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ID: 88022
Added: 2005-09-20 13:40
Modified: 2005-09-20 13:41
Refreshed: 2012-02-10 17:26

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Chapitre 7 Perspectives régionales : Vue d'ensemble
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A.S. Bhalla et Albert Berry

Le présent ouvrage s'intéresse particulièrement aux répercussions de la mondialisation et de la technologie de l'information sur les pays en développement. Nous présentons également une analyse sommaire de la situation dans les pays industrialisés afin de compléter notre étude et de fournir un point de comparaison au phénomène de mondialisation dans les régions en développement. Il ressort des chapitres précédents que l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information varie considérablement d'un pays et d'une région à l'autre. Par souci de clarté et en dépit des différences importantes à l'intérieur de chacune des régions, nous nous référerons dans le présent aperçu aux grandes régions du monde, telles qu'elles sont définies dans les chapitres précédents, à savoir l'Asie du Sud, l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est, l'Afrique, l'Amérique latine et les pays de l'OCDE.

La conjoncture au moment de l'accélération de la mondialisation variait beaucoup d'une région à l'autre1. Dans le cas de l'Afrique, par exemple, les conditions d'intégration dans l'économie mondiale ont été beaucoup moins favorables que dans le cas de l'Asie ou d'autres régions (voir Collier, 1995 ; Mosley, 1996). Ainsi, l'Afrique a connu une croissance plus faible que d'autres régions, notamment à cause des facteurs suivants : politiques macroéconomiques médiocres ; mauvaise performance du secteur de l'agriculture, qui occupe la majorité de la population ; soutien inadéquat des donateurs d'aide dans le domaine de la recherche et de la vulgarisation agricoles ; chute des prix des produits de base entraînant une détérioration des termes de l'échange ; niveaux d'endettement insoutenables. La piètre gestion et le haut niveau de corruption des deux États les plus riches en ressources naturelles exploitables, le Nigeria et le Zaïre, ont contribué à la mauvaise performance générale. Le problème de l'endettement a également durement frappé l'Amérique latine à partir du début des années 80 ; les pays d'Asie du Sud-Est et d'Asie du Sud ont été beaucoup moins touchés. Les banques étrangères ont interrompu leurs prêts aux pays d'Amérique latine à cause de l'incapacité du gouvernement mexicain d'assurer le service de sa dette en 1982. Ce n'est qu'en 1997 que les pays asiatiques sont frappés de plein fouet par une crise comparable touchant l'offre de capitaux, alors que le baht thaïlandais s'effondre à la suite des plus importants déficits de balance des paiements et déficits financiers de l'histoire du pays. Cette crise a secoué la communauté financière internationale tout entière et ses répercussions se sont fait sentir avec une rapidité spectaculaire jusqu'en Malaisie, en Indonésie, en Corée du Sud et à Hong-Kong. On craignait que la crise ne se répercute en Chine et au Japon, si les pays touchés ne procédaient pas rapidement à des réformes bancaires efficaces (The Economist, 15 nov. 1997). Cette nouvelle contagion a mis en évidence les risques inhérents à un système financier mondial interconnecté — à savoir, une plus grande vulnérabilité des pays et des systèmes bancaires à des crises qui, dans un système moins ouvert, ne les auraient nullement menacés. Pour que le système ouvert fonctionne bien, les agents et les institutions doivent être à la fois plus

1 Le rapport exportations-PIB en prix courants a augmenté dans les années 70 mais non dans les années 80 (tableau 1). En prix constants, il n'a pas augmenté de façon marquée dans les années 70, mais progresse depuis, passant à un peu plus de 2 p. 100 par année. Ainsi, à l'échelle mondiale, la poussée récente de la mondialisation a commencé dans les années 80. Cette hausse du rapport concerne toutefois exclusivement les pays en développement, puisque le taux d'augmentation réelle a baissé pour les pays à revenu élevé dans les années 80 tandis qu'il a augmenté pour les pays à faible revenu et à revenu moyen, passant de -1,2 p. 100 à 4,1 p. 100 (annexe, tableau A1).

prudents et mieux réglementés. L'avenir nous dira si l'on pourra réformer efficacement et promptement les institutions.

Ces changements de conjonctures, à partir du début des années 80, expliquent en partie les importantes variations dans le niveau et le degré d'intégration des différents pays et régions dans l'économie mondiale.

Diversité régionale concernant l'intégration mondiale

Si l'on considère les deux indicateurs de la mondialisation les plus souvent utilisés, la proportion des exportations et la proportion de l'IED par rapport au PIB, la région de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est est maintenant la mieux intégrée, mais il faut noter qu'elle n'a atteint ce statut que très récemment. Si l'on en juge par le rapport exportations-PIB en prix courants, l'Afrique subsaharienne était la plus intégrée des grandes régions en 19802, année où elle a exporté pas moins de 30 p. 100 de son PIB (reflétant en partie le prix élevé des exportations de pétrole du Nigeria) (voir tableau 1). Pendant les années 70, les quatre grandes régions en développement ont toutes enregistré d'importantes hausses de ce rapport (bien qu'en termes absolus, il soit demeuré très faible pour l'Inde et la Chine), tout comme les pays industrialisés. Par conséquent, les chiffres mondiaux ont connu une hausse marquée, passant de 14 p. 100 à 22 p. 100. Cependant, c'est durant les années 80 que les tendances régionales ont commencé à se dessiner. Le rapport exportations-PIB a considérablement décliné en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, pour se redresser à peu près au niveau où il se trouvait au début de la décennie ; en Asie du Sud, il a augmenté légèrement, tandis qu'en Asie de l'Est, il a poursuivi sa montée spectaculaire pour finalement égaler celui de l'Afrique. Certaines de ces tendances découlaient de changements dans les prix relatifs. Ainsi, ces changements sont la seule cause de l'importante hausse du rapport exportations-PIB en prix courants qu'a connue l'Afrique subsaharienne dans les années 70 ; en fait, le rapport correspondant en prix constants a diminué. C'est donc dire que depuis 1980, le rapport en prix courants a légèrement fléchi, mais que le rapport en prix constants a peu varié. Le contraste est plus frappant en Amérique latine, où le rapport en prix constants, à la hausse dans les années 70, est demeuré à peu

2 La contribution des exportations au PIB est un point de comparaison quelque peu trompeur entre des pays de taille différente et, partant, entre les régions auxquelles ils appartiennent. La petite taille de bien des pays d'Afrique subsaharienne contribue sans doute à ce rapport d'exportations élevé.

Tableau 1. Exportations des biens et des services non facteurs exprimées en pourcentage du PIB

Région/pays

1960

1965

1970

1980

1985

1987

1990

1994

Économies à faible revenu et à revenu moyen par région

13

13a

23

20

24

22

Afrique subsaharienne

23

20

30

25

29

27

Asie de l'Est

7

6b

31

31b

28b

Asie du Sud

6

5

8

8

9

13

Moyen-Orient et Afrique du Nord

19c

29a

Amérique latine et

Caraïbes

13

13

16

12

15

15

Économies à faible revenue

7

7

7

13

10

13

18

19

Inde

5

4

4

7

6

7

8

12

Chine

4

4

3

6

11

13

18

24

Autre

17

16

13

20

14

20

24

17

Économies à revenu moyen

17

17

26

22

25e

23

Inférieur

15

15

23

22

28

Supérieur

18

20

15

28

28

22

24e

Économies à revenu élevé

13

14

22

19

20

Monde

12

14a

22

19d

20

Sources : sauf indication contraire, données pour 1960 : Banque mondiale (1984, p. 226-227) ; données pour 1965, Banque mondiale (1991, p. 220-221) ; données pour 1970, Banque mondiale (1995c, p. 178-179) ; données pour 1980 et 1994, Banque mondiale (1996e, p. 212-213) ; données pour 1985, Banque mondiale (1987, p. 210-211) ; données pour 1987, Banque mondiale (1989, p. 180-181) ; données pour 1990, Banque mondiale (1992, p. 234-235).

