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Les travaux sur les déterminants du travail des enfants concordent pour considérer ce phénomène comme le résultat de la conjonction des facteurs liés à l'offre, à la demande, au cadre juridique et au contexte social. Du côté de l'offre, l'accent est mis sur les déterminants du choix de l'enfant entre travail et scolarité (Jensen et Nielson, 1997; Wahba, 1999; Rosati, 2001; Patrinos et Psacharopoulos, 1997). Ces travaux mettent en évidence la pauvreté, les contraintes de crédit, le dysfonctionnement du système éducatif et les caractéristiques socio-démographiques liées au ménage de l'enfant comme principaux facteurs influençant le choix fait au détriment de la scolarité. Du côté de la demande, la présence d'une catégorie d'employeurs (entreprises et familles) à la recherche d'une main d'œuvre bon marché et docile, la prépondérance du secteur informel, le degré peu complexe des processus de production sont les principaux déterminants de la demande (Mejjati Alami, 2002). La faible prise du Code du travail sur la réalité des relations de travail, particulièrement dans le secteur informel, constitue un facteur objectif supplémentaire pour le développement du travail des enfants. L'effet de ces facteurs économiques et institutionnels est d'autant plus fort que le contexte social marocain est caractérisé, d'une part, par la persistance d'une perception sociale traditionnelle du travail servant de caution à la mobilisation de la main d'œuvre juvénile et, d'autre part, par une crise profonde du système éducatif rendant propice le développement d'attitudes négatives vis-à-vis de l'institution scolaire. 1 CREQ – Centre de Recherche en Économie Quantitative, Université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc, Contacts : bougroum@univ-aix.fr / Ibourk@univ-aix.fr Les recommandations politiques des travaux sur le travail des enfants dans les pays en développement s'accordent sur la nécessité d'adopter une approche globale prenant en compte le caractère complexe du phénomène. Les mesures d'interdiction juridique du travail des enfants, par exemple, peuvent conduire à des résultats contraires à l'effet escompté si elles ne sont pas accompagnées par d'autres mesures visant à agir sur les différents déterminants (économiques et sociologiques) à l'origine de ce phénomène. La lutte contre la pauvreté et l'encouragement de la scolarité sont, pour beaucoup d'auteurs, les principaux leviers de lutte contre le travail des enfants (Rosati, 2001). À la lumière de ces travaux et sous l'impulsion des organisations internationales, plusieurs pays en développement ont mis en place des programmes d'actions de lutte contre le travail des enfants. Outre, la mise en conformité des législations nationales avec les conventions et recommandations internationales, ces programmes ont un important volet curatif qui cible les enfants qui sont au travail. Le but ultime de ces actions curatives est la réinsertion des enfants travailleurs dans le système éducatif ou, du moins, l'amélioration des conditions de travail de ceux pour qui le retour à l'école semble difficile à réaliser. Cette amélioration passe par la mise en place de programmes donnant à l'enfant la possibilité de suivre des cours d'alphabétisation et de bénéficier d'activités sociales d'épanouissement tout en continuant à travailler. Le déficit accumulé par les enfants travailleurs en matière de formation justifie l'importance accordée à la formation dans les programmes de lutte contre le travail des enfants. Cependant, au-delà de cette justification de principe, la question de la pertinence de cette offre d'éducation non formelle (cf. encadré 1, Annexe 2) se trouve posée. La recherche d'éléments de réponse à cette question conduit à élargir le cadre d'analyse de la problématique du travail des enfants. Il s'agit de pousser l'analyse au-delà de la question standard des déterminants de l'offre de travail des enfants, pour s'intéresser aux facteurs qui influencent la demande d'éducation émanant des enfants travailleurs. Ce papier constitue une contribution dans ce sens. Utilisant des données originales émanant d'une étude monographique (Serroukh, 2001), nous cherchons à analyser les déterminants du choix de l'enfant travailleur face à une offre d'éducation non formelle (Section 2). Cette question est abordée en rappelant le cadre général de la problématique du travail des enfants au Maroc (Section 1). Les principales implications politiques sont présentées sous forme de remarques de conclusion. 1. PRINCIPAUX ÉLÉMENTS DU CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL ENRELATION AVEC LETRAVAIL DES ENFANTSLe travail des enfants constitue un exemple parfait des nombreux cas qu'offre le marché du travail marocain où la réalité est en déphasage complet avec les textes régissant les relations de travail1. Alors que le Maroc a ratifié toutes les conventions internationales en la matière (Convention des droits de l'enfant ratifiée en 1993, convention 138 du BIT relative à l'âge minimum d'admission à l'emploi, ratifiée en 1998 et la convention 182 du BIT relative aux formes extrêmes du travail des enfants, ratifiée en 2000) et que les textes en vigueur fixent l'âge minimum de travail à 15 ans2 et que la scolarité est désormais obligatoire pour tous les enfants de 6 à 15 ans, le travail des enfants continue d'être une réalité pesante du marché du travail marocain. Plusieurs facteurs concourent pour faire du travail des enfants un fait stylisé du marché du travail. Certains de ces facteurs se rapportent à des réalités économiques, d'autres ont trait aux perceptions sociales en vigueur. 