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Creado: 2006-01-16 23:02
Modificado: 2006-03-24 12:09
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Première Partie
L'ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE ET SON FINANCEMENT
I. CROISSANCE, SYSTÈMES FINANCIERS ET INÉGALITÉS
L'impact de la croissance économique et des inégalités sur la pauvreté
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Jean-Pierre Cling1, Philippe de Vreyer2, Mireille Razafindrakoto3 et François Roubaud3

Dans les années 1990, la montée de la pauvreté dans de nombreux Pays en développement (PED) et la persistance de la crise de la dette ont suscité une critique de plus en plus large des politiques d'ajustement structurel (PAS) fondées sur le « consensus de Washington » ainsi qu'une contestation de la légitimité des Institutions de Bretton Woods (IBW). Ces dernières ont réagi en annonçant l'abandon officiel des programmes d'ajustement structurel pour mettre l'accent sur la lutte contre la pauvreté, placée désormais au centre des politiques de développement. Cette prise de conscience a abouti à la définition dans le cadre des Nations Unies des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), dont le premier vise à diviser par deux le pourcentage de la population vivant dans une situation de pauvreté extrême à l'horizon 20154.

Pourtant, la crédibilité des objectifs de réduction de la pauvreté fixés par la communauté internationale est mise en doute, ce qui suscite de nombreux débats portant sur le contenu et l'efficacité des nouvelles politiques. L'évaluation de l'impact respectif de la croissance macro-économique et de la réduction des inégalités de revenus sur la pauvreté

1. DIAL.

2. Université de Lille II, DIAL.

3. DIAL, IRD.

4. Pour un bilan critique des nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, voir Cling, Razafindrakoto et Roubaud, 2003.

monétaire constitue à cet égard une question centrale, qui est l'objet de ce chapitre. Cette évaluation est sujette à controverse et trois thèses s'affrontent, que l'on peut résumer de la manière suivante :

– un courant dominant soutient que « la croissance est bonne pour les pauvres », selon le titre qui peut sembler largement tautologique d'une étude de la Banque mondiale fréquemment citée (Dollar et Kraay, 2002). Cette étude estime que l'élasticité de la pauvreté à la croissance est de 1 en moyenne et que la croissance n'a pas d'impact sur les inégalités1; elle conduit dans la pratique à privilégier l'objectif d'accélération de la croissance et à négliger les questions de distribution (thèse du trickle down);

– une deuxième thèse va jusqu'à soutenir que « la croissance suffit pour réduire la pauvreté » (Bhalla, 2002; Sala-i-Martin, 2002). Ses promoteurs considèrent que les statistiques de la Banque mondiale sont exagérément pessimistes et que la pauvreté s'est en fait fortement réduite dans le monde au cours des dernières décennies, sans qu'il soit nécessaire pour cela de faire appel à des politiques ciblées. Autrement dit, l'élasticité de la pauvreté à la croissance est supérieure à 1 en moyenne et la croissance est historiquement pro-pauvres;

– enfin, d'autres économistes – parmi lesquels nous figurons —, adoptent une troisième approche selon laquelle « la croissance ne suffit pas pour réduire la pauvreté » (Bourguignon, 2002; Cling et al., 2004). En effet, nous insistons d'une part sur l'hétérogénéité des situations individuelles par pays (la croissance économique va souvent de pair avec une augmentation des inégalités) et d'autre part sur le fait que le niveau des inégalités a un fort impact sur l'évolution de la pauvreté. Nous cherchons donc à analyser les interactions entre croissance, pauvreté et inégalités, dans le but d'apprécier les marges de manœuvre de la politique économique et les arbitrages en jeu.

