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Chief Editor

ID: 92943
Added: 2006-01-17 1:44
Modified: 2006-01-19 0:25
Refreshed: 2012-02-10 18:05

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3. QUEL ARBITRAGE CROISSANCE/INÉGALITÉS POUR ATTEINDRE LE PREMIER DES OBJECTIFS DU MILLÉNAIRE ?

Dans cette section, nous procédons à une simulation numérique dérivée des discussions ci-dessus (pour les détails de la méthode, voir

Cling et al., 2004). En mobilisant les résultats de la section précédente, nous cherchons à éclairer à quelles conditions, en termes d'arbitrage croissance/distribution, l'objectif de réduction de moitié entre 1990 et 2015 de l'incidence de la pauvreté – objectif aujourd'hui largement repris par les DSRP nationaux – pourra être atteint.

Au cours de la période récente, les publications se sont multipliées pour étudier la faisabilité de cet objectif. Désormais, la Banque mondiale présente chaque année dans ses Global Economic Prospects des estimations du taux de pauvreté extrême par grandes zones de développement à l'horizon 2015. Le point commun à ces études est qu'elles utilisent des méthodes de régression linéaire pour obtenir une estimation de l'élasticité du taux de pauvreté extrême au revenu ou à la consommation privée par tête. Plus généralement, quelle que soit la sophistication des calculs, les projections issues de ces travaux font au mieux l'hypothèse d'une élasticité-revenu du taux depauvreté constante, qu'elle soit uniforme pour l'ensemble des PED ou différenciée par pays ou régions. La possibilité de parvenir ou non à l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté dépend alors uniquement du taux de croissance projeté par les auteurs. Or, même en n'introduisant pas d'effet positif de la réduction des inégalités sur la croissance, dont la validité empirique reste encore à asseoir, la non-prise en compte du « double dividende » de la baisse des inégalités sur la pauvreté mentionné plus haut conduit à en sous-estimer l'impact et partant à négliger l'intérêt potentiel des politiques de redistribution. De fait, la Banque mondiale tend à mettre l'accent sur l'importance déterminante de la croissance dans la lutte contre la pauvreté et à reléguer les autres facteurs au second plan.

3.1. Comment peut évoluer la pauvreté absolue d'ici à 2015 ?

L'approche adoptée ici vise à combler cette lacune. Elle s'appuie sur le résultat établi par Bourguignon, sous l'hypothèse de log-normalité de la distribution des revenus, et utilise les données employées par la Banque mondiale pour établir ses prévisions d'évolution de la pauvreté disponibles sur son site depuis juin 20041. Entièrement constituée à partir de résultats d'enquêtes auprès des ménages, cette base de données four-nit toutes les informations nécessaires à la simulation : indice de Gini, taux de pauvreté absolue à 1 dollar PPA, part du premier quintile dans le total des revenus et niveau de consommation privée par tête pour une ou plusieurs années au cours de la période de référence (1990-2001). Pour un total de 93 pays et moyennant une série d'hypothèses complémentaires, l'évolution de la pauvreté extrême a été simulée jusqu'en 2015, année par année. Comme l'originalité du travail repose sur la décomposition

1. Il s'agit de la base PovcalNet (http://iresearch.worldbank.org/PovcalNet/jsp/index.jsp).

comptable de l'élasticité du taux de pauvreté, qui varie en fonction du niveau de développement et de la distribution, deux scénarios de croissance et d'évolution des inégalités ont été croisés. Si l'objet de l'exercice est principalement heuristique, nous avons cependant retenu un jeu d'hypothèses relativement réalistes : parmi les deux scénarios de croissance mondiale utilisés, l'un correspond à la projection la plus récente de la Banque mondiale (2005) et l'autre à la prolongation pure et simple des rythmes de croissance observés dans chaque région du monde au cours des années 1990. Par ailleurs, les plages de variation des inégalités sont compatibles avec celles observées dans le passé (cf. tableau 2). La question à laquelle nous cherchons à répondre concerne l'ampleur du « double dividende ». Plus précisément, dans quelle mesure et à quelles conditions la lutte contre les inégalités est-elle susceptible de faciliter l'atteinte de l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté ?