1.1. Les facteurs d'ordre économiqueTrois facteurs sont souvent avancés comme déterminants économiques du travail des enfants. La pauvreté, le dysfonctionnement du système éducatif influencent l'offre de travail alors que la structure du système productif agit sur la demande. 1.1.1. Pauvreté et fortes inégalitésLe taux de pauvreté est estimé au niveau national à 19 % (Direction de la Statistique, 1999)3, soit une population pauvre de plusde 5,3 millions de personnes. Ce taux au niveau national cache d'importantes disparités spatiales entre le milieu urbain et le milieu rural. En effet, le taux de pauvreté en milieu rural est de 27,2 % (contre 12 % en milieu urbain). Plus de 65 % des pauvres sont des ruraux. La situation individuelle de la personne vis-à-vis de lapauvreté ne peut être dissociée des caractéristiques du ménage auquel elle appartient. Une forte majorité des pauvres (59,68 % en milieu urbain et 66,75 % en milieu rural) appartient à des ménages dont le chef est analphabète (sans niveau d'instruction) alors que la part des personnes pauvres dont le chef du ménage a un niveau d'instruction secondaire ou supérieure est à peine supérieure à 1 %. 1 Notons que ce constat relatif au décalage entre les textes et la réalité ne concerne pas uniquement le marché du travail. Ce décalage est visible pratiquement dans tous les aspects de la vie courante et renvoie à une question plus large; celle du décalage existant entre le modèle théorique véhiculé par les textes et les modèles sous-jacents aux logiques de comportements réels des agents économiques. En utilisant la typologie des Économies de la Grandeur (Boltanski et Thévenot, 1991), on peut dire schématiquement que le modèle théorique est inspiré de la cité civique alors que les logiques de comportements des acteurs sont constituées de façon hybride par un mélange de toutes les autres cités : civique, industrielle, domestique et bureaucratique (Bougroum, 1999). 2 Le projet du Code du travail en discussion depuis une vingtaine d'années vient d'être adopté par les deux chambres du Parlement en juillet 2003. Ce nouveau Code est conforme à la convention 138 sur l'âge minimum d'accès au marché du travail. 3 Enquête nationale sur les niveaux de vie de ménages réalisée par la Direction de la Statistique en 1998/1999. Ce taux de pauvreté est établi sur la base d'un seuil de dépenses par personne et par an fixé respectivement à 3 922 Dhs en milieu urbain et 3 037 Dhs en milieu rural. Les personnes en situation de pauvreté appartiennent, en majorité, à des ménages de grande taille. Plus de 45 % des personnes pauvres (respectivement 40,25 % en milieu urbain et 48,42 en milieu rural) appartiennent à des ménages de grande taille (9 personnes et plus) alors que celles qui appartiennent à des ménages de petite taille (1 à 2 personnes) représentent moins de 1 % de la population pauvre. La pauvreté s'accompagne également par une forte inégalité1. Les 10 % de la population la plus défavorisée ne réalisent que 2,63 % de la masse totale des dépenses de consommation alors que les 10 % les plus favorisés en réalisent 30,95 % (cf. graphique 1). L'écart, mesuré en parts de dépenses réalisées, entre les personnes se situant dans le premier décile et ceux situés dans le dernier décile est de l'ordre de 11,8. Graphique 1. – Concentration des dépenses de consommation
Sources : Enquête Nationale sur les niveaux de vie des ménages (1998/1999), Direction de la Statistique. 1 À défaut des données fiables sur le revenu des personnes, les inégalités sont appréciées par rapport aux dépenses annuelles moyennes par personnes (DAMP). L'offre du travail des enfants est liée aux conditions de vie des ménages. Les fortes contraintes de liquidité aux quelles sont soumis les ménages pauvres accroissent considérablement le coût d'opportunité des autres activités alternatives au travail et principalement la scolarité. L'enfant travailleur contribue à soulager à court terme les contraintes de liquidités de son ménage en lui épargnant les dépenses inhérentes à sa scolarisation et éventuellement en contribuant au revenu collectif dans le cas où il perçoit un salaire. Dans une société où le ménage parental continue de jouer un rôle prépondérant en tant que support des transferts intergénérationnels, les impératifs de court terme liés aux exigences de survie du ménage contribuent à modifier le schéma traditionnel de ces transferts. À la responsabilité traditionnelle de prise en charge des parents dans leurs vieux jours, s'ajoute pour les enfants la responsabilité de contribuer dès leur jeune âge au revenu du ménage. En d'autres termes, avec la pauvreté des ménages, le modèle traditionnel de transferts intergénérationnels à double sens, constitué de deux étapes séquentielles dans le temps (transferts des ménages vers les enfants puis transferts des enfants vers les ménages) est en phase d'être supplanté par un modèle de transferts à sens unique (enfants vers ménages). 1.1.2. Dysfonctionnements du système éducatifLa scolarisation constitue pour les enfants la principale occupation alternative à l'entrée sur le marché du travail. Dans les pays en voie de développement, cette alternative a pris de l'importance avec la mise en place et l'extension de l'école moderne qui a accompagné l'accession à l'indépendance politique. Le Maroc enregistre un important déficit en matière d'instruction de la population. Seule la moitié de la population âgée de plus de 10 ans est alphabétisée1 (Direction de la Statistique, 1999). La population active est largement sous-qualifiée : 39,4 % et 68,5 % de cette population est respectivement « sans aucun niveau d'instruction » et « sans diplôme » (Direction de la Statistique, 2001). Les disparités par milieu de résidence et par genre sont importantes. Les indicateurs relatifs aux femmes dans le milieu rural sont particulièrement faibles : moins de deux femmes sur dix sont alphabétisées, presque 9 actives sur 10 n'ont aucun niveau d'instruction et le pourcentage des diplômées actives est seulement de 3 %. 