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L'Organisation Internationale du Travail (OIT) définit les enfants travailleurs domestiques comme ayant moins de 18 ans et effectuant des tâches domestiques dans un foyer autre que le leur. Les enfants travail-leurs domestiques sont en majorité des filles qui vivent chez leur employeur. Le travail domestique est la catégorie de travail la plus importante pour les filles de moins de 16 ans dans le monde (OIT, 1996). La plupart d'entre elles voient une fraction de leur salaire prélevée et envoyée directement à leurs parents par leur employeur (UNICEF, 1999). Nous définissons cette portion de salaire remis directement aux parents comme étant un transfert coercitif, et la portion remise directement par la domestique comme étant un transfert volontaire. Notre objectif dans ce chapitre est de différencier les déterminants de ces différents types de transferts. Jusqu'à présent, la littérature sur les transferts s'est surtout préoccupée des transferts volontaires, car elle a pour objet d'étude les migrants adultes. En étudiant les travailleurs domestiques, nous pouvons donc comparer les déterminants des transferts coercitifs et volontaires pour un groupe de travailleurs effectuant des tâches similaires. Le phénomène du travail des enfants a deux sources. Premièrement, l'augmentation de la participation au march é du travail des femmes vivant en milieu urbain fait augmenter la demande pour les domestiques (Sharma et al., 2001). Deuxièmement, l'offre de travail domestique provient du bassin de jeunes filles pouvant effectuer ces tâches. Elles sont envoyées par leurs parents pour obtenir un revenu supplémentaire ou pour réduire les dépenses du ménage (UNICEF, 1999). 1 Hautes Études Commerciales HEC, Montréal 3000, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal (Québec), Canada H3T 2A7. En raison de la rareté de données sur le sujet, nous avons mené notre propre enquête, en 1998, sur le travail domestique en Tunisie. Nous y avons constaté la présence d'un marché informel très bien organisé pour ce type d'occupation. Nous avons enquêté auprès de 500 employées domestiques et recensé les caractéristiques du ménage dans lequel elles ont grandi ainsi que leur salaire. Nous trouvons que près de la moitié d'entre elles correspondent à la définition de l'OIT et peuvent être considérées comme des enfants employées domestiques. Plus de 75 % sont entrées sur le marché du travail avant l'âge de 16 ans. Le salaire moyen, dans notre échantillon, représente environ les deux tiers du salaire minimum officiel tunisien. Cependant, toutes les domestiques faisant partie de notre enquête reçoivent des avantages en nature tels que le logement, les repas et des services médicaux en cas de besoin. De même, des dons sont parfois envoyés aux parents, plus particulièrement lors du festival de l'Aïd, où la coutume veut que les ménages sacrifient un mouton. 40 % des employées domestiques voient tout leur salaire directement remis à leur père, ou, s'il est décédé, à leur frère aîné. Celles qui reçoivent un salaire résiduel en remettent 40 % en moyenne sous forme de transfert volontaire. La somme des transferts volontaires et coercitifs représente 68 % de leur salaire. Notre analyse des déterminants du montant agrégé envoyé comme transfert donne des résultats similaires à ceux rapportés par la littérature, exception faite d'une élasticité des transferts par rapport aux salaires plus élevés. Cette différence s'explique par deux raisons. Premièrement, plusieurs employées domestiques sont très jeunes et n'ont par conséquent que peu de pouvoir de négociation vis-à-vis de leurs parents. Deuxièmement, une large proportion d'entre elles reçoivent des avantages en nature, ce qui implique que le montant de leur salaire sous-estime leurs revenus. Nous établissons les résultats suivants : Premièrement, le nombre de frères et sœurs de l'employée a un impact asymétrique sur le type de transfert observé. Le nombre de jeunes sœurs augmente la probabilité d'observer des transferts coercitifs, mais n'a aucun impact sur les transferts volontaires. Ce résultat peut être dû au fait que les jeunes filles vivant avec leurs parents ne