La simulation démarre à partir de l'année 2002. La population des pays retenus se montait en 2001 à 4 753 millions d'habitants, soit 92 % de l'ensemble des pays en développement. Selon nos estimations, cette population comportait alors 989 millions de pauvres, correspondant à un taux de pauvreté extrême égal à 20,8 %, soit un taux très proche des 21,1 % obtenus par la Banque mondiale (2005) pour l'ensemble des pays en développement les pourcentages correspondants pour 1990 sont respectivement de 27,8 % et 27,9%.

Le tableau 4 présente les résultats de nos estimations selon les deux scénarios de croissance mentionnés ci-dessus. Les colonnes 2 à 5 du tableau présentent les estimations du nombre et du pourcentage de pauvres dans les pays de notre échantillon en 1990 (colonnes 2 et 3) et 2001 (colonnes 4 et 5)1. La colonne 6 présente les hypothèses de croissance de la consommation par tête pour chaque zone en fonction du scénario considéré (dans le scénario 1, nous supposons que la consommation privée globale évoluera au mêmerythme que le PIB). Les colonnes suivantes montrent les résultats des simulations selon trois hypothèses distributives :

1. En effet, les taux de pauvreté en 1990 et 2001 ne sont que rarement observés. Tous les pays de notre échantillon ont réalisé une ou plusieurs enquêtes auprès des ménages entre 1990 et 2001. L'estimation de l'incidence de la pauvreté en 1990 est effectuée à partir du taux de pauvreté fourni par l'enquête la plus proche de cette date, en appliquant à la consommation moyenne estimée par l'enquête, le taux de croissance moyen sur la période de la consommation privée agrégée par tête, publié par les World Development Indicators. Étant donné que l'agrégat de consommation privée publié par les Comptes Nationaux et la consommation moyenne calculée par les enquêtes n'évoluent pas au même rythme, nous appliquons un coefficient correcteur, de façon à simuler l'évolution de la consommation telle que mesurée par les enquêtes à partir de l'évolution de la consommation agrégée (cf. Cling et al., 2004, pour plus de détails). La même méthode est employée pour 2001. En revanche aucun coefficient correcteur n'est appliqué pour les simulations de 2002 à 2015.

Tableau 4. – Évolution simulée de la pauvreté absolue selon plusieurs scénarios de croissance

 

SIMULATIONS POUR L'ANNÉE 2015

Zone ou pays

1990

2001

TCAM* PIB/hab de 2002 à 2015

Croissance neutre

Croissance pro pauvres

Croissance régressive

Nbre de pauvres (millions)

%

Nbre de pauvres (millions)

%

Nbre de pauvres (millions)

%

Nbre de pauvres (millions)

%

Nbre de pauvres (millions)

%

Scénario 1 : scénario de base de la Banque mondiale

Asie de l'Est & Pacifique

443,0

29,0

256,6

14,7

5,5

96,0

4,9

51,1

2,6

109,1

5,6

Europe & Asie centrale

3,7

0,8

20,0

4,4

4,1

7,0

1,5

5,0

1,1

8,0

1,7

Amérique latine & Antilles

46,4

12,2

47,8

10,4

1,8

46,3

8,4

45,7

8,3

46,6

8,5

Moyen Orient & Afrique du Nord

4,0

2,2

4,4

2,0

2,5

3,0

1,1

2,4

0,8

3,2

1,2

Asie du Sud

457,5

41,5

420,1

31,1

4,1

191,8

11,7

120,5

7,3

225,5

13,7

Afrique subsaharienne

167,7

42,7

239,6

46,2

1,5

269,0

40,6

265,5

40,1

270,4

40,9

Chine

373,8

32,9

211,6

16,6

5,5

81,7

5,9

45,2

3,3

91,2

6,6

Inde

357,4

42,1

345,8

33,5

4,1

156,7

12,7

98,7

8,0

184,1

14,9

Hors Chine et Inde

391,1

12,3

431,1

17,6

3,1

374,8

12,8

346,2

11,8

387,5

13,3

Total

1 122,3

27,8

988,5

20,8

3,8

613,2

11,1

490,0

8,8

662,8

12,0

Scénario 2 : chaque pays a, jusque 2015, une croissance identique à celle de la période 1990-2001