La première section du chapitre met en évidence la progression de la pauvreté dans de nombreux PED au cours de la dernière décennie, dont la réduction de l'incidence au niveau mondial est surtout due à la Chine. Elle souligne également l'ampleur de l'incertitude affectant ces estimations, liée à la fois aux erreurs de mesure de la consommation des ménages et aux problèmes posés par les comparaisons internationales dans ce domaine. La deuxième section décrit deux angles d'approche de la relation entre croissance, pauvreté (on se limite ici à la pauvreté définie en termes monétaires) et inégalités : une approche économétrique et une approche comptable. Dans les deux cas, on montre que l'élasticité

1. L'élasticité de la pauvreté à la croissance considérée ici correspond en fait à l'élasticité du revenu moyen du premier quintile de revenu au revenu moyen de l'ensemble de la population.

du taux de pauvreté au revenu moyen est d'autant plus importante que l'inégalité des revenus est faible. La troisième section présente le résultat de simulations effectuées à partir d'une hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus. Tout en estimant que les pays africains ne pourront atteindre le premier des OMD, ces simulations mettent en évidence d'une manière générale les gains potentiels en termes de réduction de la pauvreté procurés par une croissance pro-pauvres, c'est-à-dire une croissance caractérisée par une augmentation de la part du revenu national détenue par les pauvres1.

1. LA PAUVRETÉ : ÉVOLUTION RÉCENTE ET CONTROVERSES

Au début du XXIe siècle, la pauvreté demeure très répandue dans le monde. Elle progresse même dans plusieurs régions, comme en Afrique subsaharienne où la croissance économique demeure globalement très insuffisante. Les statistiques de la Banque mondiale ont été soumises à de nombreuses critiques au cours de la période récente, sans qu'il soit pour autant possible, en l'état actuel des connaissances, de leur substituer de meilleures données.

1.1. La progression de la pauvreté dans de nombreux PED selon la Banque mondiale

Selon la Banque mondiale (tableau 1), plus de la moitié de la population des PED vivait avec moins de 2 dollars par jour en 2001 (mesurés en parité de pouvoir d'achat), ce qui représentait un total de 2,7 milliards de pauvres. Un cinquième de la population de ces pays (soit plus d'un milliard de personnes) vivait avec moins de 1 dollar par jour, considéré comme le seuil de pauvreté extrême. Cette proportion était proche de 50 % en Afrique subsaharienne, où le pourcentage de pauvres est le plus élevé de toutes les grandes zones géographiques. Durant la dernière décennie, le nombre de personnes vivant avecmoins de 1 dollar par jour a reculé de 472 à 271 millions en Asie de l'Est, malgré l'impact de la crise financière. Cette réduction a été particulièrement rapide en Chine, oùle nombre de pauvres est passé de 375 à 212 millions. En revanche, le nombre de personnes vivant dans une situation d'extrême pauvreté s'est accru en Afrique subsaharienne et

1. Ce chapitre s'inspire de l'étude de Cling et al. (2004), qu'il actualise et approfondit sensiblement en exploitant les données utilisées par la Banque mondiale pour établir ses prévisions quant à l'évolution de la pauvreté dans le monde, rendues publiques depuis la parution de cette étude (Chen et Ravallion, 2004).
Les estimations présentées ici sont basées sur des données à la fois plus récentes, plus complètes (93 pays au lieu de 59) et plus cohérentes. Concernant ce dernier point, nous avons ainsi utilisé la consommation moyenne issue des enquêtes auprès des ménages (qui n'était pas disponible dans notre étude antérieure) et non celle issue des comptes nationaux pour le calcul de l'élasticité de la pauvreté à la croissance.

dans les pays d'Europe et d'Asie centrale. On observe également une croissance du nombre de pauvres dans ces régions géographiques, ainsi qu'en Asie du Sud, en plaçant le seuil de pauvreté à 2 dollars par jour. Quel que soit le seuil retenu, le nombre de pauvres a stagné en Amérique latine au cours de cette période.

Tableau 1. – Évolution de la pauvreté dans les pays en développement, par zone géographique

 

Population vivant avec moins de 1$ par jour

Population vivant avec moins de 2$ par jour

 

En millions

En millions

Région

1990

2001

2015*

1990

2001

2015*

Asie de l'Est & Pacifique

472

271

19

1 116

864

230

– Chine

375

212

16

825

594

134

– Hors Chine

97

60

2

292

271

9

Europe & Asie centrale

2

17

2

23

93

25

Amérique latine & Antilles

49

50

43

125

128

122

Moyen-Orient & Afrique du Nord

6

7

4

51

70

46

Asie du Sud

462

431

216

958

1 064

912

Afrique subsaharienne

227

313

340

382

516

612

TOTAL

1 218

1 089

622

2 654

2 735

1 946

Hors Chine

844

877

606

1 829

2 142

1 812

 

