un compte rendu très critique de la façon dont l’ONU a mené l’intervention au Cambodge, voir Jennar [ 1995 ] ). Aurait-il été possible de limiter les effets négatifs de cette immense confusion culturelle ? Cela est loin d’être évident dans une situation où l’objectif était de reconstruire hâtivement une société dont le tissu social avait été gravement endommagé. En revanche, l’expérience cambodgienne, riche de diversité et de défis multiples, et exemplaire par son ambition même, offre des leçons pour de futures opérations qui seront organisées dans des situations similaires. La leçon la plus évidente, c’est la nécessité pour les Nations Unies de trouver des moyens suffisants pour agir rapidement. Cinq long mois se sont écoulés entre la signature des Accords de paix de Paris et le déploiement de l’APRONUC. Seule la MIPRENUC, avec son personnel limité occupait le terrain, improvisant du mieux qu’elle pouvait afin de préparer une mission plus importante. L’interlude de la MIPRENUC souleva des critiques sévères et une rivalité entre les troupes françaises et australiennes, mais ce qui la caractérisa surtout, ce sont les espoirs qu’elle fit naître dans la population cambodgienne, très impressionnée par la détermination et la sincérité totale du commandant de la MIPRENUC, le général Loridon. Cependant, pour finir, l’indécision et la mollesse de l’ONU laissèrent la majorité de la population profondément désillusionnée par rapport à l’APRONUC. La deuxième leçon, qui est liée à la première, découle du manque de préparation et d’adaptation du secrétariat général de l’ONU en tant que quartier général de la mission. Comme cela avait été le cas dans d’autres opérations, il se révéla très difficile de communiquer directement avec New York pendant l’intervention au Cambodge ou encore, comme le fit remarquer un observateur, il n’y avait même pas de salle des opérations fonctionnant 24 heures sur 24 au siège de l’ONU, d’où l’impossibilité d’un contact permanent avec les commandants sur le terrain. Pour reprendre les paroles du commandant en chef, le général Sanderson ( 1994, p. 4 ) :
Toutes les opérations de maintien de la paix sont confrontées à des défis similaires : des problèmes de préparation et de coordination, et l’immense difficulté de réunir sous un commandement unifié des contingents nationaux très divers. En dehors de ces considérations purement militaires et techniques, la nouveauté dans l’opération cambodgienne fut l’intégration d’éléments civils dont la mission s’apparentait plus à la consolidation de la paix. L’exemple cambodgien révélait clairement les difficultés inhérentes à cette approche. Mis à part le manque de préparation général qui caractérisait cette opération, l’incapacité d’intégrer stratégiquement le travail accompli par les sept composantes de la mission se révéla être une autre grande faiblesse. Encore une fois, le général Sanderson ( 1994, p. 11 ) se montra clair en déclarant :
La critique formulée par le général Sanderson est grave, car elle met clairement le doigt sur les problèmes que pose le dilemme classique de la coopération entre des éléments civils et militaires dans des opérations particulières. Paradoxalement, cette coopération est souvent plus difficile à obtenir qu’un dialogue entre l’un ou l’autre de ces éléments et son équivalent dans le pays où a lieu l’intervention. Le général Sanderson ( 1994 ) s’est également exprimé à ce sujet : La répugnance de certains civils à travailler avec des militaires dans un environnement intégré est un fait établi dans les missions. Ce n’est pas simplement les obstacles linguistiques et culturels qu’il faut surmonter, mais aussi les obstacles sociologiques. En général, les civils de l’ONU sont plus individualistes que membres d’une équipe. Très peu d’entre eux ont suivi une formation au commandement, et peu nombreux sont ceux qui ont déjà travaillé avec des militaires auparavant. Quelques-uns, tout particulièrement ceux qui arrivent tout droit des universités, ont une réelle aversion pour l’armée. [ Traduction libre ] Évidemment, si le général Sanderson dit vrai, de nombreux civils affirmeraient que les militaires ont eux aussi beaucoup de mal à travailler avec des civils. Bien qu’il soit inutile de l’approfondir