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Bill Carman

ID : 29537
Ajouté le : 2003-05-13 18:44
Mis à jour le : 2005-01-07 16:10
Refreshed: 2010-08-26 16:32

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Chapitre 2. Nicaragua
Histoire, conflits sociaux et mission de paix
Préc. Document(s) 4 de 10 Suivant
Andrés Pérez

Une mission de paix est une initiative « lancée pendant un conflit violent afin de favoriser la mise en place de structures et de processus durables qui renforcent les perspectives de coexistence pacifique et font reculer le risque qu’un conflit violent éclate ( ou reprenne ) ». ( Bush 1994, p. 1 ) Les conflits que les missions de paix visent à résoudre sont habituellement provoqués par des tensions et des contradictions sociales institutionnalisées. Les chercheurs continuent de s’interroger sur les mécanismes qui font dégénérer ces tensions et ces contradictions

en conflits violents, car la question est complexe. Le phénomène de la restauration de la paix et de son maintien par la suite est tout aussi complexe. Or, cette complexité n’est pas bien comprise dans les analyses actuelles des missions de paix, qui tendent à s’intéresser principalement aux aspects ahistoriques et volontaristes des phénomènes sociaux. Leurs auteurs insistent sur la volonté, la motivation et les décisions politiques comme principaux facteurs des incidences de ces missions. Ils ne s’attachent pas aux rapports complexes qui existent entre l’organisme politique et les limites structurelles et historiques qui influent sur les effets des missions de paix.

L’approche ahistorique et volontariste, qui est caractéristique de l’interprétation classique des missions de paix, aboutit à une vision déformée de la contribution possible et réelle de ces missions à la paix mondiale. Cette déformation transparaît dans l’inflation du concept des missions de paix, ce qui démontre une impatience face à la complexité historique et une volonté d’appliquer des solutions globales aux problèmes de sociétés polarisées sur le plan politique et divisées sur le plan social.

Auparavant, politiciens et analystes parlaient de « maintien de la paix », « d’observation pour la paix » et de « rétablissement de la paix ». De plus en plus, les missions de paix espèrent offrir tout cela, plus la « consolidation de la paix », qui est un élément essentiel de l’Agenda pour la paix ( Boutros-Ghali 1992 ). On a défini la consolidation de la paix comme étant « l’effort de développement qui vise à réduire les conflits en améliorant la conjoncture économique et sociale et en répondant aux besoins fondamentaux de l’être humain » ( Child 1992, p. 3 ). L’hypothèse clé qui sous-tend cette idée est qu’il « faut remédier aux injustices économiques et sociales pour jeter les bases d’une solution permanente aux conflits » ( Child 1992, p. 3 ). Il est peu réaliste de s’imaginer que les missions de paix devraient prévoir d’apaiser les tensions et les contradictions sociales institutionnalisées dans des sociétés déchirées par la guerre, et cela tout particulièrement à une époque où la demande d’interventions pour rétablir la paix semble dépasser les moyens financiers des principaux pays participant aux missions de maintien de la paix ( Gizewski et Pearson 1993 ).

L’inflation du concept des missions de paix a entraîné un amalgame des variables sociales et des mandats institutionnels, car on part du principe que tout est étroitement lié. Ainsi, l’idée du développement et le développement même sont devenus une « phase » du processus de paix ( Cox 1993, p. 8 ). Peu importe que celui-ci soit l’étape finale, la plus longue aussi, ou l’étape la plus délicate à réaliser. Il est dangereux

de mélanger les variables sociales et les mandats institutionnels. Les attentes de plus en plus irréalistes des sociologues, des politiques, des militants sociaux et du public par rapport aux missions de paix risquent de causer l’échec ( réel ou ressenti comme tel ) de ces initiatives. Or, cet échec pourrait invalider des fonctions importantes que sont le maintien, l’observation et le rétablissement de la paix. L’autre danger possible réside dans l’illusion d’ordre et d’accomplissement qu’un concept général des missions de paix peut créer parmi les organisations gouvernementales et internationales. Souvent, ces organisations pensent modifier la réalité en modifiant des concepts, et elles estiment qu’un concept plus global des missions de paix correspond mieux à la réalité du monde.

D’aucuns pourraient dire que la tendance à élargir le concept des missions de paix a plus à voir avec les besoins organisationnels des institutions qui participent à ces missions qu’avec la nécessité de comprendre la nature des conflits sociaux dans des sociétés déchirées par des guerres. Ces institutions doivent démontrer qu’elles sont capables de coordonner leurs rôles et leurs fonctions pour être à la hauteur des processus complexes qu’elles appliquent. Elles doivent démontrer qu’elles savent ce qu’elles font. Tout cela est parfaitement compréhensible. Ce qui ne l’est pas, ou qui n’est pas acceptable, c’est d’oublier qu’il y a une différence entre résoudre des problèmes institutionnels et résoudre les énigmes de l’histoire et du développement dans des sociétés en proie à la guerre.

Le principal argument du présent chapitre est qu’une mission de paix ne devrait pas être conçue comme une intervention visant à résoudre les problèmes économiques, politiques et sociaux d’une société polarisée. Au mieux, les missions de paix peuvent réussir à désactiver les forces destructives historiques et les ramener temporairement à des proportions plus gérables. Ce faisant, elles peuvent créer de nouvelles possibilités historiques que les élites des sociétés polarisées et divisées socialement peuvent utiliser pour commencer à bâtir un consensus social minimal sur lequel pourra s’appuyer une paix durable.

Dans le présent chapitre, le processus de paix nicaraguayen est utilisé comme une étude de cas afin d’analyser le rôle des missions de paix dans la reconstruction des processus sociaux. L’auteur y examine l’institutionnalisation des tensions et des contradictions sociales qui ser-vaient de toile de fond à la guerre des contras, puis le processus de paix centraméricain tel qu’il a été appliqué au Nicaragua. Ce deuxième volet examine le processus de paix centraméricain tel qu’il s’est appliqué au Nicaragua, et il a pour objet de montrer l’action réciproque des mandats

politiques, des forces intérieures historiques et des conditions extérieures qui ont mené à la signature puis à la mise en œuvre des accords de paix. La troisième section analyse la nature de la paix instaurée au Nicaragua. C’est sur cette analyse que s’appuie la quatrième section, qui évalue le processus de paix centraméricain et la mission de paix au Nicaragua, et présente quelques leçons pour le Canada.

ACTION ET STRUCTURE DANS L’HISTOIRE DES CONFLITS ET DE L’ÉVOLUTION POLITIQUES AU NICARAGUA

La paix sociale dépend dans une large mesure d’un consensus social minimal quant à l’organisation des conflits politiques ( Sartori 1987 ). L’institutionnalisation du consensus qui, dans les pays de démocratie libérale, est une expression de la corrélation entre les forces des prétendants au pouvoir intérieur, n’a jamais pu s’opérer au Nicaragua. Tout au long de ce siècle, les gouvernements américains, par « leurs actes ou leurs omissions » ( Whitehead 1986, p. 230 ), ont forgé des alliances nationales artificielles, modifié la corrélation du pouvoir à l’intérieur du pays, soutenu des gouvernements dictatoriaux et illégitimes, éliminé des forces politiques, et en ont créé d’autres pour que l’évolution politique du Nicaragua soit conforme à leurs objectifs stratégiques, à leurs politiques et à leurs visées dans la région.

