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Chief Editor

ID: 92929
Added: 2006-01-16 21:48
Modified: 2006-03-24 12:00
Refreshed: 2012-02-10 18:06

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Chapitre Introductif - « Développement économique, croissance et réduction de la pauvreté : arbitrages ou synergies ? »
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Fouzi Mourji - LASAARE, Université Hassan II, Bernard Decaluwé - CIRPEE, Université Laval Québec et Patrick Plane - CERDI-CNRS, Université d'Auvergne

PRÉAMBULE

Les articles présentés dans cet ouvrage et dont nous situons la portée dans ce chapitre introductif proviennent d'une sélection de communications présentées aux Sixièmes journées scientifiques du réseau « Analyse Économique et Développement » de l'Agence Universitaire de la Francophonie. Plusieurs contributions à cet ouvrage sont en même temps le fruit de projets de recherche appuyés par le réseau PEP « Politique Économique et Pauvreté ». Ces journées, qui avaient pour thème central : « Le financement du développement et la réduction de la pauvreté », se sont déroulées à Marrakech en mars 2004. Outre l'AUF, ces journées ont bénéficié de l'appui financier, matériel et logistique de la Faculté des Sciences Juridiques, Économiques et Sociales de l'Université Hassan II-Casablanca, de la compagnie d'aviation Royal Air Maroc, et du Centre de Recherche pour le Développement International CRDI-Canada. La production de cet ouvrage n'aurait pas été possible sans l'appui financier de l'AUF et du CRDI-Canada.

L'étude des inégalités et de la pauvreté dans leur rapport à la croissance économique a toujours tenu une place éminente dans les recherches afférentes à l'économie du développement. Jusqu'au début des années quatre-vingt, sous l'influence des travaux de Kuznets (1955), les pionniers de la discipline mettaient ces variables dans une relation quasi-déterministe. La relation croissance-pauvreté s'illustrait par la célèbre courbe en « U » inversé. Au premier stade du développement, les inégalités s'aggravent avec la diversification des activités et le dualisme économique qui en résulte, avec les mouvements de population active du secteur primaire vers le secteur secondaire. Au second stade, la relation se stabilise, puis les inégalités finissent par décliner sous l'influence notamment des politiques de redistribution publique et des transferts de ressources productives conduisant à une égalisation inter-sectorielle des rémunérations des facteurs de production. Pour les pays encore faiblement développés, les inégalités de revenu seraient donc une conséquence de l'accélération de la croissance, une liaison qui est aujourd'hui contestée à la fois au niveau de la relation causale et du signe même de l'influence attendue.

Pour certains analystes, la démonstration de la relation de Kuznets ne tiendrait d'ailleurs qu'à la condition de contrôler économétriquement pour la corrélation pouvant exister avec d'autres variables ayant un impact significatif sur la croissance ou la distribution des revenus. Fishlow (1995) a, par exemple, mis en avant les distorsions d'allocation des ressources résultant du protectionnisme commercial. Plus grave de conséquences, et sur un terrain microéconomique, certains auteurs ont fait valoir l'idée qu'il serait difficile d'entrer efficacement dans un processus de diversification manufacturière sans l'acceptation d'une certaine concentration préalable des richesses. Cette concentration serait en quelque sorte une condition de l'accumulation du capital pour supporter les coûts fixes et irrécupérables résultant de l'innovation. Sous cette hypothèse, les variables sont dans un rapport de causalité inverse de celui postulé par Kuznets. La même démarche est implicite dans les modèles microéconomiques mettant l'accent sur les incitations. Refuser l'inégalité dans la distribution des revenus, c'est inévitablement donner prise à des phénomènes de hasard moral qui sont d'autant plus importants que l'effort du travailleur est plus difficile à mesurer.

L'acceptation des inégalités est-elle pour autant sans limites ? La littérature a récemment donné du relief à l'idée que de trop grandes inégalités pouvaient être un vecteur d'instabilités politiques et sociales, un facteur d'affaiblissement des incitations à investir et conduire à une mauvaise allocation des ressources réduisant ainsi la croissance à long terme. Dans ce registre d'influences, des auteurs ont suggéré que de fortes inégalités seraient un facteur d'inhibition dans l'accès au crédit. Les agents dépourvus de garanties se trouveraient en effet dans l'impossibilité d'accéder au système bancaire et de financer des projets potentiellement rentables, au détriment de leur propre bien être, mais aussi de celui de l'ensemble de la collectivité. La relation entre les inégalités et la croissance économique serait donc tout aussi complexe que le suggérait le modèle de Kuznets, mais avec des phénomènes d'endogénéité des variables et des mécanismes de transmission de leurs effets beaucoup plus variés que ceux sur lesquels les économistes ont initialement porté leur attention. Face à ce qui ressemble fort à une indétermination des modèles théoriques et leurs applications sur données transversales ou de panel, Ravi Kanbur et Lyn Squire (1999), parmi tant d'autres auteurs, invitent à promouvoir une croissance capable de limiter les implications inégalitaires qu'elle peut engendrer de la croissance par adoption de mesures « pro-pauvres ».

La relation entre la croissance économique et la pauvreté est sans doute moins incertaine que celle avec les inégalités. La dynamique Chinoise accepte assez largement cette hypothèse. La forte croissance, au rythme de 10 % par an sur la dernière décennie, a conduit à marquer une réelle avancée en matière de recul de la pauvreté. Le Tableau cidessous, que l'on emprunte à Chen et Wang (2001), montre qu'ici, en une dizaine d'années, le pourcentage de la population vivant en des sous du seuil de un dollar par habitant a diminué de moitié, passant de 31,5 % en 1990 à 17,4 % en1999. Cette évolutionest cependant contrastée quand on introduit la dimension spatiale, notamment la dualité géographique entre les villes et les campagnes. En effet, si dans les deux cas l'extrême pauvreté a diminué dans des proportions voisines sur la période, en ville, le phénomène a quasiment disparu tandis que dans les campagnes, il concerne encore prés d'un chinois sur quatre.