1 Le statut d'alphabétisé est apprécié uniquement par rapport aux données déclaratives émanant du chef du ménage. Cette situation dénote des difficultés d'atteindre les objectifs de la politique éducative tant sur le plan de la généralisation de l'enseignement fondamental que sur celui de l'alphabétisation des adultes. Sur le premier point, les progrès enregistrés au niveau du taux de scolarisation (cf. tableau 2) restent fragiles tant le taux des déperditions est élevé, la qualité de l'enseignement est incertaine et les disparités par milieu de résidence et par genre sont importantes. La population en âge de scolarité qui reste en dehors de l'école est, en volume, conséquente. En 1998-1999, le nombre d'enfants de la tranche d'âge de 6 à 11 ans qui ne sont pas scolarisés dépasse le million. En 2000/2001, les enfants de cette tranche d'âge qui ne sont pas scolarisés sont au nombre de 585 000 dont 458 000 en milieu rural (Akesbi, 2002). Par ailleurs, le taux élevé des déperditions et les incertitudessur la qualitéqui caractérisent l'enseignement fondamental poussent à s'interroger sur le rendement interne de cet enseignement. En effet, en 2001, le taux de déperdition au niveau du premier cycle fondamental est de 40 %, c'est-à-dire que sur 100 enfants entrant dans la première année de ce cycle, seuls 61 arrivent à la sixième année (Akesbi, 2002). De plus, l'étude sur l'évaluation des acquis scolaires qui a porté sur un échantillon d'élèves de la quatrième année du fondamental interpelle sur la qualité de l'enseignement. Le taux de maîtrise des trois tests1 composant l'évaluation est seulement de 4,8 % (Akesbi, 2002). 1.1.3. Système productif dualLe système productif marocain est dual. Le segment traditionnel, prédominant, coexiste avec un segment moderne. Le premier se caractérise par une technologie rudimentaire, intensive en main d'œuvre. Une grande partie des emplois générés par ce segment peut être occupée par les enfants (emplois d'aide familial, apprenti…). C'est le cas par exemple de l'agriculture en milieu rural et de l'artisanat et des services (domestiques) en milieu urbain. De même, dans certains secteurs dits modernes, l'organisation du travail est de type taylorien et les emplois générés sont, pour une large partie, peu qualifiés; ce qui favorise l'emploi des enfants. Dans tous les cas, le recours à la main d'œuvre juvénile obéit à une même logique de court terme, celle de disposer d'une main d'œuvre docile et peu coûteuse2. Pour, les producteurs dans les secteurs traditionnels comme ceux des secteurs modernes, le coût salarial est un levier important de compétitivité. Pour les uns comme pour les autres, ce levier assure la marge bénéficiaire mais pour des raisons différentes : les premiers parce qu'ils opèrent dans un marché local très étroit et peu solvable3 et pour les deuxièmes parce qu'ils se sont insérés dans la division internationale du travail en se positionnant dans des secteurs à faible valeur ajoutée nécessitant un recours intensif au travail non qualifié. 1 Les trois tests portent sur la vie courante, les mathématiques et la lecture-écriture. 2 Pas seulement en termes de salaires mais également en termes de formation, de couverture sociale… 3 Le secteur traditionnel semble s'inscrire dans un cercle vicieux qui limite son développement : emplois non qualifiés, salaire faible, pouvoirs d'achat faible, demande faible. 1.2. Les facteurs d'ordre sociologiqueLe travail des enfants au Maroc a toujours été un fait parfaitement en adéquation avec l'organisation traditionnelle de la société. En fait, dans la société traditionnelle, les activités agricoles prédominaient. Le marché du travail au sens moderne du terme était peu structuré voire même inexistant. Le travail s'organisait autour de l'exploitation familiale et/ou des activités liées aux besoins du ménage. Le travail en dehors de l'exploitation familiale était, dans certains cas, organisé dans le cadre des échanges de réciprocité entre familles. Les enfants étaient naturellement mis à contribution en leur assignant des tâches bien précises (corvée de l'eau et du bois, gardes de bétail…). Le travail des enfants était perçu comme faisant partie de l'éducation de l'enfant. C'est un moyen de familiariser l'enfant avec la réalité et à terme de lui apprendre un métier1. Cette organisation sociale traditionnelle a été fortement perturbée par l'urbanisation croissante de la population et la mise en place de l'école moderne. Sans permettre une modernisation homogène, cette évolution a conduit à une dualité de l'économie et de la société. Les modes de l'échange du travail se sont diversifiés en se superposant. L'échange centré sur l'activité de l'unité familiale (exploitation agricole ou unité artisanale) coexiste avec l'échange basé sur le salariat et le travail indé-pendant. La situation de l'enfant a évolué en conséquence. Une partie de la population juvénile est soustraite au travail grâce à l'école moderne et/ou aux conditions matérielles favorables des parents. Une autre partie, moins chanceuse, appartenant aux couches défavorisées issues principalement du milieu rural, s'est intégrée progressivement dans l'échange marchand du travail. Cette double