En %

En %

Région

1990

2001

2015*

1990

2001

2015*

Asie de l'Est & Pacifique

29,6

14,9

0,9

69,9

47,4

11,3

– Chine

33,0

16,6

1,2

72,6

46,7

9,7

– Hors Chine

21,1

10,8

0,4

63,2

49,2

14,7

Europe & Asie centrale

0,5

3,6

0,4

4,9

19,7

5,2

Amérique latine & Antilles

11,3

9,5

6,9

28,4

24,5

19,6

Moyen-Orient & Afrique du Nord

2,3

2,4

0,9

21,4

23,2

11,9

Asie du Sud

41,3

31,3

12,8

85,5

77,2

54,2

Afrique subsaharienne

44,6

46,4

38,4

75,0

76,6

69,2

TOTAL

27,9

21,1

10,2

60,8

52,9

32,0

Hors Chine

26,1

22,5

12,9

56,6

54,9

38,6

Source : Banque mondiale (2005).

* Prévisions.

Ces évolutions traduisent en grande partie les différentiels de croissance entre zones géographiques : la croissance chinoise a dépassé 10 % par an au cours de la dernière décennie selon les estimations officielles (à peu près autant en termes de PIB par habitant), poursuivant le décollage économique observé depuis le début des années 1980; à l'autre extrême, le revenu par habitant a stagné en Afrique subsaharienne, sachant que le PIB/habitant n'y dépasse pas en moyenne son niveau de 1960. D'une manière générale, les pays les plus riches en termes de PIB par habitant, sont ceux où la proportion de pauvres est la plus faible. Néanmoins, cette relation varie d'un pays à l'autre : deux pays avec le même niveau de revenu par habitant peuvent avoir des pourcentages de pauvres très différents, si l'ampleur des inégalités des revenus diffère sensiblement, notamment autour de la ligne de pauvreté.

Selon ces chiffres, alors que la population mondiale devrait s'accroître d'environ un milliard d'habitants d'ici 2015 (97 % de l'accroissement provenant des pays en développement), diviser par deux la proportion de la population mondiale vivant dans une situation d'extrême pauvreté à cet horizon nécessiterait une réduction de la pauvreté mondiale à un rythme annuel de 3 % à partir de 2001, à comparer avec le taux moyen de 2,3 % par an observé entre 1990 et 2001.

Le tableau 1 présente également les principales prévisions de la Banque mondiale en ce qui concerne l'évolution de la pauvreté à l'horizon 2015 (Banque mondiale, 2005). Le scénario de base prévoit une croissance très rapide (3,5 % par an du PIB/habitant en moyenne pour les PED de 2001 à 2015), à un rythme double de celui enregistré durant les années 1990. Dans ce scénario, l'objectif de division par deux par rapport à 1990 de la part de la population mondiale vivant avec moins de 1 dollar par jour serait atteint. Cette proportion, qui atteignait 27,9 % en 1990, passerait ainsi de 21,1 à 10,2 % entre 2001 et 2015. La Chine aurait une contribution majeure à cette évolution.

Cette réduction serait très inégalement répartie entre pays. La pauvreté extrême disparaîtrait quasiment en Chine (son incidence passerait de 29,6 % à 1,2 % de la population entre 1990 et 2015) et en Asie de l'Est. Elle se réduirait très rapidement en Asie du Sud (en Inde en particulier). En revanche, malgré l'hypothèse retenue, qu'on peut juger irréaliste, d'une croissance du PIB/habitant de 1,5 % par an en moyenne (contre – 1,2 % au cours des années quatre-vingt et – 0,5 % durant la dernière décennie), le nombre de pauvres serait appelé à continuer à croître en Afrique subsaharienne : au seuil de 1 dollar par habitant, il passerait ainsi de 313 à 340 millions entre 2001 et 2015, ce qui correspondrait à une légère diminution de la part de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté (de 46,4 à 38,4 %). En fixant le seuil de pauvreté à 2 dollars par habitant, la Banque mondiale prévoit également une diminution rapide de la pauvreté en Asie de l'Est et du Sud et un nouvel accroissement du nombre de pauvres en Afrique subsaharienne.