Pauvreté et inégalités en Chine (% sur la période 1990-1999)

Pauvreté (moins d'un dollar par jour)

1990

1999

Campagnes

42,5

24,9

Villes

1

 0,5

Chine

31,5

17,4

Indice de Gini (inégalités)

1990

1999

Campagnes

30

34

Villes

23

30

Chine

35

42

Source : Chen et Wang (2001).

Quoi qu'il en soit, alors que ces évolutions ont été favorables dans les deux cas, la partie basse du tableau établit que le recul de la pauvreté s'est conjugué avec un creusement des inégalités. Mesurée par l'indice de Gini, celles-ci ont progressé de 7 points d'indice dans les villes où la dynamique de croissance a été la plus forte, et de 4 points dans les campagnes où la croissance a été de moindre intensité. Au total, les inégalités se sont donc accrues, mais avec une diminution de la pauvreté. Cet accroissement spectaculaire des inégalités est particulièrement préoccupant, car par sa nouveauté, l'apparition d'inégalités criantes pourra devenir la cause de tensions importantes entre les couches sociales conduisant éventuellement à une réduction du rythme de la croissance globale de l'économie. Le rôle de la mondialisation dans cette double évolution est incontestable, laissant cependant dans l'ambiguïté la réponse à cette importante question : la pauvreté aurait-elle pu régresser sans une certaine tolérance aux inégalités ? Il y a là matière à une profonde réflexion à laquelle ni les États ni les organisations internationales ne peuvent se soustraire.

Peut-on au moins dire que la croissance du produit intérieur brut constitue une « assurance » contre la pauvreté ? Si à long terme la chose est entendue, la présence d'effets de seuil n'est pas à écarter comme en témoigne un assez grand nombre de pays africains à croissance lente, ouvrant potentiellement la voie à l'existence de « trappes de pauvreté ». En Ouganda, la croissance deprès de 4 % par ansur la dernière décennie n'a pas engendré de baisse significative de la pauvreté ou de la mortalité infantile. Situé dans le voisinage du taux de croissance de la population, ce taux suggère qu'au niveau d'une stabilisation du produit moyen par tête, le recul de la pauvreté est hypothétique, contingent aux inégalités de distribution qui pourront exclure les pauvres de toute augmentation de bien être. Au Bénin, les années de croissance se sont même conjuguées avec une progression du nombre de pauvres, ce qui constitue en partie l'explication de la mauvaise évaluation de la gouvernance telle qu'appréciée par le CPIA de la Banque mondiale.

À regarder les choses plus globalement, les chiffres produits par la CNUCED (2002) suggèrent qu'entre 1995 et1999, la moitiéde la population des 49 pays les moins avancés vivait avec moins de un dollar par jour, les quatre cinquièmes avec 2 dollars. Dans 14 de ces pays où la croissance du produit par tête a augmenté, la pauvreté a toutefois diminué, mais dans des proportions généralement limitées. Pour des taux de croissance économique relativement faibles, il est donc difficile de satisfaire les impatiences de la communauté internationale en matière de réduction du nombre de déshérités. Il faut promouvoir une politique de redistribution (cf. Bourguignon, 2002), ce vers quoi se sont récemment orientés les États avec la finalisation de Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP), généralement en accompagnement de remises de dettes publiques au titre du mécanisme relatif aux Pays Pauvres et Très Endettés (PPTE).

Dans la perspective des CSLP, la réduction de la pauvreté répond à une démarche politique volontariste allant au-delà des logiques spontanées de trickle down dont étaient imprégnés les programmes d'ajustement structurel. Entre 1979 et la fin du millénaire, la plupart des pays en développement ont fait l'expérience de politiques de caractère standard autour du rétablissement des équilibres macro-économiques et financiers internes et externes, par la correction des distorsions de prix, et par la mise en œuvre de réformes budgétaires et sectorielles. Ces politiques du « consensus de Washington », pour reprendre l'expression attribuée à John Williamson (1990), privilégiaient le retour à la croissance par la restauration des grands équilibres internes et externes, par l'assainissement des finances publiques, par l'ouverture commerciale sur fond de libéralisation des échanges internationaux et ajustements de taux de change et par la déréglementation et la sécurisation des droits de propriété. Ces politiques demeuraient toutefois en retrait des problématiques de réduction de la pauvreté autrement que par la redistribution des villes vers les campagnes par le jeu des prix relatifs et le biais de réformes des filières agricoles. Ce genre d'approche, sans avoir démérité, n'a pas répondu aux attentes des États et de leur population.

Certes, le processus de rééquilibrage financier a produit des effets à la fois tangibles et bénéfiques, mais avec une faible reprise de la croissance de la production conduisant dans certains cas à une lente érosion de la pauvreté et dans d'autres, à son exacerbation. Le consensus de Washington « augmenté » des réformes institutionnelles et de l'action en faveur de la bonne gouvernance n'a pas eu davantage d'impact décisif sur la dynamique du développement (cf. Rodrik, 2001). La boîte à outils de l'économiste du développement ne s'est élargie qu'à la marge, grâce à une meilleure prise en compte des institutions de l'économie de marché à travers l'attention portée au cadre juridique, au mécanisme de réglementation du système financier et des situations imparfaitement concurrentielles. La prudence a également gagné les esprits en matière de libéralisation, notamment en ce qui concerne les mouvements de capitaux à la suite des graves crises de change de la fin des années quatre-vingt-dix. Toutefois, rien n'a été ajouté quant à la lutte frontale contre le phénomène de pauvreté. Or, la croissance économique n'est pas une mesure suffisante de l'évolution du bien être social. Elle ignore les phénomènes de distribution dont les implications sont très variables pour les pauvres. Et Rodrik (2001) de soutenir qu'en aidant les déshérités, on donne corps à la meilleure des stratégies en matière d'augmentation du niveau de revenu moyen par habitant. Car la diminution de la pauvreté resserre l'écart entre les coûts sociaux et privés, et maximise les « capabilities » dans une perspective de développement durable. Il fallait donc dépasser les logiques du consensus de Washington, et compter sur des initiatives dont les effets sur la réduction de la pauvreté faisaient désormais figure de priorité de l'action publique.