ici, ce débat révèle indéniablement qu’il faut repenser les stratégies d’intervention de l’ONU afin de rattacher plus étroitement les tâches opérationnelles aux objectifs de la mission. Dans l’élaboration de ces stratégies et des variantes nécessaires pour tenir compte des différences régionales et nationales dans les pays d’intervention, il est essentiel d’accorder un rôle plus important aux ONG présentes sur place, non seulement en reconnaissant leur plus grande expérience du terrain, mais aussi en les intégrant, le cas échéant, dans les composantes de la mission de l’ONU. Dans le cas du Cambodge, les exemples de coopération sont nombreux, mais ceux d’intégration ou même de tentatives d’action concertée dans les communications opérationnelles horizontales entre les composantes de l’APRONUC sont rares. Dans l’ébauche de ce qui reste sans doute une évaluation prématurée du rôle du Canada au Cambodge, il est essentiel de distinguer deux périodes, la première allant de l’intervention vietnamienne au Cambodge à la Conférence de Paris de 1989, et l’autre couvrant la période pendant laquelle le Canada a participé à l’APRONUC. La première période a été marquée par la condamnation de l’intervention vietnamienne par le Canada, qui a appuyé année après année une résolution de l’ONU exigeant le retrait des troupes étrangères se trouvant au Cambodge. Bien que le Canada ait condamné sans équivoque le régime de Pol Pot, sur le plan diplomatique, il n’en a pas moins reconnu les Khmers rouges comme constituant le seul gouvernement légitime cambodgien et soutenu le gouvernement de coalition en exil dont la faction communiste était le pivot central. À l’instar des pays de l’ANASE, de la Chine et des États-Unis, le Canada restait ferme à l’égard du gouvernement de Hanoi, car il voulait l’obliger à retirer les troupes envoyées au Kampuchea. Par-delà le bien-fondé de cet objectif, des questions demeurent quant à l’intransigeance du Canada vis-à-vis du Vietnam, position qui ressemblait à celle adoptée vis-à-vis de la Chine dans les années 1950 et 1960. En fait, les réponses sont assez simples : la politique extérieure canadienne par rapport à l’Indochine collait aux traditions de la diplomatie multilatérale, le Canada s’en tenant strictement au respect de ses obligations à l’égard de ses alliés traditionnels et formulant des réserves fondamentales quant à une ingérence dans les affaires liées à la sécurité dans le Sud-Est asiatique. Pendant cette période, le Canada ne voulait offenser ni les pays membres de l’ANASE ni la Chine, pays revêtant tous une importance primordiale dans sa stratégie commerciale en Asie. Donc, jusqu’à la Conférence de Paris en 1989, la politique canadienne en ce qui concernait l’Indochine et, plus particulièrement, l’imbroglio cambodgien, se caractérisait par une absence d’initiatives, voire de déclarations, qui aurait conduit les observateurs à conclure qu’Ottawa s’intéressait à la région pour d’autres raisons que la compassion de la population canadienne à l’endroit des boat people, ces réfugiés de la mer. Autrement dit, le Canada emboîta le pas à une coalition sans éprouver le besoin de formuler ses propres analyses ou sa propre ligne de conduite. Cette circonspection se justifiait-elle ? Et, pour finir, a-t-elle payé ? Rien n’est moins certain puisque aucun pays en particulier dans la région n’a insisté pour que le Canada adopte un code de conduite aussi intransigeant et inflexible. Au contraire, à mon sens, si Ottawa avait joué un rôle plus actif dans la recherche d’une solution au conflit cambodgien et à d’autres problèmes de sécurité de la région, le Canada aurait acquis une crédibilité qui aurait davantage correspondu à la nouvelle priorité qu’il accordait à l’Asie dans sa politique étrangère. Par exemple, pourquoi le Canada s’est-il abstenu pendant cette période de soutenir les efforts déployés par le prince Sihanouk pour trouver une solution acceptable au problème cambodgien moyennant un dialogue entre les factions khmères ? Évidemment, on peut toujours vanter les mérites de ce genre de recommandation après les faits. Cependant, j’avais déjà recommandé cette ligne de conduite, entre autres choses, en 1988 ( Hervouët 1988 ). En fait, certains décideurs