Asie de l'Est & Pacifique

443,0

29,0

256,6

14,7

4,9

107,8

5,5

65,5

3,4

119,7

6,2

Europe & Asie centrale

3,7

0,8

20,0

4,4

0,0

25,7

5,5

26,8

5,8

24,5

5,3

Amérique latine & Antilles

46,4

12,2

47,8

10,4

2,0

48,1

8,8

47,4

8,6

48,4

8,8

Moyen Orient & Afrique du Nord

4,0

2,2

4,4

2,0

1,1

4,5

1,6

4,3

1,5

4,6

1,7

Asie du Sud

457,5

41,5

420,1

31,1

1,4

384,0

23,4

365,6

22,2

390,6

23,8

Afrique subsaharienne

167,7

42,7

239,6

46,2

0,1

305,9

46,2

305,2

46,1

305,3

46,1

Chine

373,8

32,9

211,6

16,6

7,8

80,4

5,8

43,4

3,1

90,1

6,5

Inde

357,4

42,1

345,8

33,5

2,8

308,7

25,1

292,9

23,8

314,4

25,5

Hors Chine et Inde

391,1

12,3

431,1

17,6

1,0

486,9

16,7

478,4

16,4

488,8

16,7

Total

1 122,3

27,8

988,5

20,8

2,1

875,9

15,8

814,7

14,7

893,2

16,1

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, 2004; Banque mondiale, Global Economic Prospects, 2005; Banque mondiale, site PovcalNet : http://iresearch.worldbank.org/Povcal/Net/jsp/index.jsp; nos propres calculs.

– croissance neutre, qui correspond à une croissancede la consommation moyenne du premier quintile égale à celle de la croissance globale de la consommation;

– croissance pro-pauvres; nous retenons l'hypothèse qu'en moyenne la consommation privée par tête du premier quintile croît deux fois plus vite que celle de l'ensemble de la population;

– croissance régressive, simulée en supposant au contraire que la consommation moyenne dans le premier quintile croît deux fois moins vite que celle du reste de la population1.

1. Afin d'éviter l'erreur de Dollar et Kraay (2002) concernant les épisodes de croissance négative, l'élasticité retenue dans ce cas sous l'hypothèse de croissance pro-pauvre est fixée à 0,5 ce qui correspond à une baisse de la consommation du quintile le plus pauvre deux fois moins rapide que celle de l'ensemble de la population; et réciproquement pour la croissance régressive.

Au niveau mondial, le résultat de notre simulation à l'horizon 2015 pour le pourcentage de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté (soit 11,1 %de la population mondiale) dans l'hypothèse de croissance neutre basée sur le scénario de base de la Banque mondiale, est très proche de la prévision de la Banque mondiale présentée dans son Global Economic Prospects (10,2 %, voir tableau 1 ci-dessus), en partant d'un pourcentage équivalent en 1990 (27,8 % contre 27,9 %). Les résultats en niveau (nombre de pauvres) ne sont par contre pas comparables puisque nos simulations s'appuient sur un sous échantillon de la population des pays en développement.

Pour les raisons indiquées dans le texte, les chiffres du tableau 4 sont légèrement différents de ceux de la Banque mondiale repris dans le tableau 1 pour 1990 et pour 2015 (nos prévisions étant établies de manière différente et en partant d'une situation initiale qui n'est pas la même). La comparaison des différents taux de pauvreté obtenus selon les effets supposés de la croissance sur les inégalités montre que le « double dividende » de la réduction des inégalités est loin d'être négligeable. Ainsi, pour l'hypothèse de base de la Banque mondiale en termes de croissance mondiale (scénario 1), le nombre de pauvres est réduit de plus de 120 millions si la croissance est pro-pauvres par rapport à la situation où elle est neutre et de 170 millions par rapport à la croissance régressive. Quel que soit le scénario, le recul du nombre de pauvres est supérieur à 60 millions et il est d'autant plus important que la croissance est forte, conformément à la formule établie par Bourguignon. À l'échelle de l'ensemble des PED, le premier OMD serait atteint pour le scénario 1 dans tous les cas de figure. En revanche, dans l'hypothèse reprenant la tendance passée (scénario2), seule la croissance pro-pauvres permettrait presque la division de l'incidence de la pauvreté par deux entre 1990 et 2015.

Le tableau 4 présente aussi des résultats des simulations pour la Chine et l'Inde, deux pays où vivaient près des deux tiers des pauvres au niveau mondial en 1990. Les écarts entre les différents types de croissance sont très significatifs à l'horizon 2015, particulièrement dans le cas de l'Inde où le nombre et la proportion de pauvres sont les plus importants des deux pays : par exemple, les résultats de notre simulation suggèrent que si, conformément au scénario de la Banque mondiale, l'Inde croît à un rythme annuel de 4,1 % jusqu'en 2015, une croissance pro-pauvres permettrait de réduire le nombre de pauvres d'environ 60 millions supplémentaires par rapport à une croissance neutre. Selon ce scénario, l'incidence de la pauvreté deviendrait très faible (inférieure à 7 %) en Chine quel que soit le type de croissance, tandis que le nombre de pauvres ne connaîtrait qu'une légère diminution hors Chine et Inde, et augmenterait d'environ 100 millions en Afrique sub-saharienne.