génèrent aucun revenu, contrairement aux jeunes garçons. Cependant, les employées domestiques ayant plus de jeunes frères envoient des transferts volontaires plus élevés, mais ne sont pas assujetties à des transferts coercitifs plus élevés. De plus, le nombre de frères âgés de moins de 18 ans n'a pas d'impact sur la probabilité d'observer des transferts, peu importe leur type. Cet effet asymétrique peut s'expliquer par un mécanisme d'assurance par lequel les domestiques espèrent recevoir un support financier de leurs frères en cas de décès du chef de famille, mais n'attendent rien de leurs sœurs. Deuxièmement, nous trouvons que les parents possédant des actifs agricoles, ou qui sont propriétaires de leur maison, peuvent exiger des transferts coercitifs plus élevés de leur fille que les autres parents. Ces parents ont un pouvoir de négociation plus élevé et peuvent donc s'approprier un pourcentage plus élevé du salaire de leur fille. Troisièmement, nos résultats indiquent que les domestiques plus âgées sont moins susceptibles d'être assujetties à des transferts coercitifs et que leurs transferts volontaires sont moindres. Une explication probable à ce phénomène est l'affaiblissement des liens familiaux avec l'âge. Finalement, nous trouvons que celles qui sont mariées font moins de transferts volontaires. Le présent chapitre se divise en cinq sections. Dans la première, nous faisons un bref survol de la littérature sur les employés domestiques et le travail des enfants; dans la deuxième, nous décrivons le marché du travail pour les employés domestiques en Tunisie; dans la troisième, nous discutons des spécifications utilisées dans notre enquête et testons les implications de notre modèle; dans la quatrième, nous discutons des résultats et, dans la cinquième, nous apportons une brève conclusion. 1. LITTÉRATURENotre analyse est liée à deux sujets : (i) le travail domestique des enfants, qui représente lui-même une sous-catégorie importante de la littérature sur le travail des enfants en général, et (ii) les transferts intrafamiliaux. Voici brièvement quelles sont les contributions de ces deux courants de la littérature. 1.1. Sur le travail des enfantsLa littérature sur le travail des enfants présente des évidences empiriques selon lesquelles l'existence de contraintes de crédit est la principale raison pour laquelle les familles envoient leurs enfants travailler (Basu et Van, 1998; Ranjan, 2001; Dessy et Vencatachellum, 2003). Le travail des enfants procure donc un revenu supplémentaire aux parents. Plusieurs enfants dans les pays en développement travaillent dans le secteur informel, ce qui inclut le travail domestique (UNICEF, 1999). Les caractéristiques du travail domestique sont les suivantes : Premièrement, la plupart des travailleurs domestiques habitent chez leur employeur. Cela se reflète par les noms locaux utilisés pour désigner le travail domestique. Par exemple, on les connaît sous le nom de bonnes couchantes, en Tunisie, de rest avek (« rester avec », en créole), en Haïti, de Bandha (attachée), au Bangladesh, et de puerta cerrada (« serviteur sous porte close », en espagnol), en République domini-caine. Deuxièmement, la plupart des employés domestiques sont de sexe féminin : 83 % au Bangladesh, 95 % au Togo et 100 % en Amérique latine (UNICEF, 1999). Le Népal représente une exception. En effet, Sharma et al. (2001) recensent plus de garçons que de filles effectuant du travail domestique dans la ville de Katmandou. Troisièmement, les enfants qui travaillent comme domestiques sont rémunérés selon une combinaison de salaire et de logement, avec ou sans repas. Résumant une série d'études à petite échelle sur le travail domestique, UNICEF (1999) rapporte les faits suivants : (i) au Kenya, 78 % des employés domestiques sont rémunérés par des avantages en nature; (ii) en Haïti, il n'est pas illégal pour un employeur d'offrir seulement le logement et les repas à un enfant en échange de travail domestique; (iii) au Bangladesh, environ 25 % des domestiques ne reçoivent pas de salaire; et (iv) au Bangladesh, 45 % des domestiques ont leur salaire directement remis à leur tuteur. De nombreux domestiques sont donc payés en nature alors que de nombreux autres voient une partie de leur salaire directement remise à leurs parents. En plus de ce transfert direct, il est possible qu'un travailleur décide de remettre volontairement une partie supplémentaire de son salaire résiduel à sa famille. Notons enfin que la demande pour les travailleurs domestiques provient des régions urbaines et que la majorité des travailleurs migrent des régions rurales plus pauvres pour trouver de l'emploi dans les grandes villes. 