1.2. La mesure de la pauvreté est sujette à controverses

La Banque mondiale constitue la principale source statistique sur la pauvreté dans le monde, à travers les bases de données internationales qu'elle construit à partir d'enquêtes réalisées selon ses recommandations. Les méthodes de la Banque mondiale sont l'objet de nombreuses critiques. Ainsi Bhalla (2002) et Sala-i-Martin (2002) estiment qu'elles conduisent à une sur-estimation importante du nombre de pauvres tel que mesuré aujourd'hui, de sorte que le premier OMD aurait déjà été atteint. Pour d'autres au contraire, rien ne prouve que la pauvreté diminue dans le monde (Reddy et Pogge, 2003; Wade, 2004). Il est vrai que les difficultés sont nombreuses et les sources d'erreur multiples. La controverse tourne autour de deux grandes questions : quelle source de données faut-il privilégier ? Comment établir les comparaisons internationales de pauvreté ?

Le choix des sources de données utilisées – enquêtes ou comptes nationaux – est d'abord l'objet de débats. Les enquêtes auprès des ménages fournissent deux informations essentielles : une mesure des inégalités et une mesure du niveau de vie à travers le revenu ou la consommation moyenne par habitant, dont on peut déduire une évaluation de la pauvreté. C'est la source de données retenue par la Banque mondiale. Il est également possible d'utiliser de manière combinée la distribution issue des enquêtes et la consommation par habitant fournie par les comptes nationaux pour estimer d'une seconde manière la pauvreté. Or, pour diverses raisons non totalement éclaircies, non seulement la consommation telle qu'elle est mesurée dans les enquêtes est souvent très inférieure à celle mesurée par les comptes nationaux mais elle évolue en outre moins vite; une tendance que l'on retrouve dans tous les pays à des degrés divers. En adoptant la seconde méthode d'évaluation de la pauvreté, Bhalla (2002) obtient de ce fait un nombre de pauvres nettement plus faible que celui avancé par la Banque qui défend l'emploi des seules enquêtes.

Les comparaisons internationales de pauvreté, qui reposent sur le calcul de la parité des pouvoirs d'achat (PPA), sont également remises en cause. Le calcul de la PPA permet d'obtenir en monnaie nationale la somme nécessaire pour acheter le même panier de biens que ce que pourrait acheter un dollar aux USA. La référence à un panier de biens unique permet d'effectuer des comparaisons internationales, en d'autres termes d'additionner les pauvres du Burkina Faso avec ceux du Laos, pour calculer le nombre des pauvres dans le monde. L'année 1993 est prise comme année de référence parce que le calcul de la PPA est actuellement effectué à partir de relevés de prix réalisés dans le cadre du dernier exercice du Programme International de Comparaison (PCI) des Nations Unies, auquel ont participé une centaine de pays.

Deaton (2003) et Reddy et Pogge (2003) critiquent l'usage de cet indice dans le calcul de la pauvreté notamment parce que le panier de biens et de services dont les prix sont relevés n'est pas forcément représentatif de celui des ménages pauvres, ce qui peut induire un biais dans l'établissement de la PPA et, par voie de conséquence, dans celui du nombre des pauvres. De plus tous les pays n'ont pas participé aux exercices précédents, ce qui oblige à recourir à des estimations plus ou moins précises de leur indice de PPA à partir d'informations parcellaires. C'est le cas de la Chine, qui n'a jamais participé au programme, et de l'Inde pour l'exercice 1993. Or, de par leur poids démographique, ces pays ont une importance prépondérante dans l'évolution du taux de pauvreté mondial. Tout en reconnaissant la pertinence de ces différentes critiques, force est de constater qu'aucune meilleure mesure alternative n'apparaît de manière incontestable en l'état actuel des choses. Pour cette raison, et malgré ces réserves, l'ensemble des calculs que nous effectuons dans la suite de ce chapitre est basé sur les données de la Banque mondiale.

2. LIEN ENTRE CROISSANCE, PAUVRETÉ ET INÉGALITÉS

Dans une économie en croissance, la baisse de la pauvreté absolue dépend mécaniquement de deux facteurs : d'une part, l'augmentation du revenu moyen de la population, à distribution relative des revenus inchangée, conduit à une réduction de la pauvreté; d'autre part, à revenu moyen inchangé, toute redistribution des revenus en direction des pauvres produit le même effet. De façon évidente et en combinant ces deux facteurs, une croissance positive accompagnée d'une augmentation de la part du revenu national détenue par les pauvres, labellisée depuis peu sous le terme de croissance pro-pauvres, conduit mécaniquement à une réduction de la pauvreté plus forte que si le revenu des pauvres augmente moins ou aussi vite que celui du reste de la population. Cependant, la relation entre croissance, inégalité et évolution de la pauvreté va au-delà de cette simple décomposition.