dualité au niveau économique et social induite par l'urbanisation et l'école moderne a conduit à l'émergence de nouvelles normes sociales qui ne remettent en cause que partiellement le bien fondé du travail des enfants. La nouvelle élite sociale, majoritairement localisée en milieu urbain et/ou ayant bénéficié de l'école moderne, refuse de voir ses propres enfants travailler en bas âge tout en s'accommodant du travail des enfants des couches défavorisées2. Ainsi, il n'est pas rare de rencontrer des ménages dont le chef et/ou le conjoint ont un niveau d'instruction très élevé (médecins, professeurs d'université, ingénieurs, cadres supérieurs) et/ou sont riches (entrepreneurs, hommes politiques) ne lésinant pas sur les moyens pour faire bénéficier leurs progénitures des meilleures structures de formation tout en employant des filles rurales en bas âge en tant que domestique dans des conditions indécentes. Cette attitude sélective vis-à-vis du travail des enfants est souvent renforcée par la vision traditionnelle selon laquelle la pauvreté est perçue comme une fatalité ou un sort réservé. Le fait de faire travailler les enfants issus de familles pauvres est considéré comme un acte positif visant à aider ces enfants et leurs parents. Dans ces conditions, le travail des enfants tel qu'il est vécu dans la réalité marocaine sort du schéma social initial qui le justifiait comme moyen naturel d'apprentissage. Il s'inscrit désormais de plus en plus dans un schéma d'exploitation. 1 Le père avait la charge morale de préparer son fils à la vie professionnelle en lui apprenant son propre métier. La mère prend en charge la fille en l'associant au travail domestique et à certaines activités assurées par les femmes. 2 Cette attitude est à mettre en liaison avec une norme prédominante qui dévalorise le travail manuel, jugé du ressort des travailleurs non qualifiés (et non diplômés) ou plus généralement de travailleurs de conditions sociales inférieures. La perception sociale de l'école constitue également un important déterminant du travail des enfants. En effet, dans certains cas, les attitudes négatives des parents et/ou des enfants sont à l'origine des difficultés de scolarisation des enfants issusdes couches défavorisées (Ibourk, 2003). La perception sociale de l'école a beaucoup évolué. Après avoir été perçue comme le moyen par excellence de mobilité sociale pour avoir permis à des générations d'enfants issus des couches pauvres d'accéder à des positions sociales valorisées, l'école est considérée de plus en plus avec méfiance et appréhension à cause de son incapacité à continuer à jouer ce rôle. Le chômage des diplômés de l'enseignement public constitue un indicateur parlant de cet échec. En réalité, cette perception négative de l'école n'est pas générale dans toutes les couches sociales et ne concerne pas toutes les composantes du système éducatif. Elle prévaut essentiellement chez les couches sociales défavorisées et concerne uniquement l'école publique à laquelle ces couches ont accès. En d'autres termes, à la dualité sociale qui caractérise la société marocaine correspond un système éducatif dual dans lequel le choix des couches défavorisées est restreint, par la force des choses, à l'école publique. Pour les couches sociales favorisées, l'école continue d'être une clé de réussite sociale comme en témoigne les efforts financiers que les ménages de cette catégorie sociale consentent pour accéder à l'école privée. Cette situation d'un système éducatif à deux vitesses risque de déboucher dans le cas marocain sur une situation paradoxale oùles personnes les moins instruites, sur lesquelles devraient êtr efocalisés les efforts de la politiqueéducative, sont confinées au segment défaillant du système éducatif; ce qui favorise chez eux l'émergence d'attitudes négatives envers l'école et encourage de fait le travail des enfants. 2. DÉTERMINANTS INDIVIDUELS DE LA DEMANDE D'ÉDUCATION NON FORMELLEDans cette section, nous exploitons des données originales issues d'une étude monographique (cf. encadré 2, Annexe 2) pour étudier les déterminants de la demande d'éducation chez les enfants travaillant dans le secteur de l'artisanat à Marrakech. Auparavant, nous décrivons la structure des données. 2.1. Description des donnéesLa collecte de données a concerné les enfants travailleurs, les parents et les employeurs. Dans ce qui suit, nous commentons l'analyse facto-rielle d'un tableau construit à partir des enquêtes« enfants » et « parents ». Le regroupement des enfants qui ressort du premier axe est dû principal ement aux variables individuelles de l'enfant. Quatre variables contribuent significativement à cet axe. Il s'agit des raisons de l'abandon de l'école, l'âge, l'ancienneté d'abandon et l'attitude de l'enfant. Cet axe met en évidence l'opposition entre la modalité « Abandon de l'école pour raison de pauvreté » (APV1), projetée sur le côté gauche de l'axe, et la modalité « Abandon de l'école pour des raisons propres à l'enfant » (AEN1), projetée du côté droit de l'axe. La première modalité (APV1) est associée à la classe d'âge la plus jeune (moins de 10 ans) et une position de l'enfant en faveur de son intégration à l'école (et l'arrêt du travail). En revanche, les enfants pour qui l'interruption de l'école n'est pas liée à la pauvreté (AEN1) sont en moyenne plus âgés et sont beaucoup plus nombreux à ne pas opter pour un retour à l'école. Cet axe suggère que l'attitude de l'enfant en matière de demande d'éducation n'est pas neutre par rapport aux raisons à l'origine de sa déscolarisation. Une déscolarisation involontaire (pour cause de pauvreté) ne conduit pas