canadiens pensaient que trop de pays essayaient déjà de trouver une solution. Ils étaient convaincus que toute proposition canadienne compliquerait un processus déjà très compliqué. Cependant, je continue de penser que le Canada s’est montré trop timoré à l’époque. D’après mes informations et d’après les entrevues que j’ai réalisées, la plupart des pays asiatiques auraient apprécié une plus grande participation du Canada, pays très respecté et considéré comme étant le seul à pouvoir présenter des propositions neutres. La participation du Canada à la première Conférence de Paris sur le Cambodge, en 1989, marqua le début d’un processus de réflexion sur le rôle que le Canada pourrait jouer dans les questions liées à la sécurité régionale. En effet, le Canada a découvert à ce moment-là que son image et sa crédibilité étaient très bonnes, mais que les attentes quant à une intervention canadienne au Cambodge seraient immenses. Selon Job et Langdon ( 1993, p. 289 ), presque tous les pays qui participaient à la Conférence reconnaissaient et estimaient encore que le Canada :
La participation du Canada à l’opération de l’ONU au Cambodge dépassait donc sa contribution habituelle à une mission de maintien de la paix. Il s’agissait d’une mise à l’épreuve de la volonté clairement exprimée par le ministre des Affaires extérieures Joe Clark, au début des années 1990, de voir le Canada prendre des initiatives par rapport à la sécurité asiatique. Dans un discours intitulé « Le Canada et l’Asie-Pacifique dans les années 1990 », qui fut prononcé devant la Chambre de commerce de Victoria en juillet 1990, le Ministre résumait d’un trait la politique canadienne en Asie et dans le Pacifique au-delà de sa trajectoire traditionnelle en déclarant : « Nos liens avec la région du Pacifique dépassent largement le commerce et l’investissement [ . . . ] les problèmes de la région du Pacifique sont aussi des problèmes canadiens. La prospérité de cette région est synonyme de prospérité au Canada. Et sa sécurité est synonyme de sécurité pour le Canada. » ( Clark 1990a ) [ Traduction libre ] Ces quelques paroles changèrent bien des choses, même si rien ne donnait à penser que le Canada avait les ressources militaires suffisantes pour s’investir davantage dans la sécurité régionale qu’il ne le faisait déjà. En fait, le principal message du discours, répété à Jakarta, à Tokyo et, enfin, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, était que Joe Clark entendait amorcer un dialogue sur la sécurité dans le Nord-Est asiatique. Baptisée Initiative canadienne pour un dialogue sur la sécurité coopérative dans le Pacifique Nord, « cette démarche visait fondamentalement à affirmer une présence canadienne plus visible dans la région [ . . . ] une présence qui corresponde à son intérêt économique et politique et à ses capacités multilatérales avérées » ( Job et Langdon 1993, p. 289 ). L’initiative proposée provoqua diverses réactions, en particulier à Tokyo et à Washington qui, en matière de sécurité, se contentaient d’initiatives diplomatiques bilatérales. En outre, en se concentrant sur le Nord-Est de l’Asie, l’initiative exclurait le Sud-Est asiatique, ce que n’appréciaient guère les pays de l’ANASE, qui « au départ, accueillirent mal la proposition canadienne, donc étrangère à la région » ( Henderson 1992-1993, p. 114 ). Il semblait curieux que la proposition canadienne exclue une zone où le Canada était sur le point de déployer des troupes. De fait, les initiatives et la diplomatie active en Asie du Nord-Est coexistaient et contrastaient étrangement et assez paradoxalement avec l’intervention en Asie du Sud-Est qui s’accompagnait par une plus grande passivité diplomatique. Cette observation pourrait faire l’objet d’une autre longue analyse. Il suffit donc de dire que l’initiative canadienne cadrait mieux avec l’interaction entre les deux sous-régions de l’Est asiatique. Il n’en demeure pas moins que le Canada n’a pas profité pleinement des avantages fournis par la situation cambodgienne pour prouver davantage encore son intention de participer aux mécanismes de sécurité régionale. Malgré l’efficacité de sa présence au Cambodge et le travail remarquable accompli par le personnel canadien dans les composantes