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La politique de la concurrence au service du développement2007-09
Par Patrick Kavanagh
Certains associent le mot « concurrence » au monde des affaires ou encore à la compétition sportive. Mais la concurrence est également une question cruciale pour ceux qui luttent en faveur de la justice économique et du développement international, ainsi que pour tous ceux qui tireront profit des efforts déployés à cet égard. Car la libre concurrence est une forme de « démocratie économique » qui fait obstacle à la fixation des prix, au trucage des soumissions et à d’autres formes de corruption et d’inefficience. La concurrence est essentielle au bien-être des sociétés pauvres en ressources. Sans elle, en effet, les rares actifs dont chacun devrait pouvoir bénéficier sont détournés vers des groupes prédateurs tels les monopoles ou les cartels. Ainsi, en 2005, l’économiste John M. Connor a étudié plus de 332 cartels de différents types ayant exercé leurs activités au cours des deux derniers siècles. Selon lui, leur collusion a donné lieu à un excès de prix médian de 25 %, ce qui signifie des augmentations de coûts désastreuses pour les acheteurs des pays en développement, y compris les gouvernements qui se laissent duper par le trucage des soumissions. L’économiste Simon J. Evenett affirme de son côté que les cartels retardent le développement et compromettent la lutte contre la pauvreté. Dans un article paru en 2005, Phil Evans, protecteur du consommateur, a chiffré les torts causés à cet égard. Selon lui, les cartels de prix internationaux coûtent au bas mot de 10 à 24 milliards de dollars par année aux pays en développement. C’est plus que le produit intérieur brut (PIB) de la Tanzanie en 2002. Que peut-on faire lorsque des alliances commerciales entachées de corruption disposent collectivement d’un pouvoir économique plus important que celui de certains États souverains ? Selon Maureen O’Neil, présidente du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) :
Le CRDI a appuyé la recherche permettant d’aider les pays en développement à renforcer leurs régimes de concurrence en instaurant précisément de tels cadres d’action et cadres institutionnels. En juin 2007, à la 13e Conférence de Montréal, Mme O’Neil a présidé un groupe d’experts internationaux venus discuter d’une « politique de la concurrence au service du développement ». Faisaient partie de ce groupe Taimoon Stewart de Trinité-et-Tobago, Phil Evans du Royaume-Uni, Robert Rennhack des États-Unis et Sheridan Scott du Canada. Les participants ont abordé certains points fondamentaux, dont voici un résumé. Promouvoir une culture de la concurrence Taimoon Stewart est conseillère en matière de commerce et de concurrence à l’University of West Indies, à Trinité-et-Tobago, et coauteure d’un livre publié par le CRDI en 2007, Competition Law in Action: Experiences from Developing Countries. C’est par une définition rigoureuse des marchés concurrentiels qu’elle a entamé son exposé :
Malheureusement, a fait observer Taimoon Stewart, ces conditions idéales existent rarement. Au contraire, les marchés sont souvent sous l’emprise de grandes entreprises ou de certaines formes de collusion qui, au lieu d’innover et de viser l’efficience, trouvent plus facile d’abuser de leur position dominante. Il en résulte des produits et des services de piètre qualité ou dont le prix est excessif. Les consommateurs sont perdants et le développement en souffre. Les gouvernements peuvent agir à cet égard en appliquant des mesures législatives qui empêchent les entreprises d’employer des stratégies anticoncurrentielles. De manière générale, une loi sur la concurrence permet de cibler à la fois le comportement des entreprises, tel que le fait d’abuser de leur position dominante, et la structure des marchés dans lesquels elles pratiquent leurs activités commerciales, notamment en réglementant les fusions. Des défis pour les pays en développement Selon Mme Stewart, les pays en développement qui souhaitent adopter une loi sur la concurrence font face à des difficultés particulières :
Politique de la concurrence et bien-être des consommateurs Phil Evans est chargé des politiques en matière de consommation de Finsbury International Policy and Regulatory Advisers (FIPRA), un éminent groupe-conseil européen spécialisé dans les questions de politiques et de réglementation. Il se porte depuis longtemps à la défense des consommateurs et a signé six ouvrages traitant de sujets allant des politiques commerciales aux pratiques d’achat. Phil Evans a d’abord attiré l’attention sur l’ampleur même de la tâche :
Il est fort probable que le réformateur se fasse des ennemis parmi ceux qui auront su profiter des circonstances antérieures, sans pour autant, toutefois, que les bénéficiaires éventuels d’un nouveau régime, ayant encore à faire ses preuves, ne lui apportent un appui ferme. Selon Phil Evans, qu’on le veuille ou non, il se trouvera des gens pour abhorrer la tâche entreprise par le réformateur, et aucune tentative de persuasion ne les fera changer d’avis. Il souligne également une autre difficulté, celle de convaincre les consommateurs de modifier leur comportement alors que, sur le plan personnel, ils ont relativement peu à en tirer. Il existe néanmoins des alliés naturels à l’appui d’une politique de la concurrence, notamment les nouvelles entreprises qui cherchent à pénétrer le marché, ainsi que les militants anticorruption, qui considèrent la concurrence comme un outil de choix permettant d’exposer au grand jour et sous un éclairage cru les pratiques malhonnêtes. Programmes communs Phil Evans a souligné que les avancées réalisées jusqu’à maintenant à l’égard d’une politique de la concurrence correspondent à ce qui avait été fait en matière de commerce il y a une décennie, alors que peu de gens à l’extérieur du milieu des affaires s’intéressaient aux questions commerciales. De nos jours, ces dernières préoccupent grandement la population, aussi le milieu du commerce a-t-il mis au point une importante infrastructure pour y faire face. Malgré les mesures législatives adoptées et les institutions et mécanismes mis en place, le milieu de la concurrence ne peut pas encore prétendre disposer d’une infrastructure aussi perfectionnée. Par conséquent, les progrès relatifs à une politique de la concurrence risquent d’être annulés par des gouvernements peu favorbales. Phil Evans a recommandé que le milieu de la concurrence mette en oeuvre des activités de sensibilisation dynamiques et définisse des programmes communs avec les défenseurs des consommateurs, auxquels les consommateurs font souvent plus confiance qu’aux gouvernements :