La définition du développement politique du Nicaragua a toujours posé un dilemme aux gouvernements américains. Les traditions et les institutions démocratiques américaines obligeaient à justifier les interventions dans ce pays par les mêmes principes qui animent la vie politique aux États-Unis. Il fallait donc invoquer les principes démocratiques pour légitimer les interventions américaines au Nicaragua. Cependant, la démocratie crée l’incertitude ( Przeworski 1986 ), ce qui va à l’encontre du besoin impérieux de certitude que les États-Unis ont toujours manifesté dans leurs rapports avec le Nicaragua. Par conséquent, les gouvernements américains ont interprété et manipulé à leur gré le sens et la pratique de la démocratie, plus particulièrement le sens et la pratique des élections, pour surmonter ce dilemme. Ce faisant, ils ont sérieusement entamé la capacité du Nicaragua de créer un consensus social quant aux règles qui régissent la vie et le jeu politiques.

L’apparition puis l’institutionnalisation d’une culture politique où les alliances entre des groupes nationaux et des forces étrangères interventionnistes ont déplacé le débat et les compromis internes en tant que mécanismes de règlement des différends résultent de

l’interventionnisme américain au Nicaragua. Voilà pourquoi l’examen indépendant des options politiques n’a pas trouvé écho dans ce pays dont les décisions politiques cruciales se sont bien souvent prises dans des ambassades ou dans des capitales étrangères.

La mission de paix envoyée au Nicaragua s’est heurtée non seulement au fait que Washington considérait depuis longtemps ce pays comme faisant partie de son arrière-cour et à l’anti-américanisme virulent des sandinistes, mais aussi à une culture politique où la politique intérieure était perçue comme le sous-produit d’alliances entre des prétendants nationaux au pouvoir et leurs appuis extérieurs. Ce qui suit est un examen de l’histoire politique du Nicaragua qui explique la complexité de cette culture et la nature des forces historiques qui ont influé sur le travail de la mission de paix dans ce pays. Cet examen est nécessaire parce qu’il aide à transcender les interprétations ahistoriques et volontaristes des conflits sociaux et de l’ordre social présentées dans les analyses classiques des missions de paix. Il rappelle également que « le passé est un prologue » ( La Tempête, Acte II, scène 1 [ William Shakespeare ] ) et que les missions de paix réussissent en partie seulement à transformer la situation historique et les données structurelles qui servent de cadre aux troubles sociaux et aux conflits violents.

Le Royaume-Uni est la puissance extérieure qui a le plus influé sur le développement politique de l’Amérique centrale pendant les trois premières décennies de son indépendance et notamment pendant la période fédéraliste. Au Nicaragua, un changement s’est amorcé à l’époque des politiques expansionnistes du gouvernement de James Knox Polk ( 1845–1849 ), de la découverte de l’or en Californie en 1848, et de l’apparition du besoin de voies de transport transcontinentales ( Karnes 1961 ). Les mines d’or de Californie ont fait du fleuve San Juan, au Nicaragua, un atout précieux en tant que voie de transport interocéanique et, par conséquent, une source de tensions entre le Royaume-Uni et les États-Unis. En 1850, ces deux pays ont signé le Traité Clayton-Bulwer qui garantissait une coopération bilatérale et stipulait que ni l’un ni l’autre n’aurait le contrôle exclusif de la voie interocéanique nicaraguayenne. Néanmoins, le Royaume-Uni conservait le contrôle d’une bonne partie de la côte atlantique du Nicaragua.

Le Traité Clayton-Bulwer marqua l’amorce du déclin de l’influence britannique au Nicaragua et l’avènement des États-Unis dans leur rôle de puissance extérieure influant le plus sur l’évolution politique de ce pays d’Amérique centrale ( LaFeber 1984 ). Désormais, la politique intérieure du Nicaragua serait modelée par les intérêts américains, et les personnalités politiques nicaraguayennes ne

pourraient, ni ne voudraient souvent, régler leurs différends dans les limites légales et politiques du Nicaragua, État souverain. La guerre civile de 1854 en est une douloureuse illustration. Ce conflit opposa les libéraux et les conservateurs qui se disputaient le contrôle de l’État et, plus précisément, de la route transisthmique créée et exploitée par le magnat des transports américain Cornelius Vanderbilt ( Vazquez 1983 ; Slotkin 1985 ).

Les libéraux engagèrent William Walker, « flibustier » de Nashville ( Tennessee ), et 55 mercenaires pour combattre les conservateurs. Ces groupes, comme l’explique Richard Slotkin, « étaient des armées privées, habituellement invitées et constituées par des patriotes latino-américains exilés ou par des combattants dans les pays mêmes, afin d’utiliser des Américains et leur puissance de feu pour remporter la victoire » ( Slotkin 1985, p. 243 ). Auparavant, Walker avait mené une expédition ratée dont l’objectif était de créer un État esclavagiste qui aurait réuni la Basse-Californie et l’État de Sonora ( Morison et coll. 1980 ). Au Nicaragua, toutefois, il se révéla posséder ce que Richard Slotkin qualifie d’atout le plus important pour un aventurier, à savoir « la capacité d’agir vite et sans hésiter, de tirer le maximum d’un avantage militaire temporaire pour créer un fait accompli politique » ( Slotkin 1985, p. 244 ).

Les troupes de Walker défirent l’armée des conservateurs et, avec la collaboration de membres de l’élite nicaraguayenne, elles réussirent à prendre les rênes du pays. Walker changea le système électoral du Nicaragua qui, depuis l’indépendance, avait limité le jeu et la participation politiques à une petite fraction de la société, et il autorisa la participation de masse. ( Voir Alvarez Lejarza [ 1958 ] pour une description des mécanismes et règlements électoraux en vigueur au Nicaragua avant les élections de 1856. ) En 1856, il se présenta aux élections, manipula le processus électoral et prit la tête du gouvernement. ( Voir Scrooggs [ 1969 ] ; Bermann [ 1986 ] ; Torres Rivas [ 1987 ] pour des analyses du caractère illégitime et frauduleux de cette élection. ) Il proclama l’anglais langue officielle, promulgua des lois instaurant le péonage et l’esclavage, et encouragea l’immigration en provenance d’Europe et des États-Unis.