à une attitude de rejet de l'école. De même, l'attitude de l'enfant envers l'école dépend de son âge. Plus l'enfant avance dans l'âge, plus son intégration dans le marché du travail est effective et moins il est disposé à retourner à l'école. Le deuxième axe est déterminé essentiellement par les variables liées à l'attitude du père ou du tuteur de l'enfant. On retrouve du côté droit de l'axe, le groupe d'enfants dont le père opte pour un retour sans condition de son enfant à l'école (AC11 et AC20) et, du côté gauche, le groupe d'enfants pour lesquels le père pose des conditions à leur retour à l'école. On retrouve également du côté droit de l'axe la modalité « Intermédiation des parents pour décrocher l'emploi actuel (IPA1) ». Cela veut dire que les enfants pour qui les parents sont d'accord pour un retour sans condition à l'école sont relativement plus nombreux à accéder à l'emploi actuel qu'ils occupent grâce à l'intermédiation de leurs parents. Cet axe peut donc être interprété en fonction de l'attitude des parents. Pour les parents du premier groupe, le travail de leurs enfants semble être un second choix par rapport à la scolarisation. Ils sont d'accord pour que leurs enfants réintègrent l'école et abandonnent leurs emplois même si ce sont eux qui les ont aidés à trouver ces emplois. De l'autre côté, pour les parents du deuxième groupe, le travail semble primer sur la scolarisation de l'enfant. Cette dernière n'est envisagée que sous conditions. Trois conditions sont souvent citées. Deux des trois conditions supposent la possibilité de concilier l'école et le travail. La troisième condition lie le retour à l'école à l'octroi de soutien financier pour supporter le coût de scolarisation. En fait, pour ces parents, le retour à l'école ne devrait pas conduire à soustraire définitivement l'enfant du monde du travail et ne devrait pas avoir d'incidences sur les dépenses des parents. Le troisième axe oppose les enfants sur la base de variables individuelles et professionnelles. Trois variables contribuent à plus de 50 % de l'inertie de l'axe. Il s'agit des variables suivantes : la maîtrise de l'écriture, l'âge, l'ancienneté d'abandon de l'école, l'existence ou non de dangers professionnels. Sur le côté droit de l'axe, nous retrouvons les modalités suivantes : « l'enfant maîtrise l'écriture » (ECE1), « âgé de plus de 10 ans » (AGE2 et AGE2), les modalités correspondantes à une ancienneté positive d'abandon de l'école (DUR1 à DUR4), « pense que son activité l'expose à des risques de santé » (DAG1). Symétriquement, les modalités projetées du côté gauche de l'axe sont : « l'enfant ne maîtrise pas l'écriture » (ECE0), la modalité correspondant à une ancienneté inconnue de l'abandon de l'école (DUR0), « âgé de moins de 10 ans » (AGE1). En fait, cet axe rappelle la réalité suivante : certains enfants entament leur parcours professionnel pratiquement à l'âge où ils devraient commencer leur scolarité. De ce fait, dans le cas de ces enfants, le travail est un choix excluant la scolarité et non pas un choix induit par l'échec scolaire de l'enfant. Ces enfants travailleurs de moins de 10 ans ne peuvent pas par conséquent prétendre maîtriser la lecture et ne sont pas non plus en âge de prendre toute la mesure des dangers qu'ils encourent dans le cadre de l'exercice de leur activité. 2.2. Attitudes de l'enfant face à une offre d'éducation : déterminants individuelsLes enfants travailleurs sont regroupés en quatre classes correspondant chacune à un choix particulierde l'enfant en matière de demande d'éducation (retourner à l'école;bénéficier d'un cours d'alphabétisation tout en continuant à travailler; être indifférent en choisissant les deux possibilités; rejeter les deux possibilités (n'exprimer aucune demande d'éducation). En prenant, la dernière alternative (absence de demande d'éducation) comme référence, nous cherchons à estimer l'effet de certaines variables sur la probabilité d'appartenir à l'un des trois autres groupes. Dans ce qui suit, Nous commentons les principaux résultats du modèle logit multinomial (cf. tableau 4). • Âge de l'enfant Le fait que l'enfant appartienne à la première classe d'âge (moins de 10 ans) augmente significativement la probabilité du choix de l'alternative « Retour à l'école ». Cet effet suggère que plus l'enfant avance dans l'âge, plus il serait enclin de développer une attitude distante vis-à-vis de l'école et du monde de la formation en général. L'effet de l'âge n'est pas significatif sur la probabilité d'opter sur la formule « cours d'alphabétisation + travail » uniquement. • Niveau scolaire de l'enfant La probabilité que l'enfant opte pour les deux formes de formation est d'autant plus faible que son niveau scolaire est élevé. Cet effet peut s'expliquer en considérant que les enfants ayant un niveau scolaire élevé, compte tenu de leur age et/ou leur expérience, sont beaucoup plus en mesure de mieux cerner leurs besoins en formation. Si les deux options sont considérées séparément, l'effet du niveau scolaire n'est significatif que dans le cas de l'alphabétisation. Plus le niveau scolaire de l'enfant est élevé, moins ce dernier est enclin à opter pour les cours d'alphabétisation. • Ancienneté de sortie de l'école1 L'effet de cette variable s'avère positif sur chacun des trois autres choix alternatifs à l'option prise en référence. Cet effet positif pourrait traduire une évolution dans l'attitude de l'enfant conduisant à une inversion de ses préférences entre le monde professionnel et l'école. Avec le temps, l'enfant prend la mesure des contraintes liées au monde du travail. Ces contraintes prennent progressivement