1.2. Sur les transfertsLes diverses motivations derrière ces transferts, et le fait qu'ils constituent une large part du revenu des ménages dans les pays en développement, sont bien documentés dans la littérature. Les transferts privés proviennent habituellement d'individus plus jeunes et sont faits au profit de leurs aînés. Les raisons qui les justifient sont multiples : épargne pour la retraite (Cox et Jimenez, 1990), services de santé (Kochar, 1999), financement de l'éducation des frères et sœurs plus jeunes, investissement ou accès au capital (Rozelle, Taylor et de Brauw, 1999), assurance ou héritage (de la Brière et al., 1997) et, finalement, simple altruisme. Dans une étude pionnière sur le sujet, de la Brière et al. (2002) font un test empirique pour différencier les transferts effectués pour des rai-sons d'héritage ou d'assurance. Ils déterminent que si la raison première des transferts est l'assurance, l'exposition relative au risque entre le migrant et sa famille devrait être déterminante, mais que si les transferts ont pour motif d'augmenter la part espérée de l'héritage des parents, on devrait observer des transferts qui augmentent avec la richesse des parents du migrant et la probabilité d'hériter. Sauf dans les cas où c'est l'altruisme qui est en cause, on peut aussi observer des transferts intrafamiliaux en présence de marchés incomplets, ou lorsqu'ils représentent un paiement pour des services où la famille a un avantage comparatif par rapport au marché. Par exemple, dans plusieurs pays en développement, la qualité des services de santé laisse à désirer, et peu de gens peuvent se permettre des services privés de qualité. De façon similaire, les transferts intrafamiliaux peuvent servir à diminuer de sévères contraintes de crédit (Gersovitz, 1988). 2. LE MARCHÉ DES DOMESTIQUES À TUNIS2.1. FonctionnementLes méthodes de recrutement des domestiques diffèrent selon que le travailleur est un adulte ou un enfant. Les adultes habitent généralement à Tunis et ils travaillent seulement le jour. Ils trouvent du travail grâce à leur employeur précédent ou en faisant du porte-à-porte pour offrir leurs services. Les travailleurs domestiques plus jeunes sont recrutés de trois façons : (i) l'employeur a recours à un samsar (intermédiaire, en arabe), (ii) à un cheikh ou encore (iii) il parcourt lui-même les villages pour trouver un employé. La méthode la plus couramment utilisée à Tunis pour trouver un jeune domestique est l'utilisation des services d'un samsar. La seconde est la consultation d'un cheikh, aîné de village connaissant les familles qui cherchent un employeur pour leur fille. Le cheikh sert alors d'intermédiaire entre les familles urbaines cherchant une domestique et celles qui en ont une à proposer. Lorsque l'employeur et la famille de la travailleuse s'entendent sur les clauses d'un contrat, la domestique déménage chez son employeur. Dans presque tous les cas, ce contrat spécifie que l'employeur doit four-nir à l'employée les repas et le logement en plus du salaire. En échange, celle-ci doit effectuer les tâches domestiques, y compris l'épicerie, et s'occuper des enfants en bas âge. Même s'il n'existe pas de contrat écrit, les clauses du contrat sont en général respectées par l'employeur et la famille de la domestique. S'il y a bris de contrat, la travailleuse retourne vivre avec sa famille. 