Hormis la question de la popularité de Walker aux États-Unis et du vif soutien que lui accordaient quelques organisations américaines, il importe, pour comprendre le développement politique du Nicaragua au milieu du XIXe siècle, de se demander comment Walker a pu transformer radicalement les règles du jeu politique au Nicaragua et comment

il a pu obtenir la collaboration de fractions importantes de l’élite nationale ? Bermann se l’est demandé et voici sa réponse ( 1986, p. 58 ) :

Comment une poignée d’aventuriers nord-américains a-t-elle pu prendre le contrôle d’une nation indépendante, pratiquement du jour au lendemain ? La chance, un armement supérieur, la pénurie d’officiers de métier dans les troupes autochtones, tout cela a joué un rôle mais ne suffisait pas. L’élément de réponse le plus important réside dans la situation politique nicaraguayenne. [ Traduction libre ]

Torres Rivas s’est posé une question similaire ( 1987, p. 80 ) : « Nous devrions nous interroger sur le sens culturel, politique et économique du rituel qui a présidé au transfert du pouvoir du chef de l’État intérimaire mais nicaraguayen Ferrer à un aventurier américain, William Walker. » La faiblesse de la formation politique locale, l’absence de valeurs et d’institutions nationales, ainsi que la « prédominance des intérêts régionaux et particuliers sur les intérêts nationaux » ( Lanuza 1983, p. 100 ) sont autant d’éléments de réponse.

La présence au Nicaragua d’un Walker animé d’ambitions expansionnistes menaçait les oligarchies centraméricaines, qui se liguèrent contre l’aventurier américain et parvinrent à le chasser du pays en 1857. Il est à noter que la défaite de Walker n’a été possible qu’avec l’aide du Royaume-Uni et de Cornelius Vanderbilt. Le recours à une aide étrangère — cette fois, pour chasser Walker — illustre bien la faiblesse de l’Amérique centrale et la fragilité du Nicaragua en tant qu’État nation ( Morison et coll. 1980 ; LaFeber 1984 ). La défaite de Walker a marqué le début de 36 années de gouvernement oligarchique conservateur et d’une politique électorale assez stable au Nicaragua. La constitution de 1858 rétablit l’obligation de posséder des biens et des capitaux pour solliciter une charge publique ( Alvarez Lejarza 1958 ).

À la fin du XIXe siècle, de nouvelles tensions apparurent entre l’oligarchie conservatrice au pouvoir et les élites libérales, le pouvoir économique de ces dernières grandissant avec l’entrée du Nicaragua sur le marché international du café. Ces tensions ont créé les conditions nécessaires à la révolution libérale de 1893, que mena avec succès Jose Santos Zelaya ( Wheelock 1980 ; Vargas 1990 ). ( Voir Selva pour une description vivante de la vie politique et sociale du Nicaragua à l’arrivée au pouvoir du gouvernement Zelaya [ 1948 ]. )

Zelaya, qui représentait les intérêts des élites associées au commerce du café, transforma la structure politique et sociale du pays pour l’adapter à sa nouvelle réalité économique. Il créa l’infrastructure financière et matérielle de base nécessaire pour encourager la production, la transformation et l’exportation du café. Ces changements s’accompagnèrent

d’une transformation radicale de la structure juridique du pays et de l’organisation d’un appareil d’État centralisé et solide. Des services sociaux et un système d’enseignement public furent mis en place, et le suffrage universel fut instauré ( Vargas 1990 ).

Zelaya était à la fois un dictateur, un nationaliste et l’instigateur de réformes sociales. En 1894, avec l’appui des États-Unis, il reprit aux Britanniques les régions côtières du Nicaragua qu’ils contrôlaient et réaffirma l’intégrité territoriale de l’État nicaraguayen. Les États-Unis tolérèrent le nationalisme de Zelaya tant qu’il était dirigé contre le Royaume-Uni, mais ils le jugèrent intolérable quand il commença de menacer les intérêts américains dans la région ( Barahona 1977 ) ; soulignons toutefois que Gregorio Selser ( 1984 ) émet des doutes sur le nationalisme et l’anti-impérialisme de Zelaya. L’annulation de certaines concessions accordées à des entreprises américaines sur la côte atlantique, le rejet des conditions financières imposées par les banquiers américains, la décision de Zelaya d’obtenir une aide financière du consortium anglais Ethelburg et, surtout, son intention de négocier avec l’Allemagne et le Japon la construction d’un canal qui traverserait le Nicaragua convainquirent Washington que ce gouvernement nicaraguayen constituait une menace pour les intérêts américains. La solution de la Maison-Blanche consista à pousser un mouvement conservateur armé contre-réformiste qu’elle soutenait à renverser Zelaya, ce qu’il fit en 1910. Vargas ( 1989, p. 142 ) estime que le renversement du régime de Zelaya « a annihilé la possibilité de consolider un État-nation nicaraguayen ».

En août 1912, devant la persistance de forces nationalistes libérales dans le pays et l’incapacité des conservateurs de consolider leur pouvoir après le renversement de Zelaya, les États-Unis décidèrent d’occuper le Nicaragua. Dans un premier temps, les marines américains forcèrent les troupes libérales qui se trouvaient à Grenada à se rendre. Puis, le 4 octobre, ils lancèrent une attaque décisive contre l’armée que commandait le général Benjamin Zeledon et qui avait pris position sur la colline de Coyotepe, aux abords de la ville de Masaya ( Millet 1977 ). Zeledon refusa de se rendre et périt « en défendant son pays, son armée et sa race » ( Wheelock 1980, p. 110–111 ). Sa dépouille fut promenée dans les rues de Masaya puis enterrée dans la ville de Catarina.

Des élections présidentielles se déroulèrent en 1912 puis en 1916, 1920, 1924, et 1928, toujours sous contrôle américain. ( Voir USDS [ 1932 ], Envío [ 1984 ] et Vargas [ 1989 ] pour des analyses de ces scrutins. ) Les libéraux n’eurent pas le droit de présenter des candidats en 1912 et en 1916, ce qui assura l’élection de présidents conservateurs

pro-interventionnistes. L’exclusion des libéraux était conforme à une note écrite dans laquelle le Département d’État américain réprouvait « tout regain de zelayisme » ( USDS 1932, p. 21 ). La décision de Washington d’exclure les libéraux du jeu politique a été ratifiée par l’Accord no 4 des pactes Dawson signés le 27 octobre 1910.

Les libéraux furent autorisés à participer aux élections de 1920 et, après les élections de 1924, ils purent entrer dans un gouvernement de réconciliation. Ce scrutin eut lieu en application d’un nouveau régime électoral approuvé par le Congrès du Nicaragua en 1923 ( Greer 1954 ; Kamman 1968 ). Il importe de souligner qu’en 1920, le Parti libéral avait déjà pratiquement abandonné la position nationaliste de Zelaya ( Vargas 1989 ). Au cours des 10 années précédentes, les États-Unis avaient réussi à changer l’orientation politique du parti. Ce processus de stérilisation politique atteignit son apogée 30 ans plus tard, lorsque les Somoza se rendirent maîtres de l’organisation politique.