le pas sur le sentiment de liberté retrouvée que généralement l'enfant ressent juste après son départ de l'école. En d'autres termes, par rapport aux contraintes très pesantes du monde du travail qu'il endure en tant qu'actif occupé, le bénéfice ou l'intérêt de la liberté associée à la déscolarisation pourrait s'avérer de plus en plus insignifiant. • L'enfant déclare maîtriser la lecture La maîtrise par l'enfant de la lecture augmente la probabilité que son choix porte au moins sur l'une des deux formes de formation (retour à l'école ou alphabétisation). Cet effet positif reflète le faitque la demande de formation est, dans l'esprit de certains enfants, conditionnée par l'acquisition au préalable de compétences minimales en matière d'écriture, de lecture et de calcul. En effet, un enfant pouvant se prévaloir de ces compétences exprimerait plus facilement une demande de formation dans la mesure où il est déjà en possession d'outils lui permettant d'appréhender le monde deformation avec moins d'appréhension et de méfiance. En revanche, sans ces compétences minimales, l'enfant pourrait percevoir le monde de formation comme un monde étranger difficile d'accès. 1 Cette variable mesure la durée de la période de déscolarisation vécue par l'enfant au moment de l'enquête. Elle est mesurée par le nombre de mois qui sépare la date à laquelle l'enfant a quitté l'école et la date de réalisation de l'enquête. • L'enfant avance la pauvreté comme principale raison de sa déscolarisation La probabilité que l'enfant opte pour l'un des deux types de formation (Retour à l'école ou Alphabétisation) augmente si sa déscolarisation est due principalement à la pauvreté. Cet effet positif est beaucoup plus fort dans le cas où l'enfant exprime une demande de formation excluant le travail (Retour à l'école). L'effet discriminant de cette variable peut s'expliquer par le fait que dans le cas où l'enfant a été contraint de quitter l'école pour des raisons ne relevant pas de sa propre volonté, son départ ne s'accompagne généralement pas d'une prise de position négative envers l'école comme c'est souvent le cas lorsque la rupture de la scolarité est provoquée par l'enfant lui-même en cas d'échecs répétés par exemple. • Conditions de travail Seules les variables « Repos journalier » et « durée journalière de travail » ont un effet statistiquement significatif. La première variable agit positivement sur la probabilité que l'enfant exprime un choix incluant de façon exclusive ou non le choix de la formule « Alpha-bétisation » alors que la deuxième variable agit dans le même sens mais uniquement dans le cas du choix exclusif de la modalité « Retour à l'école ». En d'autres termes, bénéficier d'un repos journalier augmente la probabilité que l'enfant opte pour l'alphabétisation seule et augmente celle qu'il soit indifférent entre le retour à l'école et les cours d'alpha-bétisation. De même, travailler moins de 10 heures renforce les chances que l'enfant exprime sa préférence en faveur uniquement du retour à l'école. L'effet de ces deux variables peut être expliqué par le fait que l'enfant qui bénéficie d'un repos journalier ou qui passe relativement moins de temps au travail par jour dispose de plus de temps pour envisager d'autres activités. En d'autres termes, ces effets peuvent s'expliquer par le fait que travaillerplus contribue à renforcer l'immersion de l'enfant dans son milieu de travail et diminue donc ses capacités de détachement par rapport à ce milieu. • Caractéristiques socio-démographiques de l'enfant : Le fait que le ménage parental de l'enfant travailleur soit en situation de locataire augmente la probabilité que l'enfant opte pour un retour à l'école. En considérant le statut de locataire comme indicateur de pauvreté du ménage, cet effet va dans le même sens que celui exprimé par les enfants qui ont été déscolarisés pour cause de pauvreté. Les deux effets suggèrent que la pauvreté du ménage parental n'est pas aux yeux des enfants incompatible avec leur retour à l'école. Le choix fait par l'enfant ne semble pas être indépendant de la structure du ménage. La structure intervient notamment par le biais de la fratrie. Deux variables ont un effet significatif. Il s'agit du nombre d'enfants non scolarisés et du nombre d'enfants de moins de 15 ans. Notons que ces deux variables agissent en sens opposé. Alors que la première variable agit négativement sur la probabilité d'un choix impliquant de façon exclusive ou non la formule « Retour à l'école », la deuxième variable agit positivement sur la probabilité que l'enfant exprime une demande d'éducation quelle qu'en soit la forme. L'effet négatif de la première variable peut être interprété en termes d'effet d'imitation. La présence d'un nombre élevé d'enfants non scolarisés peut être un indicateur d'un état d'esprit qui influence l'ensemble des membres du ménage. En revanche, l'effet de la deuxième variable reste difficile à interpréter. Une des explications possibles serait que plus le nombre d'enfants de moins de 15 ans est élevé, plus l'enfant se sentirait moins indispensable en tant que contributeur au revenu du ménage. CONCLUSIONL'analy semenée sur les enfants travaillant dans le secteur de l'artisanat à Marrakech permet, grâce à la richesse des données utilisées, de préciser les postures dans lesquelles se trouvent les différents acteurs. Deux caractéristiques générales et essentielles ressortent des données analysées. La première concerne l'importance de la pauvreté comme déterminant du travail des enfants (pour 64 % des ménages, le revenu mensuel déclaré ne dépasse pas 250 dirhams par personne). Les enfants