Note : — = non disponible.

a Banque mondiale (1993d, p. 254-255).

b Y compris l'Asie du Pacifique.

c Y compris l'Europe.

d Total des pays déclarants.

e Données pour 1989 ; source : Banque mondiale (1991, p. 221).

près stationnaire jusqu'en 1994 (à l'exception d'un déclin au milieu des années 80) tandis que le rapport en prix constants a chuté au cours des années 70 pour augmenter presque d'autant depuis. La performance de l'Asie de l'Est a été absolument sans équivoque, quel que soit l'indicateur utilisé, augmentant continuellement depuis 1970. Au début des années 90, l'Asie du Sud et l'Amérique latine exportaient environ 15 p. 100 de leur production, tandis que les pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie de l'Est en exportaient près de 30 p. 100. Fait intéressant à noter, la hausse spectaculaire de la contribution des exportations au PIB en Asie de l'Est non communiste s'est pratiquement répétée quelques années plus tard en Chine.

Un examen de la part des biens manufacturés dans l'ensemble des exportations (tableau 2), donne un point de vue différent sur la participation des régions dans l'économie mondiale. Ainsi, l'Afrique détient la part la

Tableau 2. Exportations de produits manufacturés en proportion des exportations totales, par région (%)

 

Année

Région

   1980

   1985

   1990

   1991

   1992

   1993

Afrique subsaharienne

(Estimations de la BM)
  Nos estimations

11,3
9,5

17,7
11,5

21,3
16,2

23,4
16,6

38,0

39,2

Moyen-Orient et Afrique du Nord

(Estimations de la BM)
  Nos estimations

20,8
4,7

29,1
9,6

45,7
15,3

41,5
13,8

44,6
15,8

42,4
13,0

Amérique latine et Caraïbes

(Estimations de la BM)
  Nos estimations

25,0
15,9

29,9
17,7

28,6
29,0

30,0
21,6

35,8
31,3

34,9

Asie du Sud

(Estimations de la BM)
  Nos estimations

47,5
52,4

55,2
55,3

77,7
71,0

67,4
73,5

76,6
75,2

76,9

Asie de l'Est et Asie du Sud-Est

(Estimations de la BM)

26,1

32,0

50,9

57,1

55,4

55,0

Nos estimations

(Sauf le Japon et Hong-Kong)
    (avec le Japon et Hong-Kong)

34,0
68,6

45,2
76,3

63,5
82,7

65,5
70,7

67,4
84,5

55,7
64,7

Source : Nos estimations reposent sur Banque mondiale (1993c). Les estimations de la Banque mondiale (BM) ont été fournies par cet organisme et renvoient aux données utilisées pour Banque mondiale (1996b).

Note : Données se rapportant aux exportations de marchandises. — = non disponibles.

plus faible des exportations de biens manufacturés parmi toutes les régions en développement, l'Amérique latine et les Caraïbes se situent à un niveau intermédiaire tandis que l'Asie du Sud et l'Asie de l'Est détiennent la part la plus élevée3.

La composition des produits manufacturés varie considérablement d'une région à une autre. Même si dans les deux sous-régions d'Asie, la part des biens manufacturés dans les exportations de marchandises est élevée, les produits exportés en provenance d'Asie du Sud sont beaucoup moins perfectionnés que ceux d'Asie de l'Est. Une forte proportion de ces produits, en particulier ceux qui proviennent du Bangladesh, de l'Inde et du Pakistan,

3 Les parts des exportations de produits manufacturés détenues par l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est méritent certaines explications. Les données fournies par la Banque mondiale et présentées au tableau 2 semblent sous-estimer les parts de l'Asie de l'Est (voir les chiffres beau-coup plus élevés fondés sur les bases de données de la Banque mondiale qui correspondent mieux aux estimations par pays présentées au chapitre 5). Les chiffres sont probablement sous-estimés à cause de la prépondérance de la Chine et de l'Indonésie. Les parts de l'Amérique latine présentées au tableau 2 du chapitre 3 sont beaucoup plus élevées que celles présentées ici, probablement parce que la définition de « produits manufacturés » est différente.

consistent en biens de main-d'œuvre peu spécialisée, tels que les textiles et les vêtements, et en matières premières travaillées, telles que le coton et le jute. L'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est se sont tournées davantage vers les biens de capital, à plus grande valeur ajoutée, et la haute technologie. La Chine, de son côté, est devenue un important exportateur de biens manufacturés de main-d'œuvre.

La Banque mondiale (1996b, p. 23) utilise la part des exportations de produits manufacturés comme variable de substitution pour mesurer les gains que procurent l'accès à l'apprentissage et au transfert de technologie ainsi que la capacité de produire selon les normes mondiales. Étant donné la fiabilité réduite de ces données et l'impossibilité de les comparer (voir note 3), cette substitution peut être trompeuse. Pour mesurer l'accès à l'apprentissage et les effets de la technologie moderne, il est préférable de déterminer la part des exportations de biens manufacturés qui entrent dans la catégorie des produits à plus haute valeur ajoutée comme la machinerie. Les données présentées au tableau 3 montrent le rôle de premier plan que joue la région de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est (à l'exclusion de la Chine) à cet égard, avec une part des exportations de machinerie s'élevant à plus de 40 p. 100 des exportations totales, au début des années 90 ; suivent l'Amérique latine (en moyenne environ 10 p. 100), l'Asie du Sud (environ 5 p. 100), le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord (à peu près 3 p. 100) et l'Afrique subsaharienne à moins de 2 p. 1004.

Tableau 3. Part des exportations de machinerie dans les exportations totales par région (pourcentages)

 

Année

Région

1980

1985

1990

1991

1992

1993

Afrique subsaharienne

0,9

1,0

1,7

1,7

Moyen-Orient et Afrique du Nord

1,1

2,7

2,9

2,8

3,6

3,6

Amérique latine

6,0

5,1

10,7

5,6

12,9

6,8

Asie du Sud

5,4

4,3

5,0

4,8

4,6

Asie de l'Est et Asie du Sud-Est

avec la Chine

5,5

4,7

11,2

13,2

14,9

12,8

sauf la Chine

34,8

44,7

44,2

41,4

45,8

40,0

Source : Banque mondiale (1993c).

Note : — = non disponible.

4 Des données comparables pour chaque pays d'Asie du Sud sont présentées par Khan au chapitre 4.

L'IED exprimé en proportion du PIB est un autre indice de mondialisation couramment utilisé. Le tableau 4 présente des estimations de l'indice d'IED, c'est-à-dire le rapport entre la part d'un pays dans l'ensemble de l'IED mondial et sa part du PIB mondial (pour de plus amples renseignements, voir Bhalla et Bhalla, 1997). Un indice de 1 suppose que le flux d'investissements en tant que proportion de l'IED mondial est proportionnel à la part du PIB mondial détenue par la région ; une valeur supérieure à 1 témoigne d'un certain attrait pour les entrées d'IED. Ici, les deux régions d'Asie se classent aux premiers rangs parmi les régions en développement, suivies de l'Amérique latine et de l'Afrique (les chiffres sur l'Afrique pour 1990 semblent erronés). L'attrait limité de l'Afrique pour les entrées d'IED se voit dans le faible rapport ; sa part diminue avec celle de l'Amérique latine (voir figures 1 et 2).