En 1925, le gouvernement de réconciliation fut renversé par le caudillo conservateur Emiliano Chamorro. En 1926, une nouvelle guerre civile se solda par une nouvelle occupation américaine, qui dura de 1927 à 1933. Les États-Unis ne reconnurent jamais la présidence de Chamorro, qui fut contraint de démissionner en faveur d’un autre conservateur, Adolfo Diaz. C’était la deuxième fois que Washington choisissait ce dernier pour cette fonction. En 1911, il avait assuré la présidence après qu’Elliot Northcott, le représentant des États-Unis au Nicaragua, eut invité Juan Jose Estrada à démissionner. Avant de devenir président en 1911, Diaz était comptable à La Luz and Los Angeles Mining Co. Le cabinet d’avocats qui représentait les propriétaires de cette entreprise aux États-Unis était celui du secrétaire d’État Philander C. Knox ( Selser 1981 ). Après l’accession de Diaz à la présidence, Washington envoya le colonel Henry Stimson, avocat de formation et secrétaire à la Guerre ( 1911–1913 ) du président William H. Taft, enquêter sur les problèmes du Nicaragua et, si possible, les « résoudre » ( Stimson 1927, p. 42 ). Stimson ne tarda pas à convaincre les libéraux et les conservateurs d’accepter un compromis, ce qui se traduisit par le Pacte Stimson-Moncada, plus connu sous les noms de Pacte de Tipitapa ou Pacto del Espino Negro. Les conservateurs rédigèrent le pacte, que Stimson communiqua aux libéraux. Ce document prévoyait :

  • une paix générale immédiate, à temps pour la nouvelle récolte et la remise simultanée des armes à la garde des États-Unis par les deux parties ;
  • une amnistie générale, le retour des exilés et la restitution des biens confisqués ;
  • la participation de représentants libéraux au cabinet de Diaz ;
  • la formation d’une gendarmerie nicaraguayenne non partisane, commandée par des officiers américains ;
  • la supervision de l’élection de 1928 et des années ultérieures par des citoyens américains qui seraient amplement habilités à agir en qualité de superviseurs ;
  • la présence continue mais temporaire de marines assez nombreux pour jouer un rôle efficace (Stimson 1927).

Jose Maria Moncada, alors commandant militaire des forces libérales, accepta ces conditions, à l’exception de celle, implicite, du maintien d’Adolfo Diaz à la présidence du Nicaragua jusqu’à la fin de son mandat. Moncada écrivit, à propos de ces négociations, qu’il avait attiré l’attention de Stimson sur le fait que le gouvernement des États-Unis commettait une erreur en permettant que Diaz reste au pouvoir jusqu’aux élections de 1928. Selon Moncada ( 1973, p. 6 ), Stimson répondit que son gouvernement avait reconnu le président Adolfo Diaz et que les États-Unis d’Amérique ne commettaient pas d’erreur. Augusto Cesar Sandino, qui était rentré du Mexique en 1926 pour rejoindre les forces libérales, refusa d’accepter le pacte et partit dans les montagnes de Segovia, d’où il lança son héroïque lutte anti-interventionniste.

Les libéraux remportèrent les élections de 1928. Comme l’explique Vargas ( 1989 ), cette victoire était à l’avantage des États-Unis pour trois raisons au moins : premièrement, elle aidait à neutraliser la cause de Sandino ; deuxièmement, l’élection de Moncada permettait aux États-Unis de contrôler le Parti libéral et, par là-même d’éliminer la possibilité d’un renouveau nationaliste en son sein ; et troisièmement, avec l’élection d’un gouvernement libéral, Washington n’avait plus à soutenir le Parti conservateur devenu impopulaire. Les libéraux furent réélus en 1932. Un an plus tard, les marines américains mirent fin à leur occupation du Nicaragua, ce qui permit à Sandino de négocier la paix avec le gouvernement de Juan Bautista Sacasa. Sandino fut assassiné à Managua en 1934, pendant les négociations.

Les régimes issus des scrutins contrôlés par les États-Unis de l’ère post-zelayiste s’avérèrent trop fragiles et artificiels pour résoudre les problèmes politiques intérieurs du Nicaragua, comme le démontrent l’instabilité et les troubles politiques qui secouèrent souvent le pays

après 1910. Dix rébellions armées au moins furent lancées contre les gouvernements conservateurs entre 1913 et 1924 ( Wheelock 1980 ). Ces gouvernements proaméricains ne reflétaient pas réellement l’équilibre du pouvoir entre les différents secteurs de la société nicaraguayenne. Ils étaient, en fait, une expression de la puissance autoritaire des États-Unis exercée par le biais des élites nicaraguayennes, qui n’avaient ni le pouvoir ni la volonté de diriger le développement économique et politique de leur pays ( Barahona 1977 ). Les États-Unis ont pris le contrôle de la vie économique et politique du Nicaragua par le biais de ces élites. En outre, le Traité Chamorro-Bryan de 1914 conférait aux États-Unis des droits perpétuels sur la construction d’un canal interocéanique qui traverserait le Nicaragua ainsi qu’un bail de 99 ans sur le golfe de Fonseca et les îles Corn.

Les marines américains quittèrent le Nicaragua en laissant derrière eux la toute nouvelle Guardia Nacional ( garde nationale ), principal instrument utilisé par Washington pour maintenir l’ordre social. Cette organisation militaire fut placée sous le commandement de l’impitoyable Anastasio Somoza Garcia, fondateur de la dynastie Somoza et homme que Franklin D. Roosevelt qualifia par la suite de « fils de pute » à la solde de Washington ( Selser 1984, p. 241 ). Somoza avait fait bonne impression à Henry Stimson, qui écrivit dans son journal : « Somoza est un jeune libéral très franc, amical et aimable, et son attitude m’impressionne des plus favorablement » ( Millet 1977, p. 55 ). En 1936, le favori de Stimson déposa le président Sacasa et s’autoproclama candidat officiel du Parti libéral aux élections de novembre de la même année. Il devint président élu du Nicaragua le 1er janvier 1937.

Somoza amorça aussitôt un processus de réforme constitutionnelle qui lui permettrait de porter son mandat présidentiel à huit ans. Passé maître des subtilités juridiques, il démissionna temporairement, se nomma président par intérim, organisa de nouvelles élections, puis se porta de nouveau candidat et fut réélu, par la fraude et la coercition, avec 99 p. 100 des suffrages. ( La chronologie et les données concernant les élections organisées sous Somoza qui sont fournies ici sont tirées principalement de l’excellente histoire de la dynastie des Somoza présentée dans Diederich [ 1981 ]. )

Aux élections de 1947, Somoza orchestra la victoire de son candidat à la présidence, Leonardo Arguello, qu’il renversa moins d’un mois après sa prise de fonction pour le remplacer par un autre président, qu’il déposa pour finalement reprendre le contrôle direct du gouvernement. Devant le comportement politique scandaleux du dictateur, les États-Unis ne purent faire autrement que de condamner ses abus

électoraux. Il répondit en plaçant son oncle, Victor Roman Y Reyes, à la présidence, concession qu’accepta Washington.