travail-leurs sont issus de ménages de conditions sociales très défavorisées. Deux facteurs cumulatifs précipitent l'entrée sur le marché du travail de ces enfants. D'une part, les fortes contraintes de liquidité aux quelles leurs familles font face augmentent considérablement le coût d'opportunité de leur scolarisation. Pour cette catégorie de ménages, l'impératif d'allégement à court terme des contraintes de liquidité grâce au travail des enfants prend le pas sur les perspectives d'allégement structurel sur le long terme associées à l'investissement dans la scolarisation des enfants. Les ménages pauvres ne peuvent se permettre d'adopter une logique d'investissement en capital humain tant les impératifs du court terme aux quels ils sont soumis sont contraignants. D'autre part, les enfants des ménages pauvres évoluent dans un environnement familial caractérisé par une pauvreté éducationnelle. Le ménage pauvre n'est généralement pa sen mesure d'assurerà ses enfantsscolarisés un environnement familial propice à leur scolarisation à cause essentiellement de la faiblesse du niveau d'instruction des parents et des autres membres du ménage. De ce fait, les risques d'une entrée précoce sur le marché du travail suite à l'échec scolaire sont objectivement plus élevés chez les enfants des ménages pauvres. L'enfant déscolarisé issu d'un ménage pauvre n'a d'autres choix que d'intégrer le marché du travail. De plus, l'évolution récente du système éducatif marocain génère un processus de polarisation sociale où les inégalités sociales se reflètent en termes d'inégalité de performance scolaire. La configuration actuelle du système éducatif marocain contribue à inscrire le phénomène de pauvreté éducationnelle dans une perspective intergénérationnelle. En effet, l'offre d'éducation a connu, durant ces deux dernières décennies, une forte extension et une nette différentiation qualitative du produit offert. La situation actuelle se caractérise par la coexistence de deux systèmes parallèles (public/privé) socialement très marqués. Les couches sociales défavorisées n'ont accès qu'à l'école publique dont les rendements internes et externes sont très faibles1. De ce fait, l'école joue de moins en moins le rôle de principal support de la mobilité sociale. Se faisant, l'école perd une partie de sa crédibilité et sa raison d'être notamment auprès des couches défavorisées qui, paradoxalement, sont en situation de déficit éducationnel. La deuxième caractéristique générale et essentielle suggérée par les données de cette étude est relative à la perception sociale qu'ont les artisans-employeurs du travail des enfants. Beaucoup d'entre eux affirment qu'en employant des enfants, ils ne font que répondre à une offre de travail existante émanant d'enfants travaillant par nécessité (pauvreté et/ou échec scolaire). Les artisans-employeurs appréhendent le travail des enfants en mettant l'accent sur la dimension apprentissage qui lui est associée. L'exercice d'une activité fournit à l'enfant en situation de déscolarisation l'opportunité d'apprendre un métier et lui ouvre la voie de l'insertion professionnelle. De ce fait, les artisans-employeurs met-tent en avant le rôle social positif qu'ils assurent. Cependant, ce rôle semble êtrelimité aux seulesretombées positives induitespar l'apprentissage. En effet, tout en reconnaissant le droit des enfants en matière d'éducation et de santé, les artisans-employeurs ne semblent pas être prêts à assumer une part de responsabilité dans ces domaines. Cette position des artisans-employeurs peut être lue de deux manières différentes mais non exclusives. La première est que les artisans-employeurs sont, pour une grande partie d'entre eux, issus de (ou imprégnés par) cet apprentissage traditionnel où l'exercice de l'activité prime sur les autres aspects de la vie de l'enfant (éducation, santé, loisirs…). Cet apprentissage traditionnel est régi par des relations particulières entre le maître-artisan (Maâlem) et l'apprenti (Mtaâlem) où le premier dispose d'une large autorité et d'un pouvoir discrétionnaire sur le second. La deuxième lecture concerne la primauté des arguments économiques de court terme sur le discours social mis en avant par les artisans-employeurs. En effet, tant que le travail des enfants est réduit à la dimension apprentissage, sans s'interroger sur les modalités de mise à contribution des enfants, les artisans-employeurs mettent en avant des arguments d'ordre social. En revanche, dès que le travail des enfants est évoqué dans un cadre plus large faisant référence aux droits de l'enfant en matière d'éducation et de santé, les artisans-employeurs se détachent de ce discours social et renvoient la responsabilité aux autres acteurs (État, Familles). En d'autres termes, le discours social semble être mis en avantpar les artisans-employeurses sentiellement pour justifier l'intérêt économique de court terme que présente pour eux la main d'œuvre juvénile (flexibilité et faible coût). Les dispositions tel le droit à l'éducation et à la santé susceptibles d'entrer en contradiction avec cet intérêt économique sont jugées par les artisans-employeurs comme ne faisant pas partie de leurs responsabilités. 