Les Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP) ont innové en ce sens dans le contenu et dans la conception des programmes macroéconomiques. L'action contre la pauvreté s'y dessine notamment en termes d'une réflexion et d'une action collectives largement ouvertes à la participation de la société civile. Dans des pays en développement où les principes de la démocratie pluraliste sont fraîchement installés, où la mutation de la démocratie formelle en démocratie réelle constitue encore un passage délicat avec des populations majoritairement analphabètes, la concertation avec les associations représentatives permet de donner de la « voix » aux pauvres. Elle facilite la prise de parole et leur empowerment, la tenue des engagements publics de nature à améliorer le bien être des populations déshéritées.

Non sans relation avec les travaux initiaux de Mancur Olson (1966), le coût de l'action collective est ainsi réduit par la participation directe de ceux qui sont organisés et capables de révéler les préférences des pauvres. La démarche intellectuelle est donc très différente de celle qui présidait à l'élaboration des programmes de stabilisation et d'ajustement structurel où les États subissaient plus qu'ils ne construisaient leur agenda de réformes, où les populations étaient davantage pensées comme sujets de l'ajustement que comme acteurs de leur propre développement. Les difficultés à promouvoir cette nouvelle et ambitieuse politique ne sont pas minces. La stratégie va incontestablement dans le sens d'un dépassement du trickle-down, d'une représentation de la pauvreté comme un appendice, une conséquence de la croissance réalisée plus qu'une démarche politiquement délibérée. L'élévation mécanique du produit par tête ne peut suffire à elle seule. Avec ou sans croissance, la pauvreté est désormais au cœur des préoccupations communes. Mais de quelle pauvreté parle-t-on dans la mesure où le champ sémantique du concept est très étendu avec tous les risques de résultats contradictoires inhérents à cette polysémie ?

Au premier abord, la pauvreté est souvent perçue, du moins parmi les économistes, dans sa manifestation monétaire « absolue » à travers un revenu permettant de satisfaire un niveau minimal de consommation. Ce revenu varie avec l'évolution des prix du panier de biens et sa transformation, et à plus long terme, dans une logique de pauvreté « relative », avec les habitudes sociales, le niveau de vie minimal considéré comme socialement acceptable dans le pays. Le prolongement international de la mesure de la pauvreté « absolue » conduit à mettre l'accent sur des seuils en dollars, qui frappent à la fois l'imagination, tout en correspondant à un niveau de couverture minimale des besoins de l'Homme. On a mentionné plus haut les seuils d'un ou deux dollars par jour et par habitant, mais il est bienévident qu'il ne suffit pas de connaître l'incidence de la pauvreté, encore faut-il être en mesure de juger du degré de privation des plus pauvres. Dans cet esprit, les indices FGT (du nom des auteurs Foster-Greek et Thorbeke) sont couramment utilisés afin de mesurer la profondeur et la sévérité de la pauvreté (voir par exemple les contributions de S. Bibi et J.-Y. Duclos et celle de S. Fambon dans cet ouvrage). Nécessaires pour mieux saisir l'ampleur du problème, ces indices sont aussi utiles pour mesurer l'efficacité des politiques publiques de lutte contre la pauvreté. Par exemple, si l'on se limitait à choisir comme seul critère la réduction du nombre absolu de pauvres dans une collectivité, les politiques les plus efficaces seraient celles qui visent les ménages situés au voisinage du seuil de pauvreté sans égard à ceux qui se trouvent dans une situation plus critique. L'utilisation de mesures plus sophistiquées est donc nécessaire si l'on ne veut pas réduire les préoccupations de politiques économiques à leur expression la plus simple, voire la plus simpliste. Il en est d'ailleurs de même pour les comparaisons internationales où la fixation de seuils arbitraires du type un ou deux dollars par jour et par habitant est dépourvue de sens.

Dire que la pauvreté est un phénomène multidimensionnel est devenu, depuis le début du nouveau millénaire, une trivialité que la majorité des économistes ont acceptée de reconnaître, du moins en théorie. En pratique, la majorité des études appliquées utilisent un indicateur unidimensionnel pour juger du niveau de bien-être des individus ou des ménages dans une population. Certes, il existe des tentatives pour tenir compte de dimensions multiples pour mesurer le bien-être : revenu, consommation calorique, espérance de vie, niveau d'éducation, accès à l'eau potable, etc. Mais la plupart des méthodes disponibles se réduisent invariablement à agréger avec des pondérations ad hoc, les différents indicateurs en un seul indice synthétique revenant ainsi à une analyse unidimensionnelle. L'exemple le plus connu est certainement l'Indicateur de Développement Humain (IDH) proposé par le PNUD en 1990 qui utilise une moyenne pondérée de l'espérance de vie à la naissance, du niveau d'éducation et du PNB par habitant comme mesure du bien-être d'une population. Tous ces indicateurs impliquent nécessairement le choix de règles d'agrégation et de pondération qui, en définitive, sont nécessairement arbitraires. Ainsi deux règles d'agrégation différentes peuvent conduire à des conclusions contradictoires quant au degré de privation de bien-être de groupes particuliers de la population. A notre connaissance, peu de travaux ont été réalisés dans ce domaine et on peut penser que c'est dans cette direction que se continueront les efforts comme en fait foi le travail récent de J.-Y. Duclos, D. Sahn et S. Younger (2005).

La pauvreté peut aussi se mesurer en mettant en avant non plus seulement les biens et les ressources monétaires, mais également les « capabilities » et libertés, autrement dit, les caractéristiques individuelles et sociales sur la base desquelles se construit la personne. En faisant référence aux travaux d'Amartya Sen (1999), l'important est que les individus soient libres de choisir le mode de vie qu'ils ont de bonnes raisons d'apprécier. Ce qu'il s'agit de distribuer de façon équitable, ce ne sont pas seulement les biens matériels, mais surtout les « capabilities » permettant de développer des modes de fonctionnement (functionings) humains fondamentaux pour promouvoir une vie digne et sensée.