Somoza fut réélu en 1951, cette fois pour six ans, et la constitution fut modifiée avant la fin de son mandat pour lui permettre de se représenter aux élections de 1957. Cependant, sa carrière présidentielle était presque terminée. Le 21 septembre 1956, le dictateur était assassiné par le poète nicaraguayen Rigoberto Lopez Perez. Anastasio Somoza n’était plus, mais la dynastie Somoza naissait tout juste.

Luis Somoza, fils aîné d’Anastasio Somoza, fut immédiatement nommé président par le Congrès national et acheva le mandat confié à son père. Ensuite, il s’autoproclama candidat officiel du Parti libéral pour les élections de 1957, qu’il remporta, et il dirigea le Nicaragua jusqu’en 1963. Son frère, Anastasio Somoza fils, commandait la Guardia Nacional. Afin de faire taire les critiques nationales et internationales, les Somoza nommèrent Rene Schick candidat libéral officiel pour les élections de 1963, qu’il remporta. Luis Somoza fut nommé sénateur et Anastasio Somoza resta à la tête des forces armées.

En mars 1966, Anastasio Somoza annonça sa candidature à l’élection présidentielle de février 1967. Il fut élu pour un mandat de quatre ans. Son frère Luis mourut d’une crise cardiaque en avril de la même année. La constitution n’autorisait pas Somoza à se représenter aux élections de 1972. Il se retira donc temporairement en attendant que la constitution fût modifiée de façon à faciliter sa réélection ultérieure. Entretemps, le pays fut dirigé par une junte somoziste.

En 1974, Somoza fut réélu président, cette fois pour un mandat de six ans qui se terminait en 1981. Entretemps, son fils, également prénommé Anastasio, franchissait au pas de course les grades des forces armées nationales, dans le cadre de sa préparation à la présidence du Nicaragua. Le triomphe de la révolution sandiniste, en juillet 1979, mis fin à la dynastie des Somoza.

Les Somoza asseyaient leur pouvoir sur leur contrôle des forces armées, sur la complicité des alliés économiques qui bénéficiaient de leur régime et, surtout, sur le soutien politique, économique et militaire des gouvernements américains successifs, qui voyaient en eux des protecteurs des intérêts des États-Unis dans la région et des bastions contre la pénétration communiste en Amérique centrale. En ce sens, le régime somoziste était l’expression d’une corrélation entre les forces politiques intérieures définies par les États-Unis. Dans cet équilibre du pouvoir décidé à l’extérieur, les élections ne revêtaient aucune valeur démocratique, car leurs résultats ne correspondaient jamais à la corrélation entre les forces politiques du pays. Les Somoza manipulaient les réformes

constitutionnelles et la technologie électorale de la démocratie pour légaliser leur régime illégitime.

La fin du régime somoziste et la victoire militaire du Frente Sandinista de Liberación Nacional ( FSLN, Front sandiniste de libération nationale ), en 1979, suscita à Washington une réaction similaire à celle provoquée par l’avènement du gouvernement Zelaya en 1909. Avec le gouvernement sandiniste socialiste, l’avenir politique du Nicaragua était de nouveau incertain et il échappait au contrôle des Américains. Washington réagit en livrant une guerre non déclarée au gouvernement nicaraguayen. Un embargo économique fut décrété contre le petit État centraméricain, et une série d’opérations militaires américaines secrètes furent lancées pour renverser le régime sandiniste. Par la suite, une armée contre-révolutionnaire, plus connue sous le nom de Contras, fut constituée et financée par les États-Unis au nom de la défense de la liberté et de la démocratie au Nicaragua.

L’opinion que les sandinistes se faisaient du gouvernement américain résultait de l’évolution historique des relations entre le Nicaragua et les États-Unis. L’anti-impérialisme était l’un des moteurs de la révolution sandiniste, et pour les sandinistes, cela signifiait « anti-américanisme ». Ainsi, l’hymne officiel du mouvement proclamait l’obligation révolutionnaire de « combattre les yankees, ennemis de l’humanité ».

Les sandinistes organisèrent des élections en 1984, pour essayer de saper la justification que Washington donnait de son soutien à l’armée de la Contra. Pressentant une victoire sandiniste, les États-Unis refusèrent de reconnaître les élections. De fait, les sandinistes emportèrent 66,97 p. 100 des voix dans un scrutin que nombre d’observateurs étrangers jugèrent équitable et non frauduleux. Washington qualifia les élections d’imposture et continua ses attaques contre le gouvernement sandiniste, espérant encore que les contras lui feraient demander grâce.

Dans ce contexte, les acteurs régionaux et extrarégionaux lancèrent plusieurs initiatives de paix en Amérique centrale. Dans le cas du Nicaragua, il fallut apaiser les différends entre les gouvernements américain et sandiniste, de même qu’entre les sandinistes et leurs opposants nicaraguayens. Tout cela se passa avec pour toile de fond une histoire de conflits et d’agressions entre le Nicaragua et les États-Unis et une culture politique nicaraguayenne peu propice à des négociations et à des compromis politiques intérieurs. Il fallait en tenir compte dans les efforts déployés, car cela influait sur l’issue de toute initiative de paix.

L’existence de relations historiques institutionnalisées entre le Nicaragua et les États-Unis ainsi que d’une culture politique intérieure

peu propice à la paix et au consensus social ne signifiait pas que les forces historiques déterminaient à l’avance l’action politique. On ne devrait pas considérer que les pratiques sociales institutionnalisées sont placées « hors de portée de l’intérêt et de la politique » ( DiMaggio 1988, p. 11 ). Une perspective dépolitisée des schémas institutionnalisés des rapports sociaux élimine la possibilité d’une action politique dans le déroulement de l’histoire. Les structures sociales, comme le souligne Giddens ( 1984, p. 25 ), « sont à la fois les moyens et les résultats des pratiques qu’elles organisent de façon répétée ». En tant que résultats, elles habilitent et limitent les agents politiques ; en tant que moyens, elles deviennent les instruments grâce auxquels les sociétés sont maintenues ou changées par ces agents ( Giddens 1984 ). Autrement dit, « la structure comme telle ne produit pas de schémas, pas plus qu’elle ne coordonne ou contrôle les systèmes sociaux. Toutes ces activités supposent une action » ( Cohen 1989, p. 199 ). À son tour, l’action détermine les structures mêmes qui modèlent la liberté d’action et de choix des êtres humains. En conséquence, l’action politique peut repousser les limites du cadre historique dans lequel l’action politique est menée. Néanmoins, « choisir une possibilité dans une situation donnée revient à choisir à l’intérieur de certaines limites » ( Guerreiro Ramos 1981, p. 26 ). Donc, « celui qui choisit dans un processus de changement ne peut réussir que s’il agit en tenant compte des limites concrètes de son choix » ( Guerreiro Ramos 1981, p. 26 ).