Bien que la plupart des régions soient de plus en plus intégrées dans l'économie mondiale, l'Afrique subsaharienne a été laissée pour compte. Ses rapports exportations-PIB ont montré peu de changement net pendant 15 ans et sa part de l'IED destiné aux pays en développement a chuté. En revanche, le rapport aide-PIB en Afrique est beaucoup plus élevé que dans les autres régions et a augmenté sensiblement, passant de 3,4 p. 100 en 1980 à 12,4 p. 100 en 1994. En Asie du Sud, ces rapports se situaient à 2,4 p. 100 en 1980 et à 1,4 p. 100 en 1994, tandis qu'ils s'élevaient respectivement à 0,7 p. 100 et 0,8 p. 100 en Asie de l'Est et à 0,3 p. 100 et 0,3 p. 100 en

Tableau 4. Indices d'entrées et de sorties d'IED pondérés selon le PIB, par région

 

Entrées d'IED

Sorties d'IED

Région

1986

1990

1994

1986

1990

1994

Afrique

0,96

6,7

1,82

Asie du Sud

0,17

0,14

0,33

Asie de l'Est et Asie du Sud-Esta

1,88

2,05

3,63

0,67

2,14

Australasie

3,07

2,87

2,13

0,73

2,26

Amérique latine et Caraïbes

1,05

2,00

1,80

1,0

0,33

Europe de l'Ouest

1,17

1,66

1,00

1,95

1,62

Amérique du Nord

1,42

1,03

0,88

0,49

0,77

Source : Estimations fondées sur les données sur l'investissement tirées de World Investment Reports du Centre des Nations Unies sur les sociétés transnationales/CNUCED et les données sur le PIB tirées de Rapport sur le développement dans le monde de la Banque mondiale.

Note : Certains rapports sont fondés sur des données incomplètes et peuvent se révéler faux, comme cela semble être le cas pour l'Afrique en 1990. Ces rapports sont donc présentés à titre d'information uniquement. — = non disponible.

a À l'exclusion de Taïwan.

Image

Figure 1. Entrées d'IED par région exprimées en pourcentage de l'IED total pour les pays en développement

Image

Figure 2. Entrées d'IED par région exprimées en pourcentage de l'IED pour tous les pays

Amérique latine et aux Caraïbes (voir Banque mondiale, 1996e). Alors que l'aide étrangère augmentait en Afrique, le rapport IED-PIB diminuait, passant d'environ 2,4 p. 100 par année entre 1984 et 1989 à environ 1,5 p. 100 en 1995. Pour la même période, ce rapport a plus que doublé en Asie (10 p. 100 à 21,6 p. 100) et a progressé, bien qu'à un degré moindre, en Amérique Latine et aux Caraïbes (6,7 p. 100 à 8,4 p. 100) (voir CNUCED, 1996). Ainsi, l'aide est devenue le seul mécanisme important de transfert de technologie et d'investissements étrangers vers l'Afrique.

Incidence de la mondialisation

Croissance et productivité

Les tenants de la mondialisation soutiennent que la libéralisation du commerce et de l'investissement, le passage à une économie davantage fondée sur les marchés et la déréglementation des politiques industrielles et commerciales devraient améliorer la répartition des ressources, accroître la productivité, rehausser la compétitivité internationale et accélérer la croissance. Ces objectifs n'ont pas encore été atteints à l'échelle mondiale, peut-être à cause de la faible croissance du PIB et des exportations des pays à revenu élevé au début des années 90 (voir tableau 5 et annexe - tableau A1) ainsi que des problèmes économiques des pays de l'ancienne Union soviétique. Pour déterminer le bien-fondé des nouvelles politiques, il est préférable d'examiner les pays et régions où leur mise en œuvre est assez avancée, même si l'on peut débattre des pays entrant dans cette catégorie. Quoi qu'il en soit, les taux de croissance pour toutes les régions outre l'Asie ont été beaucoup plus élevés entre 1966 et 1973 qu'entre 1974 et 1990 et entre 1991 et 1993 (tableau 5). En Asie du Sud, ces taux ont été à peu près les mêmes au début des années 90 qu'entre 1966 et 1973, mais plus faibles qu'entre 1974 et 1990. Ce n'est qu'en Asie de l'Est et Asie du Sud-Est que la croissance de la dernière décennie a dépassé celle de la période précédente. Selon les prévisions de la Banque mondiale, les taux de croissance de 1995 à 2005 seront beaucoup plus bas que ceux de 1966 à 1973, dans toutes les régions. Le fait que la croissance ou la productivité du travail ne soient pas parvenues à augmenter au cours de la dernière décennie, alors que s'accélérait le processus de mondialisation, peut s'expliquer par les imperfections persistantes des marchés de facteurs et de produits, ainsi que par les disparités importantes dans le degré d'intégration dans l'économie mondiale. Il est possible également que l'ancienne stratégie d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations ait davantage contribué à favoriser l'apprentissage pratique et les taux élevés d'investissement que les nouvelles politiques.

Les régions qui connaissent une croissance rapide sont également celles qui détiennent une part élevée des entrées totales d'IED, en particulier l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est. Fait intéressant à souligner, le lien positif entre l'IED

Tableau 5. Taux de croissance du PIB par région (croissance annuelle en pourcentage)

Régions

1966-1973

1974-1994

1991-1994

1995 (Estimations)

1996-2005 (Prévisions)

I. Pays industrialisés

PIB

4,7

2,7

1,6

2,4

2,8

PIB par habitant

3,8

2,1

0,9

1,8

2,4

II. Amérique latine et Caraïbes

PIB

6,4

2,6

3,6

0,9

3,8

PIB par habitant

3,7

0,4

1,6

-0,7

2,2

III. Afrique subsaharienne

PIB

4,7

2,2

0,7

3,8

3,8

PIB par habitant

2,0

–0,7

–2,2

1,1

0,9

IV. Asie

PIB

5,9

6,8

7,7

8,2

7,2

PIB par habitant

3,3

4,9

6,0

6,7

5,8

Asie de l'Est et Pacifique

PIB

7,9

7,9

9,4

9,2

7,9

PIB par habitant

5,1

6,2

8,0

8,0

6,8

Asie du Sud

PIB

3,7

4,9

3,9

5,5

5,4

PIB par habitant

1,3

2,7

1,8

3,6

3,7

V. Moyen-Orient et Afrique du Nord

PIB

8,6

1,4

2,4

2,5

2,9

PIB par habitant

5,7

–1,8

–0,3

0,1

0,4

VI. Europe et Asie centrale

PIB

6,9

3,3

–9,0

–0,7

4,3

PIB par habitant

5,8

2,3

–9,3

–0,8

3,7

Source : Banque mondiale (1996b).

et la croissance ne s'applique pas aux pays (industrialisés) de l'OCDE qui représentent le gros des entrées d'IED outre l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est.

Les tenants de la mondialisation soutiennent que sans elle, les taux de croissance durant les années 80 auraient pu être encore plus bas. Même en supposant que la mondialisation donne lieu à une croissance plus rapide (comme pour les pays d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud-Est, par exemple), cette croissance accélérée peut être davantage le fruit des politiques industrielles et commerciales adoptées pendant les périodes antérieures (voir chapitre 1).