2.2. Notre enquêteL'enquête a été menée au début de 1998 et le questionnaire a été distribué et rempli en arabe. Chaque employée a été interrogée chez son employeur, et ses réponses concernant son salaire et ses transferts ont été validées par celui-ci, pour assurer plus de précision. Il n'a pas été possible d'utiliser des techniques d'échantillonnage aléatoire, pour deux raisons. Premièrement, le travail domestique des enfants est illégal en Tunisie, tous les enfants devant obligatoirement aller à l'école jusqu'à 16 ans. Les employeurs hésitent donc fortement à « donner accès » à leurs employées, surtout les plus jeunes. Il est ainsi impossible de visiter un sous-ensemble représentatif de ménages. Deuxièmement, la population des domestiques n'est pas répertoriée en Tunisie. Les employeurs n'ont pas à inscrire les personnes qu'ils emploient dans une agence. Il n'y a donc pas de documents administratifs consignant leur historique d'emploi. Nous avons commencé nos entrevues avec les employées que nos enquêteurs connaissaient déjà et nous avons ensuite interrogé les employées désignées par celles déjà incluses dans notre échantillon. Malgré ces contraintes, notre échantillon présente les caractéristiques attendues, similaires à celles des autres échantillons de travailleurs domestiques, aux quelles il est possible de le comparer. 2.3. Statistiques descriptivesNotre échantillon comporte de l'information détaillée sur près de 500 domestiques travaillant dans la ville de Tunis. Étant donné l'objet de notre étude, nous nous sommes attardés aux quartiers résidentiels. Les quartiers que nous avons ciblés sont les suivants : Cité olympique, El Manar, El Menzah V et VI, La Marsa et Notre-Dame. Nous avons également interrogé quelques domestiques de Carthage, l'un des quartiers les plus riches de Tunis. Le tableau 1 présente les statistiques descriptives de notre échantillon. La plupart des domestiques sont originaires de la région nord-ouest de la Tunisie. Cela n'est pas très surprenant puisqu'il s'agit d'une des régions les plus pauvres du pays. Notons aussi que les migrations internes sont très fréquentes en Tunisie, en raison de la faible étendue du pays et de son réseau de transport très bien développé. Même si l'âge moyen de notre échantillon est de 19 ans (la médiane est de 18 ans), 25 % des domestiques interrogées sont âgées de 14 ans ou moins. Plus de 75 % de toutes les domestiques ont obtenu leur premier emploi avant 16 ans, y compris les 40 % l'ayant obtenu avant 12 ans. Il ressort donc que plus de 75 % des domestiques interrogées travaillent ou ont travaillé étant enfant. Cela explique leur faible taux d'alphabétisation (67 %). La jeunesse relative de notre échantillon explique aussi le fait que 81 % des domestiques sont toujours célibataires. Les domestiques mariées expliquent leur participation au marché du travail par le besoin d'avoir un complément au revenu familial. La totalité des célibataires et la moitié des travailleuses mariées n'ont pas d'enfant.
Le revenu mensuel brut d'une domestique, défini comme étant le salaire payé par son employeur, excluant tous les bénéfices non monétaires, équivaut en moyenne à 95 dinars tunisiens (DT). Il est à noter que ce salaire est inférieur au salaire minimum en vigueur en Tunisie cette année-là. Cependant, près de 80 % des domestiques sont logées gratuitement chez leur employeur et peuvent aussi y prendre leurs repas. De plus, l'employeur assume les frais médicaux dans 89 % de ces cas, ce qui n'est pas habituelle dans le secteur privé tunisien. Si on tient compte de tous ces avantages, il y a lieu de croire que le salaire moyen des domestiques est équivalent ou même supérieur au salaire minimum. Une caractéristique intéressante du contrat de travail des domestiques tunisiennes est qu'une partie de leur salaire peut être transférée directement à leurs parents. On peut comparer ce transfert à une taxe sur le salaire, dont la famille de la domestique est la bénéficiaire. Ces transferts coercitifs représentent en moyenne 43 DT par mois par domestique, ou 51 % du salaire brut. Cependant, on a une meilleure idéede l'importance de ces transferts en notant que pour 39 % des domestiques, c'est 100 % du salaire qui est remis directement aux parents. 15 % reçoivent entre 50 et 100 % de leur salaire brut et 43 % reçoivent tout leur salaire brut. Le salaire moyen net des transferts coercitifs est de 52 DT. Les employées peuvent décider de remettre une partie supplémentaire de ce salaire résiduel à leur famille. 