La partie suivante porte sur le processus de paix en Amérique centrale, tout particulièrement au Nicaragua. Elle met en lumière le rapport entre action et structure dans la quête de la paix en Amérique centrale. Deux leçons sont à tirer d’une analyse de ce rapport. Tout d’abord, la conception et la mise en œuvre du processus de paix en Amérique centrale exigeaient des personnes qui participaient à la mission de paix au Nicaragua qu’elles évaluent la volonté des acteurs de la région et l’incidence des données structurelles — par exemple, les relations historiques entre le Nicaragua et les États-Unis, et la culture politique nicaraguayenne — sur les chances de paix. Ensuite, une analyse du rapport entre action et structure dans la quête de la paix au Nicaragua aide à comprendre les limites de la mission de paix pour ce qui était de transformer radicalement les conditions structurelles à la base des conflits et des guerres dans ce pays. Il est important de comprendre cela, étant donné la tendance des analyses classiques des missions de paix à utiliser des interprétations ahistoriques et volontaristes des phénomènes sociaux. Le présent chapitre explique que les missions de paix ne devraient pas être conçues comme des interventions destinées

à résoudre les problèmes économiques, politiques et sociaux d’une société polarisée. Le cas du Nicaragua montre que les missions de paix devraient être conçues comme des interventions visant à créer de nouvelles possibilités historiques que les élites de sociétés polarisées sur le plan politique et divisées sur le plan social peuvent ensuite utiliser pour forger un consensus social minimal qui servira de base à la consolidation de la paix et de l’ordre public.

LE PROCESSUS DE PAIX

Comme le Nicaragua, les autres pays d’Amérique centrale sont en proie à des tensions et à des contradictions sociales internes, en plus d’entretenir depuis longtemps des relations conflictuelles avec les États-Unis. Dans les années 1980, suivant l’exemple de la révolution sandiniste, les guérillas salvadorienne et guatémaltèque essayaient de renverser le gouvernement de leur pays. Le Honduras faisait les frais du conflit entre le Nicaragua et les États-Unis, les contras utilisant son territoire comme base arrière pour leurs opérations militaires contre le gouvernement sandiniste. Pendant ce temps, le Costa Rica était soumis à de fortes pressions de Washington, qui réclamait sa collaboration dans la guerre contre le gouvernement nicaraguayen, alors qu’au même moment, le pays subissait les conséquences de l’afflux massif de Nicaraguayens fuyant leur pays.

Deux événements marquèrent l’ouverture du chapitre de la violence en Amérique centrale : la victoire sandiniste, en juillet 1979, et l’entrée en fonction de Ronald Reagan, en janvier 1980. La victoire sandiniste insuffla un regain d’énergie aux mouvements populaires et aux guérillas du Salvador et du Guatemala, tandis que l’arrivée au pouvoir du gouvernement Reagan revigora les secteurs sociaux de ces sociétés les plus conservateurs sur les plans idéologique, économique et militaire. Cette dynamique créa les conditions d’une guerre qui faillit, à plusieurs reprises, entraîner toute la région dans une spirale de confrontation nationale et internationale. Les premiers efforts visant à rétablir la paix en Amérique centrale comprenaient des propositions du Costa Rica, du Salvador et du Honduras présentées dans les derniers mois de 1981. L’initiative du Costa Rica date d’octobre 1982 ; le Plan de paix du président mexicain José Lopez Portillo, de février 1982 ; et une initiative commune du Mexique et du Venezuela, de septembre de la même année ( Bernales et Fernandez 1990 ).

Cependant, une recherche solide, crédible et systématique de la paix n’a pu se dessiner en Amérique centrale que lorsque la Colombie, le Mexique, le Panama et le Venezuela ont engagé, en janvier 1983, le processus de paix de Contadora, du nom d’une île panaméenne. Le processus de Contadora tenait compte des dimensions à la fois politiques et militaires du conflit centraméricain. Il prévoyait des dispositions propres à favoriser la réconciliation nationale, des cessez-le-feu, la démocratisation, des élections libres et la promulgation de décrets d’amnistie. Il visait également à convaincre les gouvernements centraméricains de cesser d’aider des forces irrégulières ou des mouvements insurrectionnels, et d’utiliser les territoires nationaux pour déstabiliser d’autres gouvernements dans la région, de négocier les questions de sécurité, de vérification, de contrôle et de limitation des armements, de s’occuper des réfugiés et des personnes déplacées, et de coopérer pour la paix et le développement. Enfin, le plan créait un mécanisme de vérification et de suivi internationaux des accords ( Moreno 1994 ).

De 1984 à 1986, trois avant-projets de ce plan ont été présentés aux gouvernements centraméricains ( North 1990 ). Aucun ne répondait aux exigences ni aux attentes de toutes les parties concernées parce que le processus de Contadora se déroulait à un moment où les tensions historiques entre les États-Unis et le Nicaragua étaient amplifiées par la Guerre froide, par l’anticommunisme virulent du gouvernement Reagan et par la vision manichéenne de la politique internationale adoptée par les sandinistes. Autrement dit, la polarisation des forces politiques intérieures nicaraguayennes et les rapports entre les sandinistes et Washington réduisaient considérablement la marge de négociation et de compromis politique.

Durant ce processus, le Nicaragua et les États-Unis partaient tous deux du principe qu’ils n’avaient pas à faire de compromis, chacun étant convaincu de l’emporter un jour sur l’autre. Ainsi, le 2 décembre 1985, le secrétaire d’État américain George Schultz déclara aux quatre ministres de la Contadora que le gouvernement sandiniste était un « cancer » qu’il fallait « extirper » ( Sklar 1988, p. 306 ). Cependant, il fallait que les deux pays manifestent un intérêt pour les négociations, pour des compromis et pour la paix. Ils se sont donc entendus sur des généralités et se sont opposés sur les détails pratiques de la paix.

Dans le cas du Nicaragua, il était impossible, à cause de la polarisation entre les sandinistes et Washington, d’élaborer un processus intérieur de vie politique applicable dans lequel l’opposition au régime ne serait pas considérée comme une collaboration avec les États-Unis. Il était impossible aussi de soutenir la révolution sans épouser la rhétorique

radicalement anti-américaine du FSLN. En conséquence, pour adopter une position politique au Nicaragua, il fallait soit collaborer avec les États-Unis, soit devenir anti-américain. En outre, quiconque était anti-américain passait aussitôt pour prosoviétique, la logique selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » étant un principe implicite du sandinisme. Très vite, la politique intérieure nicaraguayenne suivit la logique de la Guerre froide. Les opposants au sandinisme suppliaient Washington de les aider, alors que les leaders du FSLN négociaient à Moscou des moyens d’institutionnaliser la révolution.

La situation intérieure et internationale qui influait sur les négociations et sur le déroulement du processus de Contadora influait aussi sur les efforts déployés pour que des pourparlers directs s’engagent entre le Nicaragua et les États-Unis, l’initiative la plus importante à cet égard étant celle du Mexique, en 1984. De fait, elle permit l’ouverture des pourparlers bilatéraux de Manzanillo, qui durèrent jusqu’en janvier 1985, moment où les États-Unis les suspendirent ( Bernales et Fernandez 1990 ). Ces conversations directes entre Managua et Washington n’avaient guère de chance d’aboutir, car les participants continuaient d’estimer qu’ils n’avaient pas à faire de compromis.