Récemment, tout un pan de la littérature théorique et empirique, alimenté notamment par la disponibilité de nouvelles bases de données internationales, s'est développé pour explorer la complexité des interactions entre ces trois termes. Deux types d'approches complémentaires sont en général mobilisés pour traiter ce problème : l'approche économétrique et l'approche arithmétique qui cherche à établir une décomposition comptable de l'effet des deux facteurs sur la pauvreté.

2.1. La croissance est bonne pour les pauvres… mais de manière très variable

La plupart des travaux adoptent une approche économétrique, qui consiste à utiliser les données disponibles sur les épisodes passés de croissance et sur l'évolution concomitante de la pauvreté pour identifier la valeur de l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen1. Depuis la

1. Dans ce qui suit nous emploierons le terme « revenu moyen » pour désigner le niveau de vie moyen des populations considérées. En pratique revenu et consommation sont utilisés dans les analyses. Notre étude utilise le niveau de la consommation.

fin des années 1980, un grand nombre de pays développés et en développement ont réalisé des enquêtes de type budget-consommation sur des échantillons représentatifs avec une fréquence variable. Cet afflux de données a permis la réalisation d'études en panel et de pallier, au moins partiellement, les problèmes récurrents des analyses menées sur une coupe transversale par pays, liés aux effets fixes non contrôlés, aux erreurs de mesure et aux difficultés à convertir de façon satisfaisante les différentes monnaies dans une seule et même unité. Ces études obtiennent une élasticité du taux de pauvreté (au seuil de 1 $ PPA/jour) au revenu comprise entre – 2 et – 3 selon la taille de l'échantillon retenu. Ces valeurs indiquent qu'une hausse du revenu moyen de 1 % se traduirait par une baisse comprise entre 2 % et 3 % du taux de pauvreté (ou du nombre de pauvres, si la population est inchangée).

Cependant ces études ne tiennent pas compte du fait que cette élasticité dépend également des inégalités de la distribution et du niveau de développement, que l'on peut définir comme le ratio entre le revenu moyen et la ligne de pauvreté retenue. Un exemple caricatural permet d'illustrer ce point. Supposons que tout le monde ait le même revenu, inférieur à la ligne de pauvreté. Dans ce cas, en fonction de la position de la ligne de pauvreté par rapport au revenu moyen – donc du niveau de développement – une augmentation de 1 % de ce revenu se traduira par une réduction nulle ou au contraire égale à 100 % du taux de pauvreté. Tel ne sera évidemment pas le cas si la distribution des revenus est continue. Supposons maintenant que la distribution des revenus soit continue et symétrique. Il est alors clair que si la ligne de pauvreté est située à droite du revenu moyen, une augmentation de 1% de ce revenu aura un impact proportionnellement plus faible sur le taux de pauvreté que si cette ligne est située à gauche (et à égale distance de la moyenne). Cette remarque met aussi en évidence l'influence du seuil de pauvreté choisi (1$, 2$, etc.) sur l'élasticité pauvreté-croissance, sachant que cet aspect est implicitement éludé par de nombreuses publications.

La littérature économétrique récente a cherché à prendre en compte ces éléments dans l'estimation de l'élasticité. Ainsi Bourguignon (2002), sur un échantillon de 113 épisodes de croissance correspondant à 51 pays, estime que la prise en compte du niveau de développement et de l'inégalité des revenus améliore sensiblement le pouvoir explicatif de la régression du taux de réduction de la pauvreté sur le taux de croissance. Un moindre niveau de développement, de même qu'une inégalité des revenus plus forte, sont associés à une réduction moins rapide de la pauvreté au cours des épisodes de croissance positive – et, corrélativement, à une augmentation moins rapide de la pauvreté lorsque la croissance est négative. Finalement, s'il fait peu de doutes que la croissance joue significativement sur la réduction de la pauvreté, ce résultat ne clôt pas pour autant la discussion. En effet : quelle est la vitesse deréduction de la pauvreté et de quoi dépend-t-elle ? En particulier, quel rôle peut être attribué aux variations des inégalités ?