25 % des domestiques ayant un salaire net positif remettent volontairement la totalité à leur famille. En conséquence, si nous agrégeons les transferts volontaires et coercitifs, nous trouvons qu'un peu plus de 60 % des domestiques transfèrent tout leur salaire à leurs parents. En moyenne, celles qui ont un salaire net positif remettent 38 DT par mois sous forme de transferts volontaires, soit un montant un peu moins élevé que celui des transferts coercitifs. Les transferts totaux (coercitifs et volontaires) totalisent en moyenne 61 DT mensuellement, ou 68 % du salaire brut. Ce pourcentage représente près du double de ce qui est habituellement observé dans les autres études sur les transferts intrafamiliaux parce qu'une large part de la rémunération des domestiques se fait sous forme non monétaire, ce qui signifie que nous sous-estimons leurs revenus réels. De plus, bon nombre de domestiques dans notre échantillon sont trop jeunes pour avoir des dépendants, ce qui n'est pas le cas dans les échantillons des autres études, qui se concentrent pour la plupart sur les migrants adultes. Finalement, près de la moitié des domestiques affirment avoir trouvé leur emploi grâce à leurs parents ou à leurs frères et sœurs. Étant donné le rôle habituel du samsar, on peut en déduire que le contrat de travail de ces domestiques a probablement été négocié directement par leur famille. 3. MODÈLE STATISTIQUELe lecteur est invité à consulter Dostie et Vencatachellum (2004), qui présentent un modèle théorique où les déterminants des transferts coercitifs et volontaires diffèrent principalement en raison du fait que le décideur n'est pas le même dans les deux cas. Ce modèle théorique constitue la base de notre spécification empirique. Comme cela est courant dans la littérature sur les transferts, nous supposons que les bénéfices liés aux transferts sont linéaires en fonction des caractéristiques de la domestique, de sa famille et d'une mesure du salaire (Lucas et Stark, 1985). Il est à noter que la nature séquentielle du processus de décision, quant au transfert optimal, implique que la mesure de salaire à utiliser va différer selon que les transferts sont volontaires ou coercitifs (Dostie et Vencatachellum, 2004). Nous utilisons le salaire net pour les transferts volontaires et le salaire brut pour les transferts coercitifs. Comme nous n'observons pas ces bénéfices mais seulement le montant du transfert s'il est positif, nous utilisons le modèle Tobit. Il est à noter que le modèle Tobit a certaines limites, la principale étant que les effets marginaux d'une variable explicative sur la probabilité d'observer un transfert positif et sur le montant du transfert sont du même signe. Dostie et Vencatachellum (2004) montrent que ces hypothèses sont peu réalistes pour une modélisation adéquate des transferts observés. Par exemple, une domestique qui envoie tout son salaire sous forme de transferts coercitifs verra ses transferts augmenter avec l'âge à cause de l'augmentation simultanée de son capital humain. Cependant, il est raisonnable de penser que la probabilité d'observer de tels transferts diminue avec l'âge à mesure que la domestique devient plus autonome. Le modèle Tobit standard ne pourra tenir compte de ces effets opposés. Nous proposons donc de modéliser les transferts avec des modèles plus généraux. Pour les transferts coercitifs, nous utilisons un modèle Tobit type II, où le sous-ensemble de domestiques soumises à des transferts coercitifs est sélectionné de façon endogène. Dostie et Vencatachellum (2004) démontrent en effet que les domestiques soumises à des transferts coercitifs sont sélectionnées par leurs parents et que le niveau de transferts optimal est déterminé par l'utilité de réserve de l'employée. Le modèle Tobit type II est donc parfaitement approprié dans cette situation (Wooldridge, 2002). Quant aux transferts volontaires nuls, il est approprié de les modéliser comme une solution de coin au problème d'optimisation de la domestique (Dostie et Vencatachellum, 2004). Si les bénéfices qu'elle retire de ces transferts sont trop bas, elle choisira alors de ne pas acheter d'assurance de ses parents ou de ne pas augmenter la probabilité qu'elle recevra un héritage, c'est-à-dire qu'elle choisira de ne pas