L'examen des résultats par région montre cependant que l'ampleur des gains en termes de réduction de la pauvreté liés à une croissance pro-pauvres varie sensiblement d'une zone à l'autre. En effet, comme énoncé précédemment, le caractère pro-pauvres de la croissance est d'autant plus bénéfique que celle-ci est forte. Il s'agit là, à la fois, d'un simple effet de redistribution, lié au fait que plus la croissance est forte et plus la quantité de revenus à redistribuer vers les pauvres est élevée et d'une manifestation du double dividende, provenant du fait que plus la croissance est forte et plus le niveau de développement augmente rapidement, entraînant un accroissement de la sensibilité du taux de pauvreté au taux de croissance. Ces effets sont ensuite naturellement d'autant plus forts que le revenu de départ est lui-même élevé.

L'analyse ci-dessus explique que la croissance pro-pauvres ait autant d'effet pour l'Asie du Sud par exemple et au contraire si peu d'effet pour la zone Afrique subsaharienne : pour le continent dans son ensemble, et ceci quel que soit le scénario considéré, les différents types de croissance aboutissent à des résultats remarquablement proches en termes de nombre de pauvres et de pourcentage de la population vivant dans une situation d'extrême pauvreté; selon nos simulations, ce pourcentage atteindrait autour de 40 % à l'horizon 2015 dans le scénario 1 et environ 46 % dans le scénario 2.

3.2. Niveau de développement et inégalités structurelles : le poids du passé

La médiocre performance de l'Afrique subsaharienne pour l'évolution prévue de la pauvreté – quel que soit le scénarioretenu – s'explique par la combinaison de plusieurs facteurs qui se renforcent mutuellement. D'une part, les prévisionsde croissance, nettement inférieures à celles des autres zones (+ 1,5 % dans le cas le plus favorable contre + 3,8 % en moyenne), ont un impact direct sur la réduction de la pauvreté. D'autre part, l'Afrique pâtit d'un plus faible niveau de développement initial et d'un niveau élevé des inégalités de revenus, ce qui lui confère une faible valeur moyenne de l'élasticité du taux de pauvreté au revenu.

Tableau 5. – Taux de croissance nécessaire pour diviser par deux le taux de pauvreté absolue d'ici 2015

(1) Pays

(2) Gini

(3) Consommation privée par habitant en 2001 ($ PPA année 1993)

(4) % de pauvres en 1990

(5) Taux de croissance de 1990 à 2001 (moyenne annuelle)

(6) % de pauvres en 2015 si la croissance est identique à celle des années 90

(7) Taux de croissance annuel requis pour parvenir à l'objectif

(8) Différence (7)-(5)