À leur rencontre de juin 1986, à Esquipulas, les présidents centraméricains rejetèrent ce qui allait être la dernière proposition de paix de Contadora. Ils condamnèrent l’aide aux contras approuvée par le Congrès américain, se déclarèrent favorables aux principes du processus de Contadora, et lancèrent une nouvelle initiative de paix, bientôt connue sous le nom de processus d’Esquipulas. Celui-ci représentait la « centraméricanisation » du processus de paix. Il s’agissait d’une étape importante, car elle balayait les rancœurs nationalistes qu’avaient suscitées les gouvernements latino-américains extérieurs à la région en jouant des rôles clés dans le processus de Contadora. Plus important encore, la centraméricanisation du processus de paix responsabilisait davantage les gouvernements de la région quant à l’issue des négociations engagées. Ainsi, il leur fallait parvenir à concilier les intérêts des États-Unis et ceux des populations et des gouvernements d’Amérique centrale. Par exemple, le gouvernement et l’armée du Honduras redoutaient de plus en plus que le conflit américano-nicaraguayen n’entraîne leur pays dans une guerre avec le Nicaragua ; le problème que représentait pour l’armée hondurienne l’aide militaire continue fournie par les États-Unis aux forces armées salvadoriennes, le Salvador étant considéré comme un pays rival ; la crainte du gouvernement guatémaltèque que l’intensification du conflit dans la région exacerbe les problèmes intérieurs du Guatemala ; et l’inquiétude du gouvernement costaricain

de voir l’exode nicaraguayen incessant et une éventuelle propagation de la guerre entraîner le Costa Rica dans une confrontation régionale. Devant ces risques de plus en plus concrets, les gouvernements centraméricains ont acquis un certain pragmatisme politique qui s’est révélé décisif dans le succès du processus de paix.

Ce qui a déterminé le déclenchement du processus d’Esquipulas, c’est la rencontre des présidents centraméricains à Guatemala City, les 6 et 7 août 1987. Le processus d’Esquipulas était essentiellement un prolongement naturel des principes et des objectifs du processus de paix de Contadora, comme le reconnaît le préambule des Actes de l’Accord issu de cette réunion. Esquipulas proposait d’entamer des processus de réconciliation nationale ; de décréter une amnistie ; de cesser les hostilités ; d’entamer un processus de démocratisation ; d’organiser des élections libres ; de mettre fin à l’aide aux forces irrégulières et aux mouvements rebelles ; de cesser d’utiliser le territoire d’un pays pour attaquer des pays tiers ; d’ouvrir des négociations sur la sécurité, la vérification, le contrôle et la limitation des armements ; et de trouver des solutions au problème des réfugiés et des personnes déplacées. La mise en œuvre du plan comprenait la constitution de Comisiones Nacionales de Reconciliación ( commissions nationales de réconciliation ) au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua, et celle de la Comisión Internacional de Verificación y Seguimiento ( CIVS, ou commission internationale de vérification et de suivi ). Les trois commissions nationales de réconciliation se composaient d’un représentant du gouvernement et de son suppléant, d’un représentant de la Conférence des évêques et de son suppléant choisis par le gouvernement sur une liste de trois évêques, d’un représentant des partis politiques de l’opposition et de son suppléant ; et d’un citoyen éminent et de son suppléant, tous deux n’appartenant ni au gouvernement ni au parti au pouvoir. Ces commissions devaient « vérifier la mise en œuvre véritable du processus de réconciliation nationale et le respect total des droits civils et politiques des citoyens centraméricains » ( Moreno 1994, annexe 5, p. 191 ). Quant à la CIVS, y siégeaient le secrétaire général des Nations Unies, ou son représentant, et les ministres des Affaires étrangères des pays d’Amérique centrale, le groupe de Contadora et son groupe de soutien. Cette commission devait vérifier de façon suivie que les engagements pris dans le cadre du processus d’Esquipulas étaient respectés.

Il va sans dire que la question de la vérification était délicate et compliquée. Les conditions matérielles dans lesquelles cette vérification s’opérait étaient très difficiles. De plus, la vérification de l’accord d’Esquipulas était ressentie comme une menace par le Honduras et par

les États-Unis, dont les opérations anti-sandinistes dans la région violaient directement une des principales dispositions de l’accord en vertu de laquelle les cinq pays de la région devaient « empêcher que leur territoire soit utilisé par des personnes, des organisations ou des groupes cherchant à déstabiliser le gouvernement de pays centraméricains, et refuser de leur fournir un soutien militaire et logistique ou de les autoriser à en recevoir un » ( Moreno 1994, annexe 5, p. 195 ).

La CIVS présenta son premier rapport aux cinq présidents centraméricains en janvier 1988, à San José du Costa Rica. Comme prévu, ce rapport condamnait le Honduras et les États-Unis, et il provoqua une vive réaction de la part du Salvador et du Honduras, principaux alliés des États-Unis dans la région. Il en résulta que les travaux de la commission furent suspendus et que sa composition fut ramenée aux ministres des Affaires étrangères des cinq pays d’Amérique centrale ( Envío 1989 ).

L’opposition au mécanisme de vérification du processus d’Esquipulas illustrait la superficialité des négociations de paix et révélait les positions contradictoires des gouvernements. L’accord de vérification visait à passer de la parole aux actes, c’est-à-dire de la rhétorique de paix à l’actuel processus de négociation et de compromis qui permettrait d’apaiser, voire de régler le conflit. Pour les États-Unis et leurs alliés régionaux, le passage de la rhétorique à l’action serait coûteux, car il supposait le retrait des troupes anti-sandinistes qui constituaient leur principal atout de négociation. Pour les sandinistes, en revanche, la vérification et le succès du processus de paix signifiaient à tout le moins qu’ils devraient mettre un terme à leur confrontation avec les États-Unis et leurs alliés régionaux. Plus important encore, ils auraient une chance de maîtriser, dans une certaine mesure, la crise intérieure nicaraguayenne.

En Amérique centrale, le processus vers une solution de compromis et la paix, nécessitait un changement profond des structures internationales responsables de la polarisation des relations entre Managua et Washington et des rapports entre les prétendants au pouvoir nicaraguayens. Or, ce changement est intervenu avec la montée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en Union soviétique. L’amélioration des relations entre les deux superpuissances, qui s’est amorcée avec l’avènement de la perestroïka et de la glasnost, a eu une incidence déterminante sur le processus d’Esquipulas. Le gouvernement américain a notamment cessé de voir dans les sandinistes les représentants de « l’empire du mal » dans la région, et l’Amérique centrale n’a plus fait partie des priorités de sa politique étrangère. Parallèlement, ces événements ont amoindri la valeur symbolique et stratégique du gouvernement

sandiniste pour l’URSS, qui a réduit son soutien politique, militaire et économique à la révolution nicaraguayenne. La capacité de négocier du gouvernement sandiniste s’en est ressentie dans le processus de paix d’Esquipulas.