Sur ce point, l'étude de Dollar et Kraay (2002), Growth is good for the poor, a joué un rôle central dans la relégation au second plan, voire dans la mise à l'écart, des politiques de redistribution. Les deux auteurs y montrent qu'en moyenne les épisodes passés de croissance ne se sont pas accompagnés de modifications significatives de la répartition des revenus au détriment ou en faveur des plus démunis. Ils parviennent à cette conclusion en montrant que le revenu moyen du premier quintile de la population évolue, en moyenne, au même rythme que le revenu moyen de la population prise dans sa globalité. En d'autres termes, la croissance serait neutre en termes d'inégalités de revenus. En dépit des précautions prises pour constituer la base de données et de la robustesse des méthodes économétriques employées pour l'estimation, cette étude pose au moins deux types de problèmes :

– d'une part, elle est basée sur un panel de pays qui regroupe des pays à hauts revenus et des pays à revenus moyens ou faibles. On peut s'interroger sur la pertinence d'un tel regroupement, dans la mesure où les pays inclus dans l'échantillon diffèrent très largement dans leur organisation sociale et économique. Certes Dollar et Kraay emploient une méthode qui est robuste à la présence d'effets fixes, mais certaines différences institutionnelles, même si elles sont fixes surla période considérée, peuvent n'avoir d'importance dans la constitution du revenu des pauvres qu'au cours de certaines périodes. Par exemple, la présence dans les pays développés de systèmes de protection sociale étendus et efficaces peut protéger les pauvres contre les effets des chocs macroéconomiques négatifs. Ces systèmes jouent un rôle nettement moins important lors des épisodes de croissance positive. Il n'est pas certain que les variables de contrôle employées par Dollar et Kraay permettent de tenir compte de tels effets;

– d'autre part, comme le remarque Bhalla (2002), la présence dans l'échantillon des pays d'Europe de l'Est et des anciennes républiques soviétiques biaise l'estimation; en effet, ces pays ont connu à la fois une hausse des inégalités et une baisse des niveaux de vie avec une diminution de 1 % du revenu moyen se traduisant en moyenne par une baisse de 1,6 % du revenu du premier quintile durant la période 1980-2000, soit une élasticité de l'ordre de 1,6; or cette forte élasticité s'interprète de manière totalement inverse de la manière dont elle s'interpréterait si le revenu moyen avait augmenté et non diminué, sachant que l'expérience des anciens pays socialistes (combinaison de hausse des inégalités et de baisse des revenus) est historiquement inédite; plus généralement, ce problème se pose de la même manière pour tous les pays en récession.

La relative fragilité des conclusions de Dollar et Kraay est mise en évidence par Ghura, Leite et Tsangarides (2002). Partant de la même base de données que Dollar et Kraay et employant la même méthode d'estimation en complétant la liste des variables explicatives, ils aboutissent à une élasticité du revenu moyen des pauvres au revenu moyen de la population égale à 0,82, statistiquement différente de l'unité au niveau 2 %. Ce résultat n'est cependant pas totalement comparable à celui obtenu par Dollar et Kraay dans la mesure où les échantillons sont différents, du fait de la sélection opérée par l'ajout de variables explicatives. Il n'en souligne pas moins la fragilité des conclusions de Dollar et Kraay. Les auteurs en déduisent la nécessité d'employer une méthode d'estimation plus robuste à l'incertitude sur la liste des variables explicatives du modèle et utilisent une procédure d'estimation bayésienne. Ils obtiennent alors une élasticité plus forte – 0,94 – mais toujours statistiquement inférieure à l'unité.

Nous ne commentons pas en détail ici les conclusions de Bhalla (2002), qui construit ses propres données en combinant résultats d'enquêtes et comptes nationaux. Bhalla aboutit à des taux de pauvreté beaucoup plus faibles que les données habituelles et à des élasticités pauvreté-croissance supérieures à celles des autres études (d'où son affirmation selon laquelle « la croissance suffit pour réduire la pauvreté »). Toutefois, sa méthode nous semble incohérente dans la mesure où il ajuste les moyennes des enquêtes aux données de comptabilité nationale qu'il considère de meilleure qualité sans justifier pour autant son hypothèse.