souscrire au transfert. Il n'est pas approprié d'utiliser le modèle Tobit type II dans ce cas, car il ne génère pas de solutions en coin à l'optimum. Nous utilisons donc le modèle suggéré par Cragg (1971) pour estimer les déterminants des transferts volontaires. Notons que, dans ce modèle, les transferts volontaires observés sont égaux aux transferts souhaités seulement si deux conditions sont respectées : (i) la domestique désire effectuer des transferts ; (ii) le montant désiré est supérieur à zéro. 4. RÉSULTATS4.1. Équation de salaireLe tableau 2 présente les résultats d'estimation d'une équation de type Mincer avec le logarithme du salaire mensuel comme variable dépendante. Les variables exogènes incluent des mesures de compétence de la domestique, son expérience et ses autres bénéfices d'emploi. Nous utilisons l'âge comme mesure de l'expérience et de l'ancienneté. Comme il s'agit du premier emploi pour la plupart des domestiques de notre échantillon, il est impossible de distinguer l'ancienneté de l'expérience. Nous présentons cependant des résultats d'estimation séparés selon que nous utilisons l'ancienneté ou l'expérience de la domestique parmi nos variables explicatives. L'ancienneté mesure le capital humain spécifique au ménage qui l'emploie. Par exemple, on pourra confier à une domestique ayant plus d'ancienneté des tâches plus difficiles ou qui requièrent un niveau de confiance plus élevé (l'épicerie, par exemple). On devrait donc voir le salaire augmenter avec l'âge si celui-ci reflète la productivité marginale.
Étant donnée l'importance des avantages en nature accordés aux domestiques, nous incluons aussi dans notre régression : (i) une variable indicatrice si la domestique est hébergée par son employeur, et (ii) une autre variable indicatrice si l'employeur envoie des dons périodiques aux parents de l'employée. Les coefficients estimés présentés au tableau 2 sont cohérents avec la plupart de nos prédictions. Les salaires sont une fonction concave de l'âge ou de l'ancienneté, indiquant que l'expérience est rémunérée à un taux qui décroît avec l'âge. Notons aussi qu'une employée ayant pris elle-même la décision de travailler reçoit un salaire moindre que les autres. Cela est potentiellement indicateur d'une position de négociation moins forte. De façon surprenante, l'alphabétisation de l'employée a un effet négatif dans les deux spécifications, même si l'effet est peu significatif dans la deuxième spécification. Cela contredit la théorie selon laquelle le capital humain est rémunéré. Ce résultat contre-intuitif peut éventuellement être expliqué par la nature du travail domestique, qui n'est certainement pas intensif en capital humain. Les domestiques qui sont analphabètes ont peut-être acquis des compétences mieux valorisées par les ménages qui les emploient (la cuisine, par exemple) que les domestiques ayant passé plus de temps à l'école. Aussi, nous ne trouvons pas de lien statistiquement significatif entre le salaire de la domestique et le fait que son employeur envoie des dons aux parents ou à la famille. Cela est probablement dû au fait que, la plupart du temps, les dons faits à la famille sont destinés à l'achat d'un mouton pour l'Aïd. Cette dépense est non négligeable car, au moment de notre enquête, le prix d'un mouton était d'environ 300 DT, soit trois fois plus élevé que le salaire moyen des domestiques. Finalement, tel que prévu, nous trouvons (dans la seconde spécification) que la variable indicatrice de résidence chez l'employeur a un effet négatif significatif sur le salaire mensuel. 4.2. Analyse des déterminants des transferts coercitifsLes résultats de l'estimation du Tobit simple et du Tobit type II sont présentés dans la section A du tableau 3. Nous utilisons un test proposé par Scott et Garen (1994) pour tester le modèle Tobit simple versus le modèle type II. Nous rejetons d'emblée les restrictions emboîtées dans le modèle Tobit simple. C'est pour cette raison que nous mettons l'accent sur les résultats du modèle Tobit type II. Premièrement, nous trouvons que les transferts coercitifs augmentent avec le salaire brut. Il n'est pas surprenant de constater que l'élasticité de ces transferts par rapport au