Botswana

66,7b

1 624

31,3

   1,5

26,2

7,8

6,3

Burundi

42,4e

   478

42,4

 –2,8

77,2

7,0

9,8

Centrafrique

61,3b

   491

66,2

   -0,5

69,7

9,7

10,3

Côte d'Ivoire

43,8e

1 122

10,1

    0,4

14,3

5,9

5,5

Ethiopie

30,0g

   672

35,6

    2,4

11,8

0,9

 –1,5

Madagascar

47,5h

   483

45,8

 –0,5

63,7

8,0

8,5

Malawi

50,3d

   753

46,8

    2,3

30,5

4,5

2,1

Mozambique

39,6c

   634

35,2

 –1,2

43,6

4,4

5,6

Namibie

74,3b

2 415

35,6

    1,7

30,3

9,7

8,0

Nigeria

50,6c

   412

59,1

 –0,1

70,9

8,5

8,6

Afrique du Sud

57,8g

2 536

10,0

    0,1

10,6

5,9

5,8

Ouganda

43,1f

   274

86,7

    2,2

68,7

6,2

4,0

Tanzanie

59,0a

   796

48,8

    1,0

42,8

7,2

6,2

Brésil

59,3h

3 605

14,0

    3,0

  5,6

1,3

 –1,7

Mexique

54,9g

2 536

16,1

    1,3

  8,3

1,5

0,2

Panama

56,6g

4 321

12,1

    2,4

  5,0

1,1

 –1,3

Bangladesh

31,8g

  591

36,3

    0,8

30,2

3,0

2,2

Inde

32,5f

  602

42,1

    1,4

25,1

2,2

0,8

Chine

44,7h

1 322

32,9

    5,6

  5,8

0,1

 –5,6

Philippines

46,1g

1 280

20,0

    1,1

13,1

2,7

1,6

Thailande

43,2g

1 654

6,4

    2,6

  1,1

 –3,3

 –5,8

Vietnam

36,1e

  862

18,2

    5,0

  4,6

2,4

 –2,6

Source : Banque mondiale, base PovcalNet, 2004; calculs des auteurs.

Année de l'enquête utilisée pour le calcul du coefficient de Gini : (a) 1991; (b) 1993; (c) 1996; (d) 1997; (e) 1998; (f) 1999; (g) 2000; (h) 2001.

Pour que les pays africains atteignent l'objectif fixé en termes de réduction de la pauvreté, il faudrait qu'ils connaissent jusque l'année 2015 une croissance particulièrement forte du revenu par tête. C'est ce que montre le tableau 5, dans lequel, pour une sélection de pays, nous avons reporté le taux de croissance annuel moyen de la consommation par habitant nécessaire pour parvenir à l'objectif. Pour la plupart des pays africains retenus, le niveau de croissance requis pour parvenir à réduire de moitié le niveau de la pauvreté extrême est très élevé et nettement supérieur à celui qu'ils ont connu au cours de la dernière décennie.

Le tableau montre également que, pour un même niveau de développement, ce sont les pays où l'inégalité est la plus faible qui ont le plus de chances de parvenir à l'objectif. La comparaison entre le Malawi et la Tanzanie est à cet égard éclairante : bien que partant d'un niveau de développement et d'un taux de pauvreté similaires, le rythme de croissance (neutre) nécessaire pour atteindre l'objectif du Millénaire est beaucoup moins contraignant pour le Malawi parce que le niveau des inégalités y est sensiblement inférieur. Le même constat peut être fait pour le Mozambique et l'Éthiopie. Dans l'ensemble, la plupart des pays africains ne pourront pas relever le défi, à moins d'une rupture historique radicale, à l'inverse de nombreux autres PED, pour qui le rythme de croissance de la décennie 1990 est supérieur au rythme requis.

Plus généralement, bien que la valeur de l'élasticité du taux de pauvreté absolue au revenu soit une fonction croissante du niveau de développement et décroissante du niveau des inégalités, la façon dont cette valeur varie n'est pas linéaire. Pour illustrer ce point, nous avons simulé l'évolution de l'élasticité moyenne sur une période de 15 ans pour les pays de notre échantillon en supposant un taux de croissance commun égal à 3,8 % par an (scénario 1). Même s'il est difficile de « normer » l'arbitrage entre croissance et inégalités, il semble que l'évolution de l'élasticité soit plus sensible au second facteur. En premier lieu, on observe que la croissance, lorsqu'elle est neutre, contribue peu à modifier la valeur de l'élasticité. En second lieu, il apparaît que pour les pays où l'inégalité est très élevée (cas de l'Amérique latine) ou pour ceux dont le niveau de développement très faible est combiné à des inégalités substantielles (cas de l'Afrique subsaharienne), les effets bénéfiques de la dimension pro-pauvres de la croissance prennent beaucoup de temps à se manifester. La comparaison de l'évolution de l'élasticité entre l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud est éclairante sur ce point. Malgré un niveau de consommation par tête similaire, le niveau très supérieur des inégalités en Afrique conduit à accroître l'élasticité moyenne (moyenne arithmétique) de 0,8 en 2001 à 1,5 en 2015 en cas de croissance pro-pauvres (et à seulement 0,9 si la croissance est neutre); le niveau et l'accroissement de l'élasticité sont beaucoup plus importants en Asie du Sud (de 1,4 en 2001 à 3,1 ou 3,8 en 2015 suivant le type de croissance).