En résumé, la littérature empirique tend à montrer qu'en moyenne, la croissance serait, au pire, légèrement inégalitaire et au mieux neutre sur la distribution1. L'absence de résultats probants observés dans le passé pour les politiques de redistribution induit à penser que les politiques de croissance sont plus faciles à concevoir et à mettre en œuvre. Cependant, une telle conclusion n'est pas nécessairement justifiée. En premier lieu, l'approche économétrique qui par nature fournit des estimations « en moyenne », ne signifie pas pour autant que la croissance pro-pauvres soit irréalisable. En second lieu, les résultats de la littérature empirique présentés ci-dessus nous renseignent sur la façon dont ont évolué dans le passé croissance et inégalités, et leur conséquence en termes de pauvreté, mais ne nous disent rien sur les mécanismes de transmission des unes aux autres. Pour ce faire, une approche moins positive et plus normative est nécessaire. Ce sont ces deux directions qu'il convient d'explorer maintenant.

1. Pour une revue de la littérature sur ce point, voir Cling et al., 2004.

2.2. La croissance pro-pauvres existe-elle ?

L'examen de la base de données utilisée par Dollar et Kraay montre l'importance de l'hétérogénéité sous-jacente à la relation moyenne entre croissance et inégalité. Le tableau 2 illustre clairement la diversité des situations individuelles ou régionales. L'ensemble des 234 épisodes de croissance positive de la base a été réparti en quatre classes, suivant leur caractère plus ou moins redistributif :

fortement pro-pauvres, si l'élasticité du revenu moyen du quintile le plus pauvre par rapport au revenu moyen global est supérieure à 2;

modérément pro-pauvres si elle est comprise entre 1 et 2;

– inversement, croissance très inégalitaire ou très régressive lorsque le revenu des plus pauvres augmente moins de deux fois moins vite que l'ensemble;

modérément inégalitaire ou régressive si l'élasticité est comprise entre 0,5 et 1.

Tableau 2. – Répartition des épisodes de croissance selon leurs effets en termes d'inégalité de revenus

 

Épisodes de croissance

Zone ou groupe de revenus

Très régressive

Modérément régressive

Modérément
pro-pauvres

Fortement
pro-pauvres

Asie de l'Est & Pacifique

15

16

18

8

 

(26,3 %)

(28,1 %)

(31,6 %)

(14,0 %)

Europe & Asie centrale

6

1

7

0

 

(42,9 %)

(7,1 %)

(50,0 %)

(0,0 %)

Amérique latine & Antilles

20

5

8

13

 

(43,5 %)

(10,9 %)

(17,4 %)

(28,3 %)

Moyen Orient & Afrique du Nord

3

3

6

5

 

(17,65 %)

(17,65 %)

(35,4 %)

(29,4 %)

Asie du Sud

5

5

7

3

 

(25,0 %)

(25,0 %)

(35,0 %)

(15,0 %)

Afrique subsaharienne

10

0

4

1

 

(66,7 %)

(0,0 %)

(26,7 %)

(6,7 %)

OCDE

15

13

20

17

 

(23,1 %)

(20,0 %)

(30,8 %)

(26,15 %)

Pays à revenu faible

11

6

13

3

 

(33,3 %)

(18,2 %)

(39,4 %)

(9,1 %)

Pays à revenu intermédiaire, tranche inférieure

19

10

14

14

 

(33,3 %)

(17,5 %)

(24,6 %)

(24,6 %)

Pays à revenu intermédiaire, tranche supérieure

21

4

13

8

 

(45,65 %)

(8,7 %)

(28,3 %)

(17,4 %)

Pays à revenu élevé

23

23

30

22

 

(23,5 %)

(23,5 %)

(30,6 %)

(22,45 %)

 

74

43

70

47

Total

(31,6%)

(18,4 %)

(29,9 %)

(20,1 %)

Source : Dollar et Kraay, 2002. Les données peuvent être obtenues à l'adresse suivante : http://www.worldbank.org/research/growth.