Des progrès en Amérique latine Robert Rennhack, directeur adjoint du Département Hémisphère occidental au Fonds monétaire international, a beaucoup écrit sur l’économie et le commerce en Amérique latine. Résumant l’état de la productivité et de la croissance économique de la région au cours des trois dernières années, il a fait observer que, même si les pays d’Amérique latine s’en sont bien tirés, leur croissance a été moins rapide que celle d’autres pays en développement. Ils peuvent faire encore davantage pour rehausser leurs conditions de vie. Ainsi, les gouvernements étudient la possibilité d’instaurer une politique de la concurrence comme moyen de réaliser la stabilité économique, en particulier une répartition des revenus plus équitable. Dans une région où l’instabilité politique règne depuis longtemps, fait-il observer, la concrétisation d’une justice économique présente aussi d’autres avantages. À son avis, en effet, une meilleure équité et la réduction de la pauvreté assurent également une plus grande stabilité politique et sociale. La sensibilisation aux enjeux liés à la concurrence prend rapidement de l’ampleur en Amérique latine. Le Mexique, notamment, qui est à la fois membre de l’Organisation de coopération et de développement économiques et de l’Accord de libre-échange nord-américain, est parfaitement conscient de la pression qu’exercent les marchés qui se font concurrence. Néanmoins, dans la région, peu de pays ont élaboré des politiques officielles en matière de concurrence. Souvent, ce sont plutôt des mesures de privatisation, qui fragmentent un monopole public en plusieurs sociétés, qui renforcent la concurrence indirectement. Robert Rennhack a proposé trois stratégies visant à améliorer la concurrence. Il faut d’abord réduire l’économie parallèle. Il existe en Amérique latine d’importants secteurs non structurés : au Brésil, par exemple, ils représentent 40 % du PIB. Selon Robert Rennhack, la rigidité du marché de l’emploi, la réglementation excessive et le régime fiscal font que l’économie parallèle gagne du terrain. La réduction du secteur non structuré permettra de niveler le champ des activités économiques en favorisant la transparence :
Robert Rennhack en a ensuite appelé à des réformes du marché de l’emploi. Il faut notamment imposer une limite aux indemnités de départ coûteuses, comprimer les coûts salariaux indirects qui encouragent les employeurs à embaucher des travailleurs au noir, alléger les restrictions concernant l’emploi à temps partiel ou les heures supplémentaires et mettre en place un meilleur filet de sécurité sociale. Comme mesure connexe, il importe aussi de rationaliser les régimes fiscaux largement dénaturés d’Amérique latine. Ces derniers comportent en effet de nombreuses exemptions et déductions fiscales qui incitent les sociétés à se concurrencer davantage en tentant d’obtenir des allégements fiscaux qu’en assurant une production de qualité. En deuxième lieu, il faut favoriser davantage le commerce avec le reste du monde. Robert Rennhack a recommandé de réduire les obstacles à l’investissement étranger et au commerce extérieur, tels les barrières tarifaires et les exigences en matière de licence. Il a souligné en outre qu’en Amérique latine, il n’y a pas d’infrastructure commerciale, l’administration douanière est déficiente et la corruption est omniprésente : tous ces facteurs ne favorisent pas l’ouverture. Troisièmement, il faut renforcer le secteur financier. Comme la concurrence est faible dans le secteur bancaire oligopolistique d’Amérique latine, notamment, il est difficile et coûteux d’obtenir un prêt. En outre, les taxes à payer sur les opérations financières et les conditions liées à l’investissement obligatoire faussent le marché. Les gros emprunteurs vont donc à Miami pour obtenir des prêts, laissant les banques d’Amérique latine desservir une clientèle d’emprunteurs à risque élevé. De plus, le crédit à la consommation manque de transparence : par exemple, les magasins ne sont pas tenus d’informer les clients du taux d’intérêt qu’ils paient sur les achats à tempérament. Quant aux créanciers, qui n’ont pas beaucoup de droits, ils doivent parfois attendre des années avant le règlement de leurs demandes. Le Réseau international de la concurrence Sheridan Scott est commissaire de la concurrence du Canada, c’est-à-dire chef du Bureau de la concurrence du gouvernement fédéral. À ce titre, elle administre et applique, entre autres lois, la Loi sur la concurrence. Elle est également présidente du Réseau international de la concurrence (RIC). Mme Scott a rappelé à l’auditoire que l’adoption de lois sur la concurrence est un phénomène assez nouveau dans le monde :
Trois priorités L’histoire et le rôle du RIC témoignent de ce changement. Le réseau n’a été mis sur pied qu’en 2001, mais il compte 100 organismes membres représentant 88 pays dont plusieurs pays en développement. Le RIC favorise une plus grande convergence des organismes antitrust sur les questions de fond et de procédures, et il appuie les efforts des nouveaux organismes des pays en développement. Il se concentre sur trois priorités :
À venir Patrick Kavanagh est rédacteur principal à la Division des communications du CRDI.
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