salaire est beaucoup plus élevée (0,98) que les valeurs rapportées dans la littérature. En effet, dans ces études, ce sont les individus qui choisissent eux-mêmes le montant de leurs transferts, contrairement à notre cas. Nos résultats démontrent donc que pour les transferts coercitifs, les parents sont en mesure d'obtenir chaque dinar additionnel gagné par leur fille. Cela suggère que ces femmes ont probablement une utilité de réserve très faible. Deuxièmement, le nombre de frères a un impact différent du nombre de sœurs de moins de 18 ans. La présence de jeunes frères n'a d'impact ni sur la probabilité d'observer des transferts coercitifs ni sur le niveau de ces transferts. Cependant, le nombre de sœurs de moins de 18 ans a un effet positif sur les transferts coercitifs dans le modèle Tobit type I. Les estimés du modèle Tobit type II suggèrent que le nombre de jeunes sœurs augmente la probabilité d'observer des transferts coercitifs, mais pas les montants envoyés. Ce résultat indique que les parents sont plus susceptibles d'envoyer une de leur fille travailler comme domestique lorsque qu'il y a plusieurs filles dans leur famille. Une explication possible à ce phénomène est que les filles contribuent dans une moindre mesure au revenu familial que les jeunes hommes. Elles doivent donc être prises en charge directement ou indirectement par le chef de famille. Dans ce cas, elles ont une très faible utilité de réserve, et leurs parents peuvent s'approprier une très grande partie de leur salaire. Cela est en directe opposition à la situation de leurs frères, qui peuvent vivre à la maison et contribuer au revenu familial en trouvant de l'emploi dans le village. Nous trouvons que les domestiques qui proviennent des régions les plus pauvres ne sont pas moins susceptibles de subir des transferts coercitifs, mais que le niveau de ces transferts est moins élevé. De façon similaire, les parents possédant des actifs agricoles ou ceux qui sont propriétaires sont plus enclins à exiger des transferts de leur fille. Ces résultats sont aussi cohérents avec les prédictions du modèle de Dostie et Vencatachellum (2004). Il semble donc que les parents vivant dans les régions plus pauvres ne sont pas en mesure d'exiger des transferts élevés parce que les bénéfices nets à briser un tel contrat et les probabilités de défaut sont élevés. La situation opposée prévaut pour les parents ayant des actifs plus importants, ce qui leur donne la possibilité de faire des menaces crédibles à leurs enfants. La probabilité d'observer des transferts coercitifs ainsi que leur niveau diminuent avec l'âge de la domestique. Il est probable que les plus âgées ont un pouvoir de négociation plus élevé (utilité de réserve plus élevée) et, par conséquent, d'influencer la répartition de leur salaire. De plus, les liens familiaux ont aussi tendance à diminuer avec l'âge. Certaines domestiques disent épargner une partie de leur salaire en vue de dépenses liées à leur futur mariage.
4.3. Analyse des déterminants des transferts volontairesLes résultats de l'estimation du modèle Tobit simple et du modèle de Cragg sont présentés à la section B du tableau 3. Comme le modèle Tobit simple est emboîté dans le modèle de Cragg, il est facile de confronter les deux modèles à l'aide d'un test du rapport des vraisemblances. Ce test rejette fortement le modèle Tobit simple. Nous présen-tons quand même les résultats des deux modèles à des fins de comparaison avec la littérature existante, mais nous portons une attention particulière dans notre interprétation aux résultats du modèle de Cragg. Les résultats que nous obtenons sont les suivants : Premièrement, nous constatons que la probabilité des transferts volontaires, ainsi que leur niveau, augmentent avec le salaire net. Une domestique qui voit son salaire net augmenter de 1 DT en enverra environ la moitié à sa famille. Les élasticités sont plus élevées que celles rapportées dans la littérature, pour les mêmes raisons que pour les transferts coercitifs. Deuxièmement, les résultats du modèle de Cragg démontrent que le niveau des transferts volontaires est indépendant du nombre de jeunes sœurs, mais qu'il augmente avec le nombre de jeunes frères. Ce