C'est incontestablement dans ces directions que s'oriente la réflexion actuelle des économistes. De même c'est autour des préoccupations relatives aux multiples dimensions de la pauvreté qu'a été conçu le contenu social des DSRP, qui retient aujourd'hui l'attention de la communauté mondiale à travers les objectifs du millénaire (ODM).

Les acteurs du développement, au premier rang desquels les responsables politiques, ont en effet pris date. À l'horizon 2015 et sur la base des données de référence de 1990, huit objectifs devront être atteints qu'il convient de rappeler :

1) la réduction de l'extrême pauvreté avec une diminution de moitié de la proportion des individus vivant avec moins d'un dollar par jour et souffrant de la faim;

2) l'éducation primaire pour tous;

3) la promotion de l'égalité des sexes et de l'autonomisation des femmes;

4) la baisse dans la proportion des deux tiers du taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans;

5) la diminution des trois quarts du taux de mortalité maternelle;

6) l'inversion de la tendance du VIH/SIDA;

7) la promotion d'un développement écologiquement viable avec notamment la contraction de moitié du pourcentage de la population n'ayant pas accès à l'eau potable;

8) last, but not least, la mise en place d'un partenariat mondial pour le développement impliquant l'élargissement des flux d'aide publique.

Le rendez-vous sur ces ODM est donc pris avec un engagement politique volontariste qui passe par le souci d'atteindreles cibles indépendamment du niveau de la croissance économique. Lutte contre la pauvreté et croissance du PIB sont donc dans un rapport de priorité inversé en regard de ce que supposait la thèse du « trickle down ». La seconde facilite la réalisation des ODM, mais de manière non exclusive dans la mesure où les logiques redistributives internes et l'aide publique extérieure concourent aussi à ce résultat. La croissance économique n'est que le moyen principal du recul de la pauvreté. La Banque mondiale rappelle, dans deux des trois derniers Rapports sur le Développement dans le Monde, que la dynamique du système productif ne doit pas masquer la capacité d'agir sur le phénomène de la pauvreté et de l'iniquité dans la distribution des richesses. Dans le rapport de 2006, cette institution internationale propose une réflexion courageuse sur le phénomène et nous invite à (ré) examiner la relation complexe entre l'équité et le développement économique. Elle souligne en particulier qu'il ne faut pas confondre inégalités des chances et inégalités des résultats, car ces derniers dépendent aussi, en dernier ressort, des initiatives de chacun. L'adage « Aide toi et le ciel t'aidera » fonctionnerait pourvu que le « ciel » donne une chance égale à tous.

Le thème de l'équité auquel il est fait référence dans ce rapport emprunte beaucoup à la notion de « capabilities » de Sen. En d'autres termes, les inégalités de revenus sont acceptables dès lors qu'elles se fondent sur l'effort et les talents dans un contexte institutionnel garantissant l'accès universel aux mêmes possibilités d'épanouissement. Plutôt que de corriger les inégalités par une ponction désincitative sur le résultat, par une taxation des revenus par exemple, il faut donc créer les conditions ex-ante d'un résultat potentiellement accessible à tous, sans discrimination de genre, de couleur ou d'implantation géographique, sans influence décisive du revenu initial de la famille, ni du groupe social ou ethnique d'appartenance de l'individu. Les inégalités insupportables sont celles qui suscitent les inégalités des « chances », qui enracinent des comportements de rentes, des barrières à l'entrée et autres passe-droits excluant le plus grand nombre. La « nouvelle philosophie » de la lutte contre la pauvreté est donc celle de l'« égalité des chances » où chacun a la possibilité d'acquérir les mêmes moyens qui le conduira éventuellement au succès économique, de s'engager dans la vie publique en espérant le même rendement que tout autre pour un effort comparable. Cette mobilisation requiert souvent de profonds changements de politique publique, de s'investir dans les domaines de la formation du capital humain (éducation et santé), de l'accès au financement pour l'investissement productif dans des univers de marchés imparfaits et de rationnement du crédit.

En ce début de millénaire, vaincre la pauvreté est devenue l'affaire d'une mobilisation générale de la communauté internationale. Cette volonté s'est affirmée à l'occasion des réunions de Monterrey, Doha ou Johannesburg. La réalisation de ces objectifs en matière de développement humain sera inégale selon les indicateurs, selon également les régions d'observation. Si le monde est en bonne voie pour faire reculer l'extrême pauvreté mesurée par la disponibilité de moins d'un dollar par jour, mais également de promouvoir une certaine égalité des chances, le compte est loin d'y être pour l'atteinte d'objectifs aussi essentiels que l'éducation primaire, la parité homme femme ou la baisse de la mortalité infantile. L'Afrique est notamment en panne d'évolutions décisives. C'est une des raisons pour lesquelles elle focalise actuellement l'attention de la communauté internationale. C'est également cette convergence des regards sur ce continent qui fournit matière à une part importante des contributions proposées par ce livre.

La première partie évoque la pauvreté en traitant de la croissance de l'activité intérieure et de son financement, mais le système financier formel exclut toutefois une frange importante, pour ne pas dire dominante de la population. D'où la nécessité de s'interroger sur le rôle spécifique de la micro-finance et de sa contribution, notamment à la dynamique de la petite voire de la micro-entreprise. La seconde partie de l'ouvrage porte un éclairage sur les inégalités et mécanismes de transfert au sein des ménages, mais également sur la redistribution et son impact sur la pauvreté.