Ce tableau montre que les épisodes de croissance se répartissent de façon à peu près égale entre épisodes pro-pauvres et épisodes régressifs. De plus, plus de la moitié des épisodes s'accompagne de changements distributifs très prononcés (élasticité supérieure à 2 ou inférieure à 0,5). Ainsi, la croissance fortement pro-pauvres, représente un peu plus de 20 % de l'ensemble des épisodes, tandis que près d'un sur trois correspond à une croissance très régressive.

Cet examen rapide suggère que les élasticités moyennes proches de l'unité identifiée par l'économétrie de la croissance ne pourraient être qu'un effet d'optique. L'estimation économétrique « écrase » en effet singulièrement la variance observée dans tous les types de pays. Au total, même si un fort niveau de développement semble limiter les chocs distributifs les plus négatifs sur les pauvres, il n'y a pas de fatalité à ce que les pays parmi les plus pauvres ne puissent redistribuer en direction des plus démunis. De plus il ne semble pas y avoir d'arbitrage entre croissance et réduction de la pauvreté : la croissance pro-pauvres existe bien. Ces résultats seront mobilisés pour calibrer les simulations de la section suivante.

La seconde façon d'analyser les liens entre pauvreté, croissance et inégalités consiste à dériver des propriétés analytiques de la relation entre ces trois éléments moyennant un certain nombre d'hypothèses concernant la distribution et son évolution. Sous l'hypothèse de log-normalité des revenus, dont de nombreux travaux ont montré qu'elle constitue une excellente approximation, Bourguignon (2002) montre que l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen est une fonction positive du niveau de développement1 et négative de l'écart-type de la distribution du logarithme du revenu.

Les exemples présentés dans le tableau 3 illustrent cette relation. Alors que les niveaux de consommation par habitant du Mexique et de la Turquie sont très proches, l'élasticité du taux de pauvreté extrême à la consommation moyenne est deux fois supérieure dans ce dernier pays, en raison du niveau d'inégalités observé relativement faible. De la même manière, l'élasticité du taux de pauvreté de la Turquie est aussi deux fois supérieure à celle du Ghana dont le niveau de développement est plus de quatre fois inférieur (alors que les indices de Gini sont équivalents). Ces exemples suggèrent que le poids des inégalités dans la détermination du niveau de sensibilité de la pauvreté à la croissance est prépondérant.

1. Mesuré par le rapport entre le niveau de consommation moyen par tête et la ligne de pauvreté.

Tableau 3. – Valeur théorique de l'élasticité du taux de pauvreté extrême au revenu moyen pour une sélection de pays

Pays

Consommation par tête en 2001 ($ PPA)

Indice de Gini*

Élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen (2001)

Ghana

   577

41

0,9

Mexique

2 536

55

0,9

Turquie

2 539

40

1,8

Source : Banque mondiale, base PovcalNet, 2004, calculs des auteurs.

* Mesuré en 1998 pour Ghana et en 2000 pour le Mexique et la Turquie.

Quelle est la portée de ce résultat théorique ? Bourguignon (2002) estime un modèle dans lequel la variation observée du taux de pauvreté est régressée sur la valeur théorique de l'élasticité multipliée par le taux de croissance du revenu moyen. Sous l'hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus, le coefficient de cette variable devrait être égal à l'unité. Les résultats tendent à confirmer cette hypothèse. Cependant, bien que le R2 soit élevé, il demeure nettement inférieur à l'unité (0,59), ce qui suggère que l'interaction entre pauvreté, inégalités et croissance est plus complexe que celle que l'on peut capturer en supposant que la distribution est log-normale.

Ces différents résultats suggèrent que les inégalités constituent bien une dimension importante du problème à ne pas négliger dans la lutte contre la pauvreté. Pour Bourguignon, la réduction des inégalités génère un « double dividende » : non seulement elle contribue à réduire la pauvreté à travers un pur effet de redistribution, mais de plus cette baisse entraîne une accélération du rythme de réduction de la pauvreté, car l'élasticité du taux de pauvreté au revenu moyen dépend de façon étroite et négative du degré d'inégalité des revenus1. Dès lors la question à laquelle il est intéressant de répondre concerne l'ampleur de ce double dividende. Plus précisément, est-il possible de parvenir à croître tout en redistribuant en direction des plus pauvres ? Dans l'affirmative, peut-on quantifier les gains générés par la réduction des inégalités lorsque la croissance s'accompagne de redistribution ?







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