Pauvreté, répartition des revenus et emploi

Pays en développement

Les disparités socioéconomiques entre les pays et les régions du monde sont importantes. Le revenu par habitant en Afrique subsaharienne (sur le plan de la parité des pouvoirs d'achat) représente environ le douzième seulement de celui des pays industrialisés tandis que celui des pays d'Asie du Sud est à peu près dix fois supérieur (tableau 6). Des indicateurs sociaux, tels que le taux d'alphabétisation, l'espérance de vie et l'Indice du développement humain (IDH)5, varient également de façon importante d'une région à l'autre (tableau 7). Vers 1993, l'espérance de vie était d'à peine 51 ans en Afrique subsaharienne par rapport à plus de 74 ans dans le monde industrialisé et à près de 70 ans dans certaines régions en développement. Au sein des régions en développement, c'est en Amérique latine et aux Caraïbes, puis en Asie de l'Est et Asie du Sud-Est, que l'on trouve l'Indice du développement humain global le plus élevé. Dans ces deux régions, le taux d'alphabétisation et l'espérance de vie sont plus élevés qu'en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne.

Tableau 6. Rappport entre la part du revenu mondial et la part de la population mondiale, par région

 

Année

Région

1960

1989

1989 en tant que proportion de 1960

Afrique subsaharienne

0,27

0,13

0,48

Asie du Sud

0,16

0,12

0,75

Asie de l'Est et Asie du Sud-Est (sauf la Chine)

0,19

0,29

1,53

Amérique latine

0,66

0,52

0,79

Tous les pays en développement

0,23

0,20

0,87

Pays les moins avancés

0,15

0,06

0,40

Pays industrialisés

2,67

3,68

1,38

Source : Stewart (1995).

 

Tableau 7. Indice du développement humain par région (année de référence : 1993)

Région

Taux d'alphabétisation des adultes (%)

PIB réel par habitant (PPA $)

Espérance de vie (années)

IDHa

Afrique subsaharienne

55,0

1 288

50,9

0,379

Asie du Sud

48,8

1 564

60,3

0,444

Asie de l'Est

81,0

2 686

68,8

0,633

Asie de l'Est (sauf la Chine)

95,9

8 336

71,3

0,877

Asie du Sud-Est et Pacifique

86,0

3 216

63,7

0,646

Amérique latine et Caraïbes

85,9

5 756

68,5

0,824

Pays industrialisés

98,3

15 136

74,3

0,909

Monde

76,3

5 428

63,0

0,746

Source : PNUD (1996, p. 209).

a Indice du développement humain.

5 Le PNUD définit l'Indice du développement humain comme une mesure composée des progrès humains fondés sur trois éléments, à savoir le revenu national, l'espérance de vie et les réalisations scolaires. Pour de plus amples renseignements, voir PNUD (1990).

Au cours des deux dernières décennies, alors que s'amorçait la nouvelle vague de changements technologiques et la mondialisation —comme en témoignent les augmentations des rapports moyens d'échanges commerciaux dans le monde en général et dans les pays en développement en particulier —, les disparités dans les échanges se sont élargies sur deux plans particulièrement préoccupants. Premièrement, certains pays ou régions semblent redevenir dépendants des revenus mondiaux. L'Afrique subsaharienne a perdu du terrain, aussi bien en termes relatifs qu'en termes absolus, le PIB par habitant ayant chuté d'environ 24 p. 100 en 25 ans.

La participation des pays en développement au commerce mondial se renforce, mais demeure très concentrée. Les trois quarts de l'augmentation globale du rapport commerce-PIB ne touche qu'une dizaine de pays en développement ; ce rapport a chuté dans 44 pays en développement sur 93 au cours de la dernière décennie (Banque mondiale, 1996c, p. 21). L'Organisation internationale du travail (OIT, 1995b) souligne que la part du commerce mondial détenue par l'ensemble des pays en développement s'est à peu près maintenue entre 1970 et 1991 : l'augmentation spectaculaire enregistrée en Asie, où la part est passée de 4,6 p. 100 à 12, 5 p. 100, a été annulée par une baisse correspondante dans les autres pays en développement. Au cours des années 90, on a assisté à une montée en flèche des flux de capitaux privés vers les pays en développement, sous forme d'IED notamment, et à un déclin des flux officiels. Cependant, à l'instar de la croissance du commerce sur une plus longue période, ces flux de capitaux se sont concentrés dans quelques pays : la moitié des pays en développement n'ont, en effet, pas reçu d'IED ou en ont peu reçu et, dans un tiers d'entre eux, le rapport IED-PIB a diminué au cours de la dernière décennie (Banque mondiale, 1996e). La part des entrées nettes de capitaux privés détenue par l'Afrique entre 1989 et 1995 n'a été que de 4,2 p. 100.

La Banque mondiale (1996e) a tendance à imputer aux mauvaises politiques de nombreux pays en développement leur exclusion des exportations et des flux de capitaux6. En revanche, Easterly et al. (1993) et la CNUCED (1996) rejettent une partie du blâme sur des circonstances extérieures. De toute évidence, la baisse des termes de l'échange pour les produits de base a eu des conséquences graves sur de nombreux pays. Les avantages du

6 Cependant, les critères empiriques sur lesquels la Banque mondiale se fonde ne sont pas du tout convaincants. Au moyen de quatre composantes, le rapport de l'IED au PIB, la part des produits manufacturés dans les exportations, la cote de crédit du pays et ses tarifs, elle constitue un indice de l'intégration, mais une seule de ces composantes est une variable de politique. Il n'est donc pas surprenant que cet indice soit positivement corrélé à la croissance du PIB et à d'autres variables de la performance macroéconomique. Cependant, on ne sait trop ce que cela suppose pour les politiques qui sont sous le contrôle du gouvernement.

commerce pour les pays les moins avancés s'estompent depuis 25 ans, en raison du déclin cumulatif d'environ 50 p. 100 dans leurs termes de l'échange qui s'est manifesté particulièrement au début des années 1990 (Berry et al., 1997, tableau 4) et qui annule la majeure partie de l'augmentation spectaculaire enregistrée au chapitre des exportations. Un autre facteur vient réduire les effets bénéfiques de l'expansion des exportations ; il s'agit de la lourde pression du service de la dette, qui empêche les États d'utiliser les recettes d'exportation pour importer la quantité souhaitable de biens de développement.

Une autre préoccupation concerne l'augmentation des inégalités à l'intérieur des pays en développement, qui s'est presque généralisée pendant la phase actuelle de mondialisation. Par ailleurs, d'importantes différences régionales de niveaux d'inégalité dans les revenus qui existaient avant la phase actuelle de mondialisation semblent s'être légèrement accentuées. Les inégalités, déjà extrêmes, se sont creusées davantage dans la plupart des pays d'Amérique latine (voir chapitre 3 et Berry, 1997a) ; une tendance semblable, bien que moins importante en termes absolus, s'est fait jour en Asie du Sud (voir chapitre 4). Même si les renseignements sur l'Afrique sont rares et généralement peu fiables, la situation dans cette région est semblable, si nous en jugeons par l'élargissement de l'écart dans les revenus signalé pour l'Éthiopie, le Ghana, le Nigeria et la Tanzanie par Demery et al. (1995). Selon une hypothèse souvent invoquée, la plus grande ouverture et l'augmentation du commerce expliqueraient les écarts salariaux entre les travailleurs spécialisés et les travailleurs peu spécialisés ou non spécialisés dans ces régions et ailleurs. Cette situation s'oppose à celle d'Asie de l'Est où les écarts salariaux et une partie des inégalités dans les revenus se sont amenuisés au cours des années 60 et 70, malgré une certaine concentration qui semble se produire depuis quelques années (Berry et al., 1997). Dans la plupart des pays de cette région, la concentration des revenus est relativement faible et ces pays ont réussi à maintenir cette situation pendant les périodes de croissance rapide et d'augmentation des rapports de commerce. En Corée, le niveau de concentration a diminué davantage et cela aurait pu se produire également en Indonésie ; en Malaisie, il ne s'est pas aggravé de façon significative, mais a augmenté en Thaïlande, au point d'annuler une partie de la réduction possible de la pauvreté associée à une croissance rapide (chapitre 5).