Le premier article du livre revient en détail sur la question complexe de la relation entre croissance économique, inégalités et pauvreté. Si cette dernière semble avoir régressé de par le monde en développement, ce n'est pas sans ambiguïtés en raison même des problèmes inhérents à sa mesure et à son suivi statistique. Du travail de J.-P. Cling, P. Devreyer, M. Razafindrakoto, F. Roubaud, on retient que la croissance a induit la réduction de la pauvreté, mais de manière encore insuffisante. Pour accélérer le processus, il faudra passer par un vigoureux engagement politique en faveur de la lutte contre les inégalités enten-dues au sens large. Sans cette volonté, à l'horizon 2015, la réduction de la grande pauvreté telle qu'exprimée par les objectifs du millénaire (ODM) ne seront vraisemblablement pas atteints. En d'autres termes, le phénomène poursuivra sa décrue selon une variété géographique qui conduira notamment à mettre en évidence une baisse significative en Chine, mais un reflux lent et hypothétique en Afrique sub-saharienne. Les auteurs sont donc conduits à un plaidoyer en faveur d'une politique de redistribution centrée sur les inégalités monétaires. Si les effets de répartition des revenus ne sont pas neutres, quel peut-être l'impact du développement financier et de son instabilité ?

Sylviane Guillaumont et Kangni Kpodar portent l'éclairage sur cette importante question qui compte encore peu de travaux d'économie appliquée. Depuis le modèle de Stiglitz et Weiss (1981), on sait que les imperfections du marché financier jouent un rôle important sur l'exclusion. Quelle que soit la qualité de leur projet, les agents pauvres sont condamnés à rester en marge du financement dès lors qu'ils sont dans l'impossibilité de fournir des garanties réelles. La réduction de ces imperfections de marché par une meilleure accessibilité aux sources du financement formel est donc un facteur d'altération de la pauvreté. Le test économétrique que conduisent les auteurs sur un échantillon de plus d'une centaine de pays sur la période 1966-2000 ne rejette pas l'hypothèse d'un effet globalement bénéfique. Cependant, le développement du système financier va de pair avec des situations de crise, plus généralement avec des instabilités qui sont saisies par la moyenne des écarts absolus entre le ratio des liquidités (M3/PIB) et sa valeur tendancielle de long terme. En se plaçant du point de vue du bien être des pauvres, l'analyse fait effectivement ressortir qu'en longue période, l'instabilité du système financier a pour partie érodé les avantages inhérents à son développement.

L'accès au système financier est important en ce qu'il élargit les possibilités d'action de l'individu. Les imperfections du marché du crédit participent de ces inefficacités qui frustrent les agents en limitant leur accès aux biens comme aux potentialités d'investissements socialement rentables. Sur données macroéconomiques, Florent Bresson s'intéresse à mettre en évidence une facette du sujet qui reste largement à explorer : l'effet du développement financier sur les inégalités de revenu et plus particulièrement sur les inégalités d'accès à l'éducation. Cette seconde dimension est importante et novatrice du point de vue de l'économie appliquée. Elle conditionne la formation du capital humain, les « capabilities » dont on a souligné avec Sen (1999) qu'elles étaient un facteur clé de l'épanouissement de la personne. Or les imperfections du marché du crédit sont potentiellement à l'origine d'une sous-production d'éducation, le capital humain ne pouvant s'accroître qu'au prix de financements que les individus ne peuvent mobiliser en suffisance. Sur la base d'un échantillon de 130 pays observés sur la période 1960-1999, les résultats obtenus par l'auteur ne rejettent pas l'idée que le développement du système financier tendrait à accroître les inégalités de revenu, mais à réduire les inégalités de l'accès à l'éducation mesurées internationalement par le nombre d'années d'étude. L'accès au marché financier est donc un élément de l'égalité des chances, il permet à la fois de donner aux individus le mode de fonctionnement auquel ils aspirent en même temps qu'il est un facteur de bien-être social en facilitant la maîtrise des technologies efficaces.

Quatre articles composent le Titre II consacré précisément à la microfinance. Cette industrie dont l'émergence est relativement récente et le développement spectaculaire, est régie par des mécanismes qui répondent aux objectifs du millénaire avec une logique qui satisfait au principe d'égalisation des chances, explicité plus haut. Dans la lutte contre la pauvreté à travers la promotion de l'auto emploi, la micro-finance est considérée comme une des innovations majeures du dernier quart de siècle. En fait de par les caractéristiques de son fonctionnement, cette industrie interpelle les économistes pour deux principales raisons.

Sur le plan de la théorie, la pratique des groupes solidaires et plus généralement le recours aux réseaux sociaux, ont suscité des analyses fécondes par l'application de modèles visant à tester les hypothèses à la base des théories de l'agence avec ses dimensions relatives à l'aléa moral, à la sélection adverse ou au type de monitoring. En effet, plusieurs travaux partent du fait que le système financier formel réduit les problèmes d'asymétrie d'information en rationnant le crédit et en exigeant des garanties (Stiglitz et Weiss (1981)). Ces recherches observent ensuite que la pratique des crédits à des emprunteurs appar-tenant à des groupes solidaires au sein desquels les membres se cautionnent mutuellement, relève de contrats qui implicitement appliquent les enseignements des modèles d'agence. Zeller (1998) montre comment la sélection des membres du groupe par leurs pairs, accroît significativement la qualité des remboursements, du fait aussi de la surveillance, de l'entraide et de la pression, une fois les prêts obtenus. En réalité, l'émergence et surtout le développement accéléré de la microfinance ont également suscité des recherches visant à comprendre les comportements des agents et communautés qui pratiquent depuis longtemps la finance informelle – les tontines par exemple – qui a largement inspiré les procédures des institutions de microfinance (Morduch (1999).

Sur le plan de l'économie appliquée au développement, les recherches dans le domaine de la microfinance se situent dans le sillage des préoccupations relatives à la réduction de la pauvreté dans ses dimensions « statique » et « dynamique ». Elles analysent dans quelle mesure le développement des services financiers de proximité contribuerait à l'action sur l'une des manifestations de l'exclusion des populations pauvres, en leur permettant l'accès au crédit mais aussi aux autres services financiers vitaux (micro-épargne, micro-assurance, transferts de fonds au profit des familles des travailleurs migrants). En outre, et audelà des services offerts aux populations ciblées, les effets concernent ensuite la stabilisation des revenus, les régimes nutritionnels (meilleure gestion des périodes de soudure) et de façon plus générale la réduction de la précarité.