Le 14 février 1989, à Costa del Sol, au Salvador, la veille du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, les cinq présidents centraméricains signaient l’Accord de Tesoro, qui rouvrait le difficile processus de vérification essentiel au succès du processus de paix. Les chefs d’État y promettaient de « préparer, dans un délai de 90 jours, un plan commun pour la démobilisation, le retour volontaire ou la réinstallation au Nicaragua ou ailleurs, de membres de la résistance nicaraguayenne et de leurs familles » ( Moreno 1994, p. 203 ). Entretemps, le Nicaragua annonçait que des élections auraient lieu en février 1990. Ces résolutions furent finalement mises en œuvre par trois groupes différents : la toute nouvelle Comisión Internacional de Apoyo y Verificación ( CIAV, ou Commission internationale de soutien et de vérification ), qui aiderait à démobiliser et à rapatrier ou à réinstaller les contras ; le Groupe d’observateurs des Nations Unies en Amérique centrale ( ONUCA ), qui vérifierait le respect des engagements pris dans le cadre du processus d’Esquipulas en ce qui concernait la sécurité ; et la Mission d’observation des Nations Unies chargée de la vérification du processus électoral au Nicaragua, qui surveillerait le déroulement des élections nicaraguayennes de 1990 ( Baranyi et North 1992 ).

À ce stade, le président américain nouvellement élu, George Bush, insista pour conserver les contras afin de maintenir la pression sur les sandinistes. Néanmoins, il était évident déjà qu’il ne tenait pas autant que Ronald Reagan à trouver une solution militaire au Nicaragua. En fait, il profita du processus d’Esquipulas « pour passer d’une perspective militaire à tous crins par rapport à l’Amérique centrale à une politique visant toute l’Amérique latine, c’est-à-dire à un point de vue géopolitique plus large que celui de Reagan, afin de mettre l’accent sur des questions « géo-économiques » plus pressantes, à savoir la dette, le trafic de drogue et les échanges commerciaux » ( Envío 1989, p. 5 ).

Les résolutions adoptées à Costa del Sol furent ratifiées lors de la rencontre de Cumbre de Tela, tenue du 5 au 7 août 1989. Les résultats de cette rencontre furent importants en ceci qu’ils marquaient des progrès sensibles sur les détails et sur la mise en œuvre du processus de paix d’Esquipulas, y compris le désarmement et le démantèlement des contras et la fixation de dates et de conditions pour les élections

nicaraguayennes. En ce sens, le résultat le plus important de Cumbre de Tela fut l’activation de l’ ONUCA et de la CIAV ( Tinoco 1988 ).

Pourquoi le processus d’Esquipulas a-t-il porté fruit? Pour répondre à cette question, il faut examiner le rôle de l’action politique et l’évolution de la conjoncture internationale dans laquelle le processus s’est déroulé.

Dans le cas du Nicaragua, la perestroïka et la glasnost constituèrent non seulement un coup important porté à l’anti-impérialisme du FSLN, mais aussi une légitimation de la politique démocratique libérale, que le FSLN critiquait et condamnait. En outre, à cause des événements en Union soviétique, Managua n’avait plus autant les moyens économiques de soutenir son effort de guerre. En 1989, le produit intérieur brut par habitant avait chuté à 42 p. 100 de son niveau de 1977 ; la valeur totale des exportations, à 53 p. 100 de leur valeur de 1977 ; et les salaires réels, à 24 p. 100. De plus, la dette extérieure cumulée du pays par habitant était la plus élevée d’Amérique latine, soit 3 000 $ US ou 33 fois la valeur des biens exportés ( Gouvernement du Nicaragua 1992 ). Et la piètre situation économique était aggravée par les plaies sociales ouvertes par la guerre. D’après Oquist ( 1992, p. 7 ) :

Les 61 884 victimes de la guerre représentaient 1,72 p. 100 d’une population nicaraguayenne de 3,6 millions d’habitants, et les 30 865 morts, 0,86 p. 100 de la population. Transposé à la population américaine, ce pourcentage donnerait 2 125 000 morts sur 250 millions d’habitants, soit presque le nombre d’Américains tués au combat ou décédés d’autres causes dans toutes les guerres de l’histoire des États-Unis. [ Traduction libre ]

L’illégalité de plus en plus embarrassante du soutien américain aux contras ainsi que l’incapacité de ces derniers de remporter des victoires militaires ou politiques importantes encouragèrent Washington à trouver une autre solution au « problème nicaraguayen ». Le plus important, cependant, fut la fin de la Guerre froide qui modifia les priorités de la politique étrangère américaine, les croisades anticommunistes en Amérique centrale devenant secondaires. Les États-Unis changèrent donc de stratégie et mirent davantage l’accent sur des méthodes politiques pour déloger les sandinistes du pouvoir. Comme Robinson et David MacMichael ( 1990, p. 32 ) le soulignent, le slogan à Washington changea de, “soutenons les combattants de la liberté” à “pour la démocratisation du Nicaragua” ». La nouvelle stratégie de Washington coïncidait avec le processus de paix d’Esquipulas, qui se concentrait sur le recours à des élections pour rétablir la paix dans la région. Dans ce contexte, les sandinistes fixèrent les élections nationales au mois de

février 1990. Comme Peter Rodman, représentant du Conseil de sécurité national, le déclara dans sa déposition devant la Commission bipartite sur les élections libres et équitables au Nicaragua, Washington voyait dans ces élections une occasion de « tester les Nicaraguayens, de mobiliser toute la pression internationale possible contre [ les sandinistes ]  . . . afin de transférer le conflit nicaraguayen sur le terrain politique » ( Robinson et MacMichael 1990, p. 32 ).

Les États-Unis fournirent un soutien technique et financier à la coalition de l’opposition nicaraguayenne, l’Unión Nacional de Oposición ( Union nationale de l’opposition ), tout en continuant à exercer des pressions économiques et militaires sur les sandinistes. En 1989–1990, le Congrès américain débloqua 12,5 millions de dollars US pour essayer d’influer sur le processus politique nicaraguayen ( Robinson et MacMichael 1990 ). Si l’on fait un calcul similaire pour les cinq années qui ont précédé les élections de février 1990, « le soutien secret et manifeste aux groupes politiques anti-sandinistes au Nicaragua, d’après Hemisphere Initiatives, a atteint 26,1 millions de dollars US » ( Fine et coll. 1990, p. 35 ). Selon les calculs de Cortés Dominguez ( 1990 ), entre 1984 et 1989, l’opposition anti-sandiniste aurait reçu de l’extérieur une aide de 29,6 millions de dollars US, fonds non américains compris.

La modération des positions du gouvernement américain et des sandinistes créa de meilleures conditions pour rétablir la paix. Le succès du processus d’Esquipulas dépendait de la capacité de ses instigateurs d’exploiter les nouvelles possibilités ouvertes par l’attitude moins arrêtée de Managua et de Washington qui permit, en partie, de désamorcer les tendances politiques destructrices et aida à susciter de nouvelles chances de règlement politique de la crise.

(continue en bas...)







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