Asie de l'Est et du Sud-Est et Amérique latine

Comment expliquer les disparités régionales, et particulièrement celles qui séparent l'Amérique latine de l'Asie de l'Est et du Sud-Est ? Selon la théorie la plus simple, on suppose que l'ouverture et le commerce favorisent la demande de travailleurs non spécialisés et, donc, la hausse de leurs salaires dans les pays en développement par rapport à ceux des travailleurs spécialisés. Cependant, l'expérience de l'Amérique latine, où les écarts salariaux se sont creusés à la fin des années 80 et au début des années 90, ainsi que de nombreuses données moins systématiques provenant d'autres régions en développement, ne cadrent pas avec cet argument.

On a interprété diversement cette tendance à un accroissement des inégalités et des écarts entre les régions. Bien qu'elle puisse, en grande partie, être imputable au processus de mondialisation, elle pourrait également être causée par d'autres éléments des programmes de réforme économique qui ont été mis en œuvre à grande échelle pour faciliter les adaptations structurelles, ou encore par le rythme et la nature des changements technologiques. Selon Wood (1997), la croissance plus forte de l'offre de main-d'œuvre spécialisée en Asie de l'Est, les différences dans la disponibilité des ressources naturelles (dont l'Amérique latine est mieux pourvue) et les marchés du travail plus réglementés en Amérique latine pourraient également expliquer cette tendance.

Si le commerce joue effectivement un rôle important et contribue aux résultats dont nous venons de parler, les effets des hausses qui se sont produites diffèrent parfois considérablement selon la composition des exportations et des importations d'un pays et selon le moment où l'expansion s'est produite. Les écarts salariaux se sont rétrécis en Corée et à Taïwan dans les années 60, alors que beaucoup de produits exportés étaient des biens de main-d'œuvre et que le marché n'était pas saturé de vendeurs à faibles salaires. Ces écarts se sont élargis en Amérique latine dans les années 80 et 90. La plupart des pays de cette région n'ont pas beaucoup de produits de main-d'œuvre à exporter et s'ils voulaient pénétrer ce marché, ils auraient à affronter la Chine et d'autres pays à faible revenu d'Asie, à un moment qui pourrait bien favoriser les nouvelles technologies au détriment des travailleurs non spécialisés (Wood, 1997) — bien que, nous le verrons plus loin, aucune preuve ne vienne étayer cette hypothèse.

Même si la croissance est habituellement essentielle pour réduire la pauvreté, les changements dans les inégalités et leur niveau importent également. La pauvreté réagit souvent plus vite à la croissance lorsque les inégalités sont faibles : logiquement, si de nombreuses personnes se trouvent près du seuil de pauvreté, la croissance tend à les faire sortir plus rapidement de la pauvreté que dans les sociétés où la répartition des revenus est très polarisée et où bon nombre des pauvres se situent bien en deçà du seuil. Ramener ces individus, extrêmement pauvres, près du seuil (si ce n'est au-dessus) peut se révéler aussi utile que d'élever les moins pauvres au-dessus du seuil. L'existence même de l'extrême pauvreté dans un pays dénote l'absence de possibilités économiques immédiates et de représentation politique ; en raison de l'effet conjugué de ces lacunes, il est possible que les populations très pauvres ne reçoivent pas leur juste part des fruits de la croissance globale. Sans mesures de redistribution, la réduction de la pauvreté sera lente dans de nombreux pays, malgré une hausse des revenus. C'est ce qu'ont constaté nombre de pays d'Amérique latine au cours de la dernière décennie et que découvriront peut-être sous peu l'Inde et certains pays africains.

Contrairement à ce qu'il se passe dans les pays industrialisés, la faible demande de certaines catégories de travailleurs n'entraîne généralement pas, dans les pays en développement, un chômage visible, mais plutôt des différences salariales et des écarts dans les revenus.

Pays industrialisés

On estime généralement que les effets de la mondialisation sur l'emploi et la répartition des revenus dans les pays industrialisés se font sentir soit par des importations de biens manufacturés de main-d'œuvre en provenance des pays en développement et de l'IED dirigé vers ces pays, soit par des changements technologiques rapides qui ont beaucoup contribué à la dernière phase de mondialisation et qui, dans une grande mesure, sont nécessaires pour soutenir la concurrence des autres pays. On ne s'entend pas sur la question de savoir si le commerce ou l'IED constituent des facteurs significatifs pour expliquer le chômage ou la demande réduite de main-d'œuvre peu spécialisée dans les pays de l'OCDE. Certains soutiennent que les changements technologiques ont favorisé le déplacement de nombreux travailleurs (voir OIT, 1995b ; OCDE, 1994). Même si c'était le cas, il n'existe pas de données empiriques prouvant sans équivoque que l'utilisation de la technologie de l'information au cours des dernières années a provoqué une chute de l'emploi dans le Nord (voir plus loin). On croit généralement que le taux de chômage est moins élevé aux États-Unis que dans les pays industrialisés d'Europe continentale parce que le marché du travail y est plus flexible qu'en Europe, ce qui facilite la mobilité de la main-d'œuvre et les mises à pied, mais aussi les diminutions de salaires. Par conséquent, on considère généralement qu'une baisse de la demande de travailleurs moins spécialisés, quelles qu'en soient les origines, se traduit par un accroissement des différences salariales et des inégalités dans les revenus aux États-Unis et par une hausse du chômage en Europe.

Wood (1994) soutient que la hausse du chômage dans le Nord est causée par l'accroissement des importations en provenance des pays du Sud. Par ailleurs, Krugman et Lawrence (1994) soutiennent que les échanges commerciaux ne jouent pas un rôle très important pour expliquer i) le chômage chez les travailleurs non spécialisés des États-Unis ou ii) l'élargissement des écarts entre les revenus des travailleurs spécialisés et non spécialisés. Après avoir analysé les données américaines sur l'emploi et les revenus de décrocheurs, de diplômés secondaires et de personnes ayant suivi quelques cours collégiaux, Lawrence (1996) signale que les écarts salariaux entre les travailleurs spécialisés et non spécialisés ont augmenté d'environ 15 p. 100 pendant les années 80 et estime que 10 p. 100 de cette hausse est attribuable au commerce. Par ailleurs, les changements technologiques et organisationnels qui entraînent le remplacement des travailleurs non spécialisés par des travailleurs spécialisés comptent pour environ la moitié de cette augmentation. Krugman et Venables (1995, p. 877) concluent également que l'intégration accrue au Sud contribue peu aux problèmes économiques du Nord.