En étudiant l'impact sur le niveau de vie des populations pauvres et notamment sur l'effort en matière d'éducation des enfants et de dépenses de santé, ces recherches montrent comment sont ainsi rejoints les objectifs visant à généraliser les « capabilities », au sens cette fois de l'égalisation des chances pour les générations à venir. Cette dimension « ménage » vient compléter l'observation de l'impact sur l'activité économique des emprunteurs, souvent des gestionnaires de micro-entreprises du secteur informel. Les effets analysés sont donc en phase avec les développements récents de la réflexion sur les moyens les plus efficaces d'atteindre les objectifs du millénaire (telle qu'elle apparaît dans le rapport 2006 sur le développement dans le monde de la Banque Mondiale). En finançant des actifs exclus des circuits de financement formels, cette industrie se révèle plus efficiente que les politiques de redistribution des ressources, qui comportent des risques d'effets désincitatifs.

On observera de même, avec Morduch, que bon nombre de pays en développement avaient depuis les années 1950 jusqu'aux réformes structurelles des années 1980, tenté de mettre en place des mécanismes pour faciliter l'accès des pauvres au financement. Mais les programmes conçus ont généralement échoué du fait qu'ils n'étaient pas « demand driving », qu'ils ont connu des détournements d'objectifs au profit des populations relativement favorisées avec souvent de mauvais taux de remboursement. Tous ces facteurs ont réduit la viabilité financière des IMF et c'est la raison pour laquelle cette question est au centre des réflexions afférentes à la promotion de programmes de microfinance.

On notera enfin que si l'industrie de la microfinance a constitué un terrain fécond pour l'application empirique de plusieurs concepts théoriques mentionnés plus haut, ces travaux ont en outre donné lieu à des avancées méthodologiques. On citera par exemples la définition des échantillons appropriés et des groupes de contrôle en l'absence de données longitudinales (SEEP (2000) et Mosley (2000)) pour les études d'impact, et tout récemment, celui de l'application de l'économie expérimentale.

Les articles de Marie Godquin et Léandre Bassole abordent la microfinance sous l'optique de la pérennité/viabilité des institutions opérant dans cette industrie. Les deux auteurs analysent, sous des angles différents, les performances dans les remboursements de prêts, en recourant aux enseignements de la théorie des contrats appliquée au marché du crédit.

La première a travaillé sur les données relatives aux clients des trois plus grandes institutions de microfinance (IMF) au Bangladesh. Elle examine les déterminants des taux de remboursement, en focalisant son attention sur le rôle des innovations dans les procédures : prêts aux groupes, accompagnement par des services non financiers et mécanismes incitatifs dynamiques. Après avoir corrigé les biais dusà l'endogénéité de la taille des groupes, elle parvient à des résultats dont l'intérêt opérationnel et académique (par l'adaptation de techniques efficaces d'estimation) est notoire. L'auteur montre ainsi que les innovations dans les procédures d'octroi des prêts doivent être poursuivies, puisque l'ancienneté des groupes solidaires agit négativement sur la qualité des remboursements. Les cycles progressifs de prêts finissent par ne plus constituer l'incitation à honorer les échéances; les montants plus élevés et l'expérience des membres des groupes interfèrent pour moins faire jouer la caution solidaire. En concluant sur la nécessité de concevoir des incitations spécifiques pour les clients anciens aux quels les institutions veulent accorder des prêts plus élevés, l'auteur rejoint des innovations en cours dans l'industrie de la microfinance.

Avec une approche différente mais complémentaire, le travail de Léandre Bassolé traite précisément du rôle de la coresponsabilité du groupe sur les performances de remboursement, en utilisant les données de la clientèle d'IMF au Malawi. L'intérêt de l'approche réside dans la distinction entre « défaillance interne » et « défaillance externe » au groupe, pour déceler l'occurrence de défaillance stratégique. Ce questionnement, peu développé dans la littérature (Wenner (1995)), revient à tester l'existence et à évaluer l'asymétrie d'information entre les membres du groupe eux-mêmes et non plus seulement vis-à-vis de l'institution qui prête. Les résultats économétriques de l'auteur confirment le rôle positif des constituants de la coresponsabilité – pression, surveillance et entraide mutuelle – sur les performances de remboursement. Ils valident l'hypothèse selon laquelle la perte d'accès au crédit futur en cas de défaillance d'au moins un membre, augmente les risques d'occurrence de défaillance stratégique. L'auteur en déduit qu'il conviendrait de relâcher une des règles de coresponsabilité qui consiste à exclure des prêts futurs, tous les membres d'un groupe dont un des membres ne rembourse pas. Cette conclusion mérite discussion dans la mesure où elle remet en cause le fondement du système des prêts aux groupes solidaires et conduit à réduire le rôle que celui-ci est censé jouer. C'est peut-être une rigoureuse application des procédures qu'il convient de recommander : vérifier la qualité des groupes avant l'octroi pour assurer que l'auto sélection des membres a été correctement mise en jeu ainsi que les conditions de « stake holder ». Pour les clients anciens et les prêts élevés, la solution réside également dans les innovations que les IMF peuvent concevoir au niveau des systèmes d'incitation, comme évoqué dans l'article précédent de Marie Godquin. Il s'agirait par exemple d'introduire un système de garanties, plus facile à mettre en œuvre pour les clients ayant une expérience avérée avec l'IMF.

Les deux derniers articles du titre consacré à la microfinance, traitent de l'impact des services offerts aux populations pauvres ciblées par cette industrie. Le travail de Abdelkhalek Touhami a un caractère méthodologique, il présente des techniques statistiques utiles pour tester l'efficacité du financement des microentreprises dans la lutte contre la pauvreté. Il revient alors sur la question de l'échantillonnage avec les diverses strates concevables et rappelle les outils qui peuvent être utilisés pour analyser l'impact, avec un détail sur les indicateurs de pauvreté.