1 Le taux de déperdition au niveau de l'enseignement fondamental est de l'ordre de 40 % (Akesbi, 2002) et le taux de chômage des diplômés de l'enseignement supérieur avoisine les 30 % (Direction de la Statistique, 2002). Sur le plan politique, les implications sont de deux ordres : celles du moyen et long termes et celles du court terme. À moyen et long terme, la question essentielle est la prévention. À ce niveau, l'attention devrait être portée sur les déterminants de l'offre afin de mettre fin aux flux des enfants arrivant sur le marché du travail. Cette action sur la source passe par des mesures structurelles susceptibles de casser le cercle vicieux de la double pauvreté économique et éducationnelle dans lequel une partie de la population se trouve confinée. Ils'agit d'augmenter lecoût d'opportunité du travail des enfants et de baisser celui de leur scolarisation. Deux directions complémentaires devraient être explorées. La première concerne l'allégement des contraintes de liquidités des ménages en situation de grande pauvreté par la mise en place d'une politique de redistribution des revenus. La deuxième porte sur l'instauration d'un minimum d'équité en matière d'éducation tant sur le plan de l'accès que sur celui de la qualité. Cela suppose que le principe d'égalité des chances ne devrait pas faire l'objet d'une interprétation restrictive. L'objectif quantitatif de généralisation de l'enseignement de base ne devrait pas faire oublier l'objectif principal d'assurer à chaque enfant le droit de bénéficier d'une éducation de base de niveau de qualité comparable. Relativement à la configuration actuelle du système éducatif national, cet objectif d'équité suppose un travail de fonds en vue d'améliorer le rendement interne et externe de l'école publique qui constitue le seul segment du système éducatif accessible aux couches défavorisées. Une politique éducative pertinente en matière de lutte contre le travail des enfants suppose, au-delà du problème de l'offre, l'adhésion des enfants et de leurs parents. Cette adhésion ne peut être objectivement acquise que si l'école est crédible aux yeux des parents et des enfants. Une offre éducative abondante est insuffisante pour lutter efficacement contre le travail des enfants si les enfants des couches défavorisées accèdent, comme c'est le cas maintenant, uniquement au segment où l'investissement encapital humain est le moins rentable (socialement et économiquement). Les sérieuses incertitudes qui pèsent sur la qualité de l'enseignement public contribuent à augmenter considérablement le coût d'opportunité de la scolarisation pourles parents et les enfants concernés. À court terme, les implications concernent les actions d'ordre curatif. Se focalisant sur l'enfant travailleur, cette recherche met en évidence la diversité des attitudes face à des propositions d'offre d'éducation. Les attitudes des enfants restent tributaires d'un ensemble de variables de nature individuelle (âge, niveau de compétence en lecture, raison de déscolarisation), professionnelle (conditions de travail) ou socio-démographique (composition du ménage). Cette diversité est l'expression de l'hétérogénéité de la population des enfants travailleurs. Cette hétérogénéité des acteursimpliqués (enfants, parents, employeurs) laisse peu de place à des programmes de masse. Une démarche privilégiant des actions ciblées et limitées s'impose. Deux raisons à cela. D'une part, la prise en compte des spécificités des acteurs (parents, enfants et artisans-employeurs) permet d'augmenter les chances de réussite de ce type d'action. D'autre part, la concentration des moyens de gestion, de suivi et de contrôle contribuerait à renforcer la crédibilité des acteurs (administration et ONGs) auprès de la population ciblée. En effet, dans le contexte marocain actuel, l'État devrait chercher à travers des actions exemplaires à restaurer (ou/et renforcer) la crédibilité de son action. De même, la société civile, qui s'avère être un partenaire incontournable dans la lutte contre le travail des enfants, a aussi besoin de gagner en crédibilité auprès de la population ciblée. Une stratégie d'action basée sur des programmes de masse nécessite des moyens colossaux et de nouvelles compétences pour assurer une bonne gestion des programmes, une prise en compte des logiques des acteurs (bénéficiaires, formateurs, parents, artisans-employeurs, ONG), une garantie d'un minimum de qualité. Sans cela, une telle stratégie risque de déboucher sur des effets négatifs en termes de crédibilité de l'action publique et par ricochet compromettrait l'objectif initial de lutte contre le travail des enfants. BIBLIOGRAPHIEAkesbi A., « Éléments d'évaluation de la politique éducative du gouvernement Youssoufi », Critique économique, n° 8, p. 191-215, 2002. Boltanski L. et Thévenot L., De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Paris, 1991. Bougroum M., Fonctionnement du marché du travail et relation éducation-formation-emploi : contribution à l'étude analytique et empirique du chômage des diplômés au Maroc, Thèsede doctorat d'Étaten Sciences économiques, Université Cadi Ayyad, avril 1999. Direction de la Statistique, Enquête Activité, emploi et chômage, Rabat, 2001, 2002. – Enquête Nationale sur les Niveaux de Vie des Ménages 1998/1999, Rabat, 1999. Ibourk A. (2003), « La promotion des actions du mouvement associatif au Maroc », Communication aux III e journées Scientifiques : Pratiques associatives, stratégies identitaires et développement, Bamako, 1-2 décembre 2003. Jensen P. et Nielsen H, « Child Labour or School Attendance? Evidence From Zambia », Journal of Population Economics 10:407-424, 1997. Mejjati Alami R., « Le travail des enfants au Maroc : une approche sociodémographique », Rapport Understanding's children work, Unicef, OIT, Banque mondiale. 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1 Enquête Nationale sur les Niveaux de Vies des Ménages (1998/1999). 2 Enquête Nationale « Activité, Emploi et Chômage » (2001).
ANNEXE 2 : Encadrés
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