Au bout du compte, les simulations montrent que, si les conditions sont réunies, les bénéfices des politiques de redistribution en termes de lutte contre la pauvreté peuvent être potentiellement beaucoup plus importants que les méthodes de calcul traditionnelles pourraient le laisser penser. Le fameux « double dividende » de la réduction des inégalités sur la pauvreté doit être pris en compte. Cependant, l'évolution de l'élasticité du taux de pauvreté s'avère très sensible aux conditions initiales, les pays pauvres et inégalitaires étant de ce point de vue doublement handicapés. Le poids a priori prépondérant des inégalités structurelles devrait conduire à envisager sérieusement la possibilité de mettre en œuvre des politiques de redistribution radicales, qui, pour peu qu'elles n'inhibent pas de façon trop marquée la croissance (elles pourraient même avoir l'effet inverse), seraient susceptibles d'engendrer des effets dynamiques particulièrement favorables. Vaste programme, s'il en est ! A la fois pour éviter les ruptures qu'un tel choc pourrait causer (l'expérience en cours au Zimbabwe étant là pour inciter à la prudence), mais aussi pour en imaginer les modalités opératoires (quel type de redistribution : revenus, patrimoine, facteurs, etc. ?) et bien sûr l'économie politique.

CONCLUSION

La prééminence accordée à la croissance comme instrument de lutte contre la pauvreté par un courant d'économistes dont Dollar et Kraay se sont fait le porte-drapeau a conduit à négliger d'autres éléments tout aussi importants, relatifs aux questions d'inégalités au sens large, qui peuvent aussi être reliés à la question générale de l'organisation sociale et de la participation citoyenne désignée en anglais sous le terme d'empowerment. Ce choix des IBW influence directement les politiques de réduction de la pauvreté; celles-ci négligent largement, voire s'opposent à toute politique active de réduction des inégalités.

Nous avons montré dans ce chapitre la nécessité d'élargir la perspectiveen mettant empiriquementen évidence l'impact d'une réduction du niveau des inégalités derevenu dans un pays sur l'évolution de la pauvreté monétaire à long terme, sans pour autant entrer dans l'analyse du contenu de ce type de politiques. L'importance de cet élargissement est d'autant plus grande qu'il est manifeste que les objectifs que s'est assignée la communauté internationale en termes de réduction de la pauvreté ne seront pas tenus, au moins pour des continents entiers tels que l'Afrique subsaharienne. La prudence s'impose d'ailleurs en ce qui concerne la prédiction faite par la Banque mondiale d'une division par deux de la pauvreté au niveau mondial entre 1990 et 2015, si on se rappelle que la même prévision avait déjà été effectuée en 1990 pour la période 1985-2000 alors que le pourcentage global a finalement à peine diminué au cours de cette période. Dans le même ordre d'idées, rappelons aussi l'incertitude considérable affectant ces statistiques sur le passé mise en évidence notamment par le débat suscité par Bhalla, qui ne pourra être réduite à long terme qu'au prix d'un effort considérable d'investissement dans ce domaine.

Quoi qu'il en soit, notre analyse nous conduit à affirmer que la croissance ne suffit pas pour la réduction de la pauvreté; elle en est une condition nécessaire mais doit s'accompagner de la mise en place de politiques de réduction des inégalités présentes et futures. Pour cette raison, nous préconisons de ne pas se limiter à l'approche à la fois consensuelle et réductrice de la lutte contre la pauvreté, porteuse d'ambiguïtés et source potentielle de fortes désillusions comme on l'a vu, mais d'élargir le champ à la lutte contre les inégalités et l'exclusion. Il serait d'ailleurs utile que des travaux ultérieurs aillent plus loin dans cette voie, en évaluant précisément l'impact sur la pauvreté de mesures bénéficiant directement à des populations démunies ciblées, comparé à celui de mesures indirectes agissant à travers la réduction des inégalités. Il conviendrait aussi de mieux apprécier l'ampleur possible du « double dividende » mis en évidence par cet article à partir d'une évaluation rétrospective des politiques redistributives menées dans quelques pays, et de leur impact en matière de pauvreté et d'inégalités.

Pour prendre en compte la relation entre croissance-pauvreté et inégalités dans toute sa complexité, un approfondissement de l'effort méthodologique engagé par les chercheurs au coursdes dernières années est enfin nécessaire. Cet approfondissement devrait viser d'une part à éviter l'arbitraire habituel dans le choix des indices et des seuils de pauvreté monétaire, et d'autre part à dépasser une approche globale dans le but de tirer tout le bénéfice potentiel de l'information individuelle procurée par les enquêtes auprès des ménages.

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