À partir de données d'enquêtes auprès d'unités de productions informelles opérant en milieu urbain, à Antananarivo (Madagascar), Flore Gubert et François Roubeau effectuent une analyse de l'impact des services offerts par une IMF. Le critère d'appréciation sur lequel ils s'appuient concerne les gains en efficacité productive. Ils prennent cependant le soin de vérifier au préalable si l'IMF en question touche bien la catégorie d'actifs ciblés, à savoir les unités de production exclues des systèmes formels de financement. Pour contourner les problèmes d'endogénéité inhérents au risque de biais de sélection, les auteurs ont appliqué la méthode des groupes appariés, sur données de panel de 2001 et 2003 (et donc avant et après la crise politique malgache). Cette base de données leur permet en outre d'effectuer une analyse fine de l'impact et d'apporter, selon le contexte politique environnant, un éclairage original sur les effets différenciés des services financiers de proximité. Les résultats des estimations révèlent ainsi que les indicateurs de performance, notamment la productivité apparente du travail, sont à l'avantage des clients comparés aux unités de production du groupe de contrôle. Ils expliquent ensuite que l'impact des services financiers offerts est significativement positif en phase de croissance, mais moins certain en période de crise. Bien que l'article n'établisse pas les liens entre ces résultats et les procédures de l'IMF, le détail des résultats peut être édifiant pour les opérateurs. L'étude pourrait être complétée avec l'analyse de l'effet sur la réduction de la pauvreté qui nécessite un questionnement spécifique sur le vécu des ménages dont sont membres les clients de programmes de microfinance (Mourji (2002)).

Le Titre III de l'ouvrage présente quatre contributions traitant des questions d'inégalités et de leurs relations avec le bien-être des membres du ménage. On y aborde successivement les questions de genre à travers : le travail et l'éducation des enfants au Maroc, les transferts de fonds provenant des jeunes filles tunisiennes exerçant comme employées à domicile, et le comportement des ménages polygames au Burkina Faso.

Dans leur étude, I. Fofana, J. Cockburn et B. Decaluwe s'attardent sur les impacts de l'ouverture commerciale sur la participation des hommes et des femmes au marché du travail et à la répartition du travail domestique au sein du ménage. Par travail domestique, ils entendent toutes les activités non directement marchandes telles que : cuisiner, soigner les enfants, entretenir la maison etc. Ils suggèrent qu'à cause de la libéralisation commerciale qui favorise les secteurs d'exportation intensifs en main d'œuvre féminine au détriment de la production intérieure, les impacts expansionnistes et contractionnistes sur la création ou la destruction d'emplois vont influencer leur salaire relatif et subséquemment leur participation aux tâches ménagères. Appliquée au Népal, leur analyse, qui s'appuie sur le développement d'un modèle d'équilibre général, montre que l'ouverture commerciale conduit à une plus grande participation des femmes sur le marché du travail, en particulier dans le secteur rural. Toutefois cette plus grande activité ne réduit pas le temps qu'elles consacrent aux tâches ménagères, ce qui les conduit à réduire le temps disponible pour le loisir exerçant ainsi une pression sur leurs activités personnelles.

Toutes les approches de la pauvreté incluent l'éducation parmi les indicateurs essentiels : qu'il s'agisse de mesurer son ampleur ou les chances de sa réduction. L'article de Mohamed Bougroum et Anouar Ibourk étudie les déterminants de l'offre de travail des enfants exerçant dans le secteur artisanal à Marrakech et analyse les facteurs qui influencent leur demande d'éducation. Ils abordent ainsi les deux dimensions évoquées, puisque le premier aspect est relatif à une des manifestations de la pauvreté et le second évalue les chances de sa relative rupture, à travers une amélioration de la productivité future des enfants travailleurs et les chances qu'ils auront de mieux éduquer leurs propres enfants. Les estimations économétriques obtenues font apparaître des résultats utiles pour les programmes d'alphabétisation et/ou d'éducation non formelle : la probabilité que l'enfant opte pour un retourà l'école ou un programme d'alphabétisation augmente si sa déscolarisation et son intégration au marché du travail ont été dus au degré de pauvreté du ménage auquel il appartient. Le recours à un logit multinomial (étant donné que les choix des enfants sont considérés comme discrets), favorise un affinement des conclusions. Ainsi, ils font apparaître que la variable « repos journalier » agit positivement sur la probabilité que l'enfant exprime un choix incluant de façon exclusive ou non la formule « alphabétisation » tandis que la variable « durée journalière de travail » agit dans le même sens, mais uniquement dans le cas du choix exclusif de la modalité « retour à l'école ». Comme l'article suivant le montrera également, des contraintes structurelles et institutionnelles limitent significativement les possibilités de choix dont disposent les jeunes Maghrébins.

B. Dostie et D. Vencatachellum partent de la constatation que beau-coup de familles tunisiennes fournissent du travail domestique à d'autres familles tunisiennes plus aisées. Étudiant la nature des relations contractuelles qui existent entre la famille d'origine et la famille d'accueil, ils constatent que la plupart des jeunes filles placées comme employées domestiques vivent avec leur employeur et ont une partie de leur salaire directement versée à leurs parents. L'existence de tels transferts, qualifiés de coercitifs, croît avec le nombre de jeunes sœurs alors que dans le cas des transferts volontaires, c'est le nombre de jeunes frères qui importe le plus. Cette étude est particulièrement intéressante, car elle montre que dans une économie en développement, le fonctionnement du marché du travail est régi par des règles institutionnelles implicites qui limitent les capacités d'adaptation des individus. La dimension des familles et leur composition étant dans ce cas précis un facteur déterminant du degré d'autonomie dont dispose l'individu pour profiter des fruits de son travail et pour améliorer éventuellement son bien-être.