Les échanges commerciaux ne peuvent expliquer à eux seuls les problèmes (chômage, baisse des salaires) des travailleurs non spécialisés dans le Nord et particulièrement aux États-Unis. Premièrement, si ces échanges conduisent à une baisse des salaires réels chez les travailleurs non spécialisés du Nord, les prix dans les secteurs où est employée cette main-d'œuvre devraient également diminuer ; or, ce n'est pas le cas (voir Lawrence et Slaughter, 1993 ; Bhagwati et Dehejia, 1994). Au contraire, le prix international des biens demandant beaucoup de compétences a baissé au cours de la dernière décennie par rapport au prix des biens de main-d'œuvre (nécessitant peu de compétences), ce qui va à l'encontre de la notion voulant que l'accroissement des inégalités soit le fruit de la libéralisation du commerce (CNUCED, 1995a, p. 133). Deuxièmement, seulement 20 à 30 p. 100 des travailleurs américains évoluent dans le secteur des biens exportés ; il est donc peu probable que ce secteur détermine les tendances pour l'ensemble du marché du travail. Freeman (1993) soutient que le problème des travailleurs peu spécialisés aux États-Unis touche surtout le secteur des biens non exportés. Troisièmement, la part des exportations des pays en développement vers les pays de l'OCDE est minime : les importations de produits non pétroliers aux États-Unis en provenance des pays à faible revenu ne représentent que 2,8 p. 100 du PIB ; ce sont donc essentiellement les échanges entre les pays de l'OCDE qui auraient le plus d'effet sur l'emploi, et non les échanges avec les nouvelles économies industrielles (NEI). Les États-Unis continuent d'importer surtout des pays industrialisés dotés des mêmes structures de compétences et de salaires (voir Krugman et Lawrence, 1994). On note que les pertes d'emplois dans les industries du textile et du vêtement au Royaume-Uni sont surtout attribuables aux importations en provenance de pays tels que l'Italie, l'Allemagne et les ÉtatsUnis (Dicken, 1992). Dans les pays de l'Union européenne, le principal effet négatif sur l'emploi découle du très grand déficit commercial avec le Japon. Quatrièmement, on pourrait davantage imputer la chute de l'emploi dans le secteur manufacturier des pays de l'OCDE à la récession et à la faible croissance qu'ont connues ces pays ainsi qu'à une baisse des exportations vers les pays en développement (dans les années 80) qu'à une hausse des importations de produits manufacturés en provenance des pays en développement (CNUCED, 1995a). Enfin, puisque les importations de biens manufacturés en provenance des pays en développement ne remplacent pas la production intérieure dans les pays industrialisés, elles ne risquent donc pas d'y faire chuter l'emploi.

C'est donc dire que le commerce avec les NEI aura probablement un effet global restreint sur l'emploi, dans les pays de l'OCDE. Dans des industries comme celles du textile et du vêtement, des produits du cuir et de la chaussure, les pays en développement ont pu augmenter les exportations de biens manufacturés vers les pays industrialisés de façon significative. À partir du début des années 80 jusqu'au début des années 90, la pénétration de ce type d'importations a doublé, passant d'environ 8 p. 100 à 16 p. 100 (CNUCEDa, 1995, p. 142). Il s'agit précisément des secteurs où les pertes d'emplois sont importantes dans le Nord. L'incidence sur la demande de travailleurs et l'emploi dans les secteurs les moins spécialisés est probablement beaucoup plus forte et peut donc toucher plus durement les travailleurs. Le fait d'avoir incité certaines entreprises de l'OCDE à investir dans la technologie pour économiser de la main-d'œuvre et rationaliser la production a eu, sur certains secteurs industriels et régions géographiques, des retombées qui semblent importantes (Dicken, 1992).

Deux groupes de NEI de l'Asie du Sud-Est sont responsables de la majeure partie de l'augmentation des exportations de produits manufacturés des pays en développement : i) Hong-Kong, la Corée, Singapour et Taïwan et ii) les NEI de second palier, à savoir la Chine, l'Inde, l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande. Les observateurs du Nord croient que l'avantage concurrentiel de ces pays réside dans l'abondance de travailleurs non spécialisés et la faiblesse des coûts de main-d'œuvre (ce qu'ils qualifient parfois de déloyal). Cependant, ce n'est pas tout, puisque bon nombre de ces pays (à l'exception de l'Inde et de l'Indonésie) connaissent une pénurie croissante de main-d'œuvre et une hausse des salaires réels. Parmi les facteurs importants qui expliquent leur succès au chapitre des exportations, citons l'IED plus élevé, l'amélioration des produits et de la technologie, la diversification industrielle et la croissance rapide de la productivité (voir plus loin).

Qu'en est-il de l'incidence de l'augmentation des flux d'IED sur l'emploi dans le Sud et le Nord ? Deux facteurs motivent les sociétés transnationales à investir à l'étranger : i) le remplacement des produits exportés par la production à l'étranger lorsqu'ils font face à des obstacles tarifaires et autres ; ii) la recherche de coûts les plus bas afin d'améliorer la compétitivité. La production à l'étranger peut entraîner une baisse de production et des pertes d'emploi au pays, surtout si elle ne génère pas de demande d'intrants du pays d'origine et si les biens produits à l'étranger sont réexportés vers le pays d'origine plutôt que vers le reste du monde. L'effet net sur l'emploi dans le pays d'origine (surtout les pays industrialisés du Nord) dépendra de ce que les effets de substitution de l'IED sur l'investissement intérieur et les exportations compensent ou non ses effets complémentaires (CNUCED, 1995a, p. 153).

À l'échelle mondiale, les sociétés transnationales (le principal mécanisme d'IED) emploient à peine 2 p. 100 de la population active. Dans les années 80 et 90, le nombre de personnes employées aurait pu augmenter en raison de l'internationalisation des services. Cependant, l'augmentation de l'IED à la fin des années 80 a pris la forme de fusions et d'acquisitions qui ne comportaient pas nécessairement de création nette d'emplois (Parisotto, 1993).

Incidence de la technologie

Ceux qui ne croient pas que le commerce est responsable du chômage et de la baisse des salaires des travailleurs non spécialisés dans le Nord accusent les changements technologiques, et surtout la technologie de l'information. Cependant, les changements technologiques créent et éliminent des emplois tout à la fois. Une croissance rapide de l'emploi se produit (dans le Nord comme dans le Sud) dans les services aux entreprises (par exemple consultation, conception, logiciels et traitement des données) et les services financiers (voir Freeman et al., 1995). Il ne semble pas exister de données prouvant sans équivoque que l'effet net sur l'emploi de la révolution de l'information a été négatif dans le Nord où la technologie de l'information est concentrée (Eatwell, 1995 ; Singh, 1995). Aucun effet positif important de la technologie de l'information n'a encore été relevé au chapitre de la croissance de la production ou de la productivité totale des facteurs (c'est ce qu'on appelle le paradoxe de la productivité). Si la révolution technologique était responsable de la hausse du chômage, on pourrait alors s'attendre à ce que la productivité du travail s'améliore à mesure que se fait le déplacement des travailleurs. Cependant, les chiffres sur les pays industrialisés montrent un ralentissement de la croissance de la productivité du travail au cours de la dernière décennie relativement aux années 60 (voir tableau 8). Il faut donc en conclure que le terme « révolution » est trop fort pour désigner les effets économiques des changements dans la technologie de l'information ou, à l'instar de nombreuses études des changements technologiques, que les principaux effets sur la productivité du travail se feront sentir bien après la révolution, c'est-à-dire lorsque les adaptations institutionnelles auront été effectuées. Ces adaptations sont ralenties par la rigidité de la production de masse et les oligopoles qui réduisent l'efficience (Oman, 1994). D'autres facteurs peuvent également intervenir, tels que le ralentissement des innovations depuis 1970, particulièrement aux États-Unis où les dépenses au titre de la R-D ont chuté (Thurow, 1992 ; Eatwell, 1995). Le chômage dans le Nord aurait donc pu être plus élevé si la productivité du travail avait crû plus rapidement (voir chapitre 1).