civiles et militaires de l’APRONUC, le Canada s’est tenu à l’écart des décisions importantes, et il s’est montré circonspect dans ses initiatives et lent à établir une présence diplomatique à Phnom Penh et à Hanoi. Bien que la population canadienne ait eu du mal à apprécier toute la portée de cette nouvelle réalité, aujourd’hui, le Canada dépend 79 inévitablement de la sécurité régionale dans le bassin du Pacifique. Le rapprochement avec les structures économiques de l’Est asiatique le renforce, mais lui confère aussi de nouvelles responsabilités. Toute intervention future pourrait donc se révéler aussi complexe qu’une opération DÉVELOPPEMENTS RÉCENTSLes événements de juillet 1997 ont soudain rappelé l’instabilité de la situation cambodgienne. Une fois de plus, le pays khmer s’est retrouvé plongé dans l’incertitude, la « transplantation démocratique » issue de l’intervention des Nations Unies en 1993 n’ayant pas tenu. La fragile coalition entre le FUNCINPEC et le PPC a volé en éclats après un coup d’État organisé par le co-premier ministre Hun Sen. Son homologue, le prince Norodom Ranariddh, qui se trouvait à l’étranger à ce moment-là, est resté en exil, tout comme son père avant lui, au lendemain du coup d’État de 1970. Les 5 et 6 juillet 1997, les forces armées, majoritairement fidèles au PPC de Hun Sen, ont pris la capitale, Phnom Penh, et presque toutes les provinces. Plusieurs mois auparavant, le prince Ranariddh avait réussi à obtenir la défection de milliers de Khmers rouges et il était prêt à conclure avec Khieu Samphan ( le nouveau chef de cette faction ) une entente qui aurait mis fin à 34 ans de guérilla. Selon le périodique Far Eastern Economic Review ( 21 août 1997, p. 14–15 ), les forces khmères rouges étaient sur le point de reconnaître la constitution, de dissoudre leur « gouvernement provisoire » et d’intégrer leurs troupes à l’armée régulière. Cette entente historique a, semble-t-il, provoqué une purge importante au sein des Khmers rouges, notamment l’éviction de Pol Pot — le sinistre chef dont les images récentes ont rouvert les plaies profondes laissées par les exécutions. La coalition, née d’une volonté politique mais légitimée par les élections et par l’Assemblée nationale, a elle aussi échoué. Pour marquer son désaccord avec la politique de réintégration des Khmers rouges, Hun Sen a saisi l’occasion de se débarrasser brutalement de Ranariddh. L’instabilité a entraîné le report de l’admission du Cambodge au sein de l’ANASE. La communauté internationale, restée attentive, désapprouve l’échec politique du processus démocratique qu’elle pensait établi, à grand prix, sous les auspices des Nations Unies. Comme nous l’avons souligné dans la présente étude, l’évaluation de l’intervention onusienne continue de faire l’objet de controverses et d’avis mitigés. Le succès du processus électoral et l’afflux massif des électeurs cambodgiens aux urnes demeurent les éléments les plus satisfaisants. Nul ne contesterait le succès ni ne rendrait l’ONU responsable de sa fragilité pour avoir imposé un des éléments les plus importants dans une démocratie. On peut certes s’interroger, toutefois, sur le caractère prématuré du processus électoral ou sur la précipitation mise à le réaliser. En outre, les autres éléments prévus par l’ONU ont donné des résultats nuancés, voire négatifs. En fait, après la conclusion des élections de 1993, la communauté internationale et, plus particulièrement, l’ONU se sont gardées d’intervenir dans les rivalités entre le PPC et le FUNCINPEC, par respect pour la souveraineté du nouvel État cambodgien. Dernièrement, le co-premier ministre Hun Sen a exprimé le souhait d’occuper le siège du Cambodge à l’ONU tout en menaçant d’empêcher celle-ci de superviser les élections cambodgiennes prévues pour mai 1998, montrant ainsi qu’il ne respecte guère les engagements pris dans le cadre d’un processus légitime. Il va sans dire que les Nations Unies doivent maintenir une certaine cohérence entre l’affirmation du succès de 1993 et le refus de céder à une sorte de chantage qui montrerait, une fois de plus, que l’on peut perdre des élections mais reprendre le pouvoir par la force et par un fait accompli. |
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