A. Dauphin, G. Lacroix et B. Fortin s'interrogent sur le processus de décision au sein des ménages burkinabés et en particulier les ménages polygames. Qui prend les décisions au sein du ménage lorsque celui-ci est composé de plusieurs adultes ? À la différence des pays développés dans lesquels le ménage est moins fréquemment composé de plus de deux adultes, on trouve dans les pays en développement des « ménages » prenant des formes variées : ménages comportant des conjoints vivants avec des enfants d'âge adulte dont certains avec leur conjoint, ménages composés des enfants adultes et des parents âgés, familles étendues avec plusieurs frères et sœurs mariés vivants sous le même toit ou encore les ménages bigames ou polygames… Sur la base d'un modèle théorique rigoureux qui confronte le comportement de rationalité collective du ménage avec celui du ménage unitaire c'est-à-dire un ménage dans lequel une seule personne prend toutes les décisions pour l'ensemble des membres, les auteurs démontrent, que non seulement les résultats ne rejettent pas les hypothèses du modèle de rationalité collective, mais ils indiquent que dans le cas des ménages bigames, les trois époux influencent et participent aux décisions du ménage. Cette conclusion est importante car elle souligne combien il est nécessaire de repenser le concept de « ménage » dans la théorie du consommateur pour se rapprocher d'une vision où les individus interagissent au sein d'une structure. Leur comportement de consommation, d'offre de travail, d'investissement y compris en capital humain et d'épargne sont donc le fruit d'interrelations complexes où les rapports de force économique jouent un rôle non négligeable.

Le dernier Titre du livre traite des questions de redistribution et de pauvreté. Ici encore, les contributions sont à caractère appliqué puisque les articles traitent du cas du Cameroun et de la Tunisie et s'appuient sur un cadre analytique précis et rigoureux.

S. Bibi et J.-Y. Duclos s'interrogent sur les formes que pourrait prendre une réforme de la fiscalité tunisienne pour être favorable aux pauvres. Appliquée aux données détaillées d'une enquête de ménages, la méthodologie proposée est particulièrement intéressante. Elle met en jeu une large gamme de classes d'indices et de seuils de pauvreté. Ainsi les conclusions des auteurs sont très robustes et peuvent conduire à un consensus auprès des décideurs, car elles ne dépendent ni du seuil, ni des critères de pauvreté choisis. En outre, la méthode est intéressante car, élégante dans son principe et facile d'application. Elle permet de mesurer le ratio coût-bénéfice de la variation d'une taxe à la consommation sur un bien et de le comparer à celui de la variation d'une taxe sur un autre bien, tout en assurant au gouvernement un revenu fiscal constant. De même, l'élaboration d'une politique fiscale « pro-pauvre » est faite de manière robuste, c'est-à-dire en précisant et en augmentant progressivement le contenu éthique d'une classe de mesures de pauvreté préalablement définie. Les résultats montrent, par exemple, que la pauvreté peut être réduite en augmentant le taux de subvention des céréales à base de blé dur et de l'huile et en diminuant celles portant sur le sucre et le lait.

À la différence de l'article précédent, S. Fambon poursuit une approche plus traditionnelle d'analyse de la pauvreté. S'appuyant sur les indicateurs FGT discutés plus haut et sur la méthodologique de Datt et Ravaillon (1992), il exploite les deux enquêtes ménages 1983/1984 et 1996 au Cameroun pour identifier le rôle des composantes croissance et distribution dans l'évolution de la pauvreté. Les résultats montrent une détérioration importante de la situation avec une augmentation de l'incidence de la pauvreté. Celle-ci est plus forte dans les zones rurales que dans les zones urbaines. L'application de la méthode de décomposition aux autres indicateurs de pauvreté montre également que l'augmentation de la pauvreté est beaucoup plus liée au déclin de l'activité économique qu'à la composante redistribution. La décomposition sectorielle de la pauvreté montre enfin que l'effet intra-sectoriel explique la totalité de son accroissement au niveau national.

À l'aide d'une approche micro économétrique, Joachim Nyemeck Binam, Robert Nkendah et Valère Nkelzok reviennent sur le rôle des comportements stratégiques des ménages dans l'atténuation des manifestations de la pauvreté. Ils analysent en effet la prédisposition des ménages ruraux du centre Cameroun, à pré-financer des soins de santé, pour bénéficier d'une meilleure accessibilité à des soins de qualité. Les résultats sont de nature à inspirer les politiques publiques en matière de santé et notamment la tarification de certains services offerts. L'enjeu consistant ici en un arbitrage entre le recouvrement des coûts et le risque de marginalisation des groupes vulnérables. La procédure d'estimation en deux étapes, avec d'abord l'analyse de la disposition à payer et ensuite l'explication de la valeur du montant consenti, est appropriée dans la mesure où elle permet d'éviter un biais de sélection. Les résultats mettent en regard l'effet des caractéristiques des individus et les attributs des services de santé; il en ressort ainsi qu'à côté du revenu ou du niveau d'éducation, les prédispositions à payer des populations demeurent liées à la qualité des services, appréhendée par la disponibilité des médicaments essentiels ou encore à la présence effective des médecins dans les dispensaires.

CONCLUSION

Croissance, équité et pauvreté, trois mots magiques que l'on peut conjuguer tour à tour au plan international, au plan national, au plan régional ou à celui des individus. C'est en résumé l'expression des nouveaux défis qui se posent aux chercheurs, aux décideurs, aux individus, aux collectivités et à la société civile toute entière. Les articles regroupés dans ce livre soulèvent d'importantes questions et mettent l'accent sur les nombreuses contraintes aux quelles nous sommes confrontés. Ils sont toutefois de bons exemples de questions et de méthodes qu'il importe de promouvoir si l'on veut mieux comprendre les défis de ce troisième millénaire. C'est la conviction profonde des éditeurs de ce livre que le développement se fera s'il s'appuie sur et s'il conduit à une plus juste répartition des richesses tout en donnant à chacun les opportunités dont il a besoin pour mettre en œuvre des stratégies lui donnant accès à une vie libre et féconde.

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