résultat contredit celui obtenu pour les transferts coercitifs. Une explication possible à ce résultat est que, dans le cas des transferts volontaires, c'est la domestique qui en choisit le montant. Ainsi, il est possible qu'elle envoie plus d'argent parce qu'elle s'attend à ce que ses frères lui portent assistance lorsque leurs parents seront décédés. Nous avons aussi cherché à savoir si le nombre de frères âgés de plus de 18 ans a un impact sur les transferts volontaires, mais nous n'en avons trouvé aucun. Cela est peut-être dû à l'âge des domestiques. Comme elles sont plutôt jeunes, elles ont peut-être des liens plus forts avec leurs jeunes frères. Toutes choses étant égales par ailleurs, on s'attend à ce que les frères plus âgés meurent plus tôt que les autres. Dans ce cas, on peut dire que ces transferts sont motivés par un besoin d'assurance. Troisièmement, une domestique qui dit avoir trouvé son travail de façon autonome remet volontairement moins d'argent à sa famille. Il est possible que certaines de ces employées aient des liens familiaux plus faibles. La relation négative entre la décision de travailler et les transferts est confirmée par le fait que les domestiques envoient des sommes moins importantes lorsqu'elles vieillissent. Cependant, notons que la probabilité d'effectuer volontairement des transferts augmente avec l'âge. Ce résultat va de pair avec celui de la section précédente, où il est expliqué que les transferts coercitifs, eux, diminuaient avec l'âge. Finalement, celles qui sont mariées sont moins susceptibles d'effectuer des transferts volontaires, et celles qui le font envoient de moins grosses sommes d'argent. 5. CONCLUSIONNous montrons les différences entre les déterminants des transferts volontaires et ceux des transferts coercitifs, ces derniers étant définis comme la part du salaire que l'employeur transfère directement à la famille de la travailleuse. Notre étude repose sur une enquête unique que nous avons menée en 1998 auprès de 500 domestiques tunisiennes. Près de la moitié de ces domestiques ont moins de 18 ans. Cela nous permet de les considérer comme des enfants travailleurs selon les critères de l'Organisation internationale du travail. À l'opposé des enfants travailleurs domestiques des autres pays, toutes les domestiques incluses dans notre échantillon reçoivent un salaire (UNICEF, 1999). Lorsque nous agrégeons les transferts volontaires et coercitifs, nous trouvons que les domestiques remettent en moyenne 68 % de leur salaire à leur famille. De plus, 40 % d'entre elles voient la totalité de leur salaire remise à leur famille par leur employeur. Nos résultats démontrent que la composition de la famille des domestiques a un effet asymétrique sur les transferts. La probabilité des transferts coercitifs augmente avec le nombre de jeunes sœurs de la travailleuse, mais est indépendante du nombre de jeunes frères. Par contre, le montant remis volontairement augmente avec le nombre de jeunes frères mais est indépendant du nombre de jeunes sœurs. Nos résultats démontrent aussi que les parents plus riches sont en mesure d'exiger des transferts coercitifs plus élevés. Cela est cohérent avec le fait que ces parents peuvent mieux pourvoir aux besoins de la domestique si cette dernière perd son emploi. De plus, nous trouvons que les déterminants de la probabilité d'observer des transferts diffèrent des déterminants du niveau de ces transferts. Par exemple, une domestique qui a pris elle-même la décision de travailler n'est pas plus susceptible d'effectuer des transferts, mais si elle le fait, elle enverra alors des sommes moins élevées. Cette distinction nous amène à rejeter l'utilisation du modèle Tobit simple, à la fois pour la modélisation des transferts coercitifs et des transferts volontaires, qui procurerait alors des résultats biaisés. BIBLIOGRAPHIEBasu K. et Pham H.-V., « The Economics of Child Labor », American Economic Review, vol. 88, n° 3, 1998, p. 412-427. Cox D., Eser Z. et Jimenez E., « Motives for Private Transfers Over the Life Cycle : An Analytical Framework and Evidence for Peru », Journal of Development Economics, n° 55, 1998, p. 57-80. 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