Si nous délaissons la productivité du travail, pour nous tourner vers la composition de la demande de main-d'œuvre, il ne fait pas de doute que les changements technologiques ont favorisé les travailleurs spécialisés au

Tableau 8. Croissance de la productivité dans les pays de l'OCDE (pourcentages)

 

États-Unis

Japon

Union européenne

OCDE

Productivité totale des facteursa

1961-1970b

2,5

6,1

3,3

3,3

1971-1980

0,6

1,8

1,7

1,3

1981-1990

0,8

1,8

1,4

1,2

1991-1995c

0,4

–0,3

0,9

0,5

Productivité du travail

1961-1970b

2,6

9,2

5,4

4,8

1971-1980

0,9

3,7

3,1

2,3

1981-1990

1,1

2,9

2,2

1,8

1991-1995c

0,6

0,7

1,5

1,0

Productivité du capital

1961-1970b

2,3

–2,8

–0,9

0,0

1971-1980

0,1

–3,9

–1,2

–1,1

1981-1990c

0,1

–1,4

–0,1

–0,3

1991-1995c

–0,1

–3,4

–0,4

–0,8

Source : OCDE (1997).

a Moyenne pondérée de la croissance de la productivité du travail et de la croissance de la productivité du capital, les moyennes des périodes d'échantillonnage visant la productivité du capital et celle du travail servant de facteurs de pondération.

b 1962 pour le Japon.

c 1994 pour le Japon.

détriment des travailleurs non spécialisés. Il est donc naturel qu'on tienne ces changements responsables de la baisse des salaires relatifs (et parfois absolus) des travailleurs moins spécialisés. Les conséquences de la mondialisation sur l'emploi proviennent également en partie des changements organisationnels à l'échelle de l'entreprise, entre entreprises et au palier de l'industrie, qui sont souvent associés aux innovations technologiques. La spécialisation souple et des modèles plus novateurs d'organisation des tâches et des fonctions peuvent entraîner un chômage structurel dans les pays en développement comme dans les pays industrialisés.

Les pays en développement ont jusqu'à maintenant participé à la révolution de l'information dans une moins grande mesure que les pays industrialisés. Quelques NEI seulement, surtout celles d'Asie de l'Est, comptent pour la majeure partie de cette participation. L'expérience de cette région diffère de celle des pays de l'OCDE ou de toute autre région en développement ; l'importation et l'absorption de la haute technologie se sont traduites par une croissance rapide de la productivité du travail. Selon la Banque mondiale (1993a), la croissance rapide qu'ont connue le capital réel et le capital humain a compté pour les deux tiers de la croissance de la région, le reste s'expliquant par les augmentations de l'efficience ou de la productivité totale des facteurs (PTF). On estime que la croissance de la PTF dans les pays d'Asie de l'Est s'établit comme suit de 1960 à 1989 : Taïwan, 3,7 ; Hong-Kong, 3,6 ; Japon, 3,4 ; Corée, 3,1. La croissance de la PTF semble également se situer au-dessus de la moyenne dans les pays d'Asie du Sud-Est (Thaïlande, 2,5 ; Indonésie, 1,2 ; Malaisie, 1,1 et Singapour, 1,2), qui ont tous dépassé de beaucoup les estimations touchant l'Amérique latine (0,1) et l'Afrique subsaharienne (- 0,99) (Banque mondiale, 1993a, p. 64).

L'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est indique également que l'adoption de la haute technologie peut dans certains cas provoquer une croissance rapide de l'emploi, ou aller de pair avec une telle croissance, tout en contribuant à la compétitivité internationale. Freeman et al. (1995) montrent que même lorsque l'investissement et l'emploi sont passés à des pays comme la Chine, la baisse de l'emploi dans le secteur manufacturier à Hong-Kong et à Taïwan (Chine) a souvent été plus que compensée par une hausse de l'emploi dans les services7. Contrairement à ce qui s'est produit en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, l'emploi n'a pas progressé rapidement en

7 Il semble y avoir une corrélation positive dans les pays d'Asie et du Pacifique entre l'investissement dans la technologie de l'information et la croissance du PIB et du PIB par travailleur (voir Kraemer et Dedrick, 1994), mais la méthodologie de cette étude est douteuse et ne devrait pas être interprétée comme réfutant le « paradoxe de la productivité » dans la région de l'Asie et du Pacifique.

Amérique latine et dans les Caraïbes ni en Asie du Sud (voir chapitre 4). La série chronologique de la CEPALC (1995b) sur l'emploi en milieu urbain révèle que l'emploi a crû en Argentine, au Brésil, en Colombie, au Panama et au Pérou entre 1980 et 1994. Il a fléchi légèrement dans les pays suivants : Bolivie, Chili, Costa Rica, Honduras, Mexique et Paraguay. L'élargissement des écarts dans les salaires et les revenus et la croissance modeste de l'emploi dans cette région peuvent être attribuables au fait qu'à un faible niveau de développement technologique, les changements techniques peuvent se révéler importants et contribuer ainsi au déplacement de la main-d'œuvre. Cependant, dans le cas des pays de l'OCDE, qui comptent déjà une intensité assez élevée de capital, les futurs changements techniques pourraient ne donner lieu qu'à des transformations technologiques supplémentaires sans déplacement important de la main-d'œuvre.

La mondialisation a été facilitée par les progrès réalisés dans la technologie de l'information et par l'ouverture des marchés aux biens et aux capitaux. Cependant, les marchés du travail ne se caractérisent pas par le même degré d'ouverture que les marchés des produits, des capitaux et les marchés financiers. Dans plusieurs secteurs, l'emploi a baissé dans les pays du Nord alors qu'il connaissait une hausse dans le Sud, en particulier dans les économies en croissance rapide de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est et, dans une moindre mesure, dans les pays d'Amérique latine et des Caraïbes. Il s'agit maintenant de savoir si les gains et les pertes résultant de la mondialisation ont été répartis équitablement entre les pays et les régions.

L'effet net de la mondialisation sur l'emploi dépendra donc de nombreux facteurs, parmi lesquels la capacité des économies d'absorber la technologie de l'information, les innovations organisationnelles, le rythme et la direction des changements technologiques et la restructuration industrielle des industries nationales et mondiales. L'incidence de la mondialisation sur l'emploi, comme nous l'avons déjà vu, varie sensiblement selon le niveau de spécialisation. Quel que soit le niveau, l'emploi est toutefois susceptible de croître rapidement dans des conditions de croissance économique rapide, comme en témoigne l'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est. En pratique, cependant, la croissance économique de la dernière décennie a été lente dans la plupart des régions, sauf en Asie et particulièrement en Asie de l'Est.

Il est possible que les taux de chômage élevés soient surtout attribuables à la lenteur de la croissance économique et à la réduction de la demande dans les pays de l'OCDE, plutôt qu'à la mondialisation ou aux changements technologiques (voir Eatwell, 1995). Quoi qu'il en soit, la dualité des marchés du travail et le manque de mobilité de la main-d'œuvre, en particulier de la main-d'œuvre non spécialisée, donnent à penser que la politique sociale n'évolue pas au même rythme que la mondialisation. Il en résulte un manque de concordance entre les emplois et les compétences disponibles d'une part, et les attentes des gens en matière d'emplois d'autre part.

Le développement et l'utilisation des technologies de l'information varient beaucoup selon la région, comme en témoignent les dépenses en R-D en proportion du PIB (tableau 9) et les données sur l'utilisation de la technologie de l'information (tableau 10). C'est en Afrique que la proportion des dépenses en R-D par rapport au PIB est la plus faible et en Asie qu'elle est la plus élevée. Pour la région de l'Asie et du Pacifique, la croissance moyenne de l'investissement en technologie de l'information se situait entre 10 p. 100 et 25 p. 100 par année de 1984 à 1990 (Kraemer et Dedrick, 1994). La croissance rapide de l'investissement n'est pas propre aux NEI d'Asie de l'Est ; en Inde, la croissance de l'investissement serait supérieure à 22 p. 100 par année, malgré une base plus petite. Des données semblables pour l'Afrique sont difficiles à trouver ; Moussa et Schware (1992) y signalent d'importants écarts dans les dépenses dans le secteur informatique (y compris les investissements complémentaires dans les logiciels, la formation, les pièces, le service et l'entretien) en pourcentage du PIB en 1988. Les dépenses dans le secteur informatique sont beaucoup plus élevées en Afrique francophone qu'en Afrique de l'Ouest ou en Afrique du Sud.

L'Asie de l'Est, à l'exclusion de la Chine, et l'Amérique latine utilisent davantage la technologie de l'information que l'Asie du Sud et l'Afrique subsaharienne (tableau 10). Certains imputent à la technologie de l'information (combinée à une hausse des importations de biens de main-d'œuvre, particulièrement en provenance d'Asie) l'accroissement des inégalités économiques dans de nombreux pays industrialisés. Cependant, il est certainement possible d'éviter cette tendance. Prenons le cas de la Corée au

Tableau 9. Dépenses en recherche-développement en proportion du PIB, par région (%)

Région

1970

1980

1990

Monde

2,04

1,85

2,55

Pays développés

2,36

2,22

2,93

Europe

1,70

1,81

2,21

Amérique du Nord

2,59

2,23

3,16

Pays en développement

0,32

0,52

0,64

Afrique

0,33

0,30

0,29

Asie du Sud, de l'Est et du Sud-Est

1,02

1,41

2,08

Asie occidentale

0,31

0,97

0,76

Amérique latine et Caraïbes

0,30

0,44

0,40

Source : UNESCO, Annuaire statistique, différentes années, et CNUCED (1994).

 

Tableau 10. Utilisation de la technologie des communications par région

Région

Radios (par 1 000 habitants)

Téléviseurs (par 1 000 habitants)

Lignes téléphoniques (par 100 habitants)

Télécopieurs (par 100 habitants)

Afrique subsaharienne

144

23

1

Asie du Sud

87

33

0,8

Asie de l'Est

212

38

2,1

Asie de l'Est sauf la Chine

680

156

24,2

Amérique latine et Caraïbes

345

162

6,5

0,1

Pays industrialisés

1 048

533

37,2

1,7

Monde

349

151

9,9

Source : PNUD (1996, p. 211).

Note : — = non disponible.

cours des 20 dernières années, qui ont été marquées par l'avènement de nouvelles technologies de l'information, soutenu par une solide base scientifique et technologique. Cette période a coïncidé avec l'augmentation rapide de l'importance des petites et moyennes entreprises (PME) dans l'économie, principalement attribuable à l'augmentation de la sous-traitance par les grandes entreprises (voir Berry, 1997). Pendant toute cette période, les inégalités se sont amenuisées en Corée, plutôt que de s'accentuer.

Conclusion

Dans l'ensemble, l'expérience des pays d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud-Est (particulièrement d'économies telles que Hong-Kong, la Corée, le Japon et Taïwan) montre que la croissance et l'équité peuvent aller de pair dans un contexte où le niveau des échanges commerciaux est élevé (mondialisation), où la technologie évolue rapidement et où la création d'emplois dans le secteur public est limitée. Dans tous ces pays, les PME jouent un rôle important dans le secteur manufacturier, les activités d'exportation et l'économie en général. En outre, la répartition des revenus y est relativement équitable ; tous ces pays se révèlent très aptes à soutenir la concurrence sur les marchés mondiaux et maintiennent une croissance rapide.

Les données théoriques et empiriques suggèrent que les changements technologiques rapides et la hausse des rapports de commerce peuvent, en soi, accroître les inégalités. Il est possible d'éviter ce résultat en réduisant les écarts entre les salaires et la productivité du travail. La participation directe ou indirecte des PME aux activités d'exportation, par l'entremise de la soustraitance ou d'autres liens avec les exportateurs, contribue à éviter de tels écarts lorsque les échanges commerciaux se multiplient ou s'intensifient. Pour susciter la participation d'un large éventail d'industries, les grandes entreprises doivent faire confiance aux PME et être disposées à travailler avec elles, comme c'est le cas dans les économies d'Asie de l'Est et d'Asie du SudEst. Ce réseau de grande envergure est moins bien développé en Amérique latine, comme le soulignent si bien les entreprises, les conseillers et les observateurs japonais. Dans ces conditions, pour que les PME puissent contribuer à part entière, il faut que les écarts dans le capital technologique et le capital humain qui les séparent des grandes entreprises soient faibles. Lorsque c'est le cas, les nouvelles technologies de l'information devrait se diffuser rapidement et ni les écarts dans la productivité ni les inégalités dans les revenus ne devraient trop s'aggraver.

Même lorsque ces conditions sont remplies, il peut subsister un risque de répartition inégale car, en raison des changements technologiques rapides, de nombreuses entreprises, petites et grandes, augmenteront la productivité du travail à un point tel qu'il faudra peut-être beaucoup d'investissements et un taux de croissance élevé pour que la demande de main-d'œuvre demeure forte.

L'incidence de la mondialisation sur l'emploi, comme nous l'avons déjà vu, peut être à la fois positive et négative. L'emploi spécialisé et non spécialisé est susceptible de croître rapidement dans des conditions de croissance économique rapide, comme en témoigne l'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est. Cependant, dans les faits, la croissance a été lente dans la plupart des régions, sauf en Asie de l'Est, au cours de la dernière décennie. Les taux élevés de chômage sont davantage attribuables à la lenteur de la croissance et à la réduction de la demande dans les pays de l'OCDE qu'aux changements technologiques.

À l'instar de la plupart des études sur la mondialisation, le présent ouvrage s'est intéressé davantage à la croissance du commerce de biens et de services, qu'à celles des flux financiers et des interconnexions. La récente crise financière en Asie du Sud-Est nous a rappelé que cet aspect de la mondialisation ne devait pas être sous-estimé. Au moment de la rédaction de ces lignes, on s'inquiétait du fait que la région pouvait connaître une période de décroissance jusqu'à ce que le problème soit résolu. Cela remet en cause toute idée simpliste selon laquelle les pièges que tend la mondialisation ne menacent que certaines régions du monde ; cela donne à penser que les avantages nets de la libre circulation des capitaux sera modeste, sinon négative, pour la plupart des pays du Tiers-Monde. Les flux à court terme ne pourront jamais constituer l'assise d'une croissance et d'un investissement à long terme. Chaque nouvelle expérience de ce type vient renforcer les arguments en faveur d'un certain contrôle des flux à court terme. Il demeure évident que les pays en développement n'ont pour ainsi dire pas voix au chapitre, qu'il s'agisse des débats ou des règles régissant le commerce. Il est souhaitable qu'on l'on songe à remédier à la situation, au moins en prenant au sérieux les principaux dangers qui guettent ces pays.

Annexe — Tableau A1. Taux de croissance des exportations de biens et de services non facteurs, du PIB et du rapport exportations-PIB, par région (1970-1994)

 

1970-1980

1980-1990

1990-1994

 

PIB

Exp.

Exp./PIB

PIB

Exp.

Exp./PIB

PIB

Exp.

Exp./PIB

Économies à faible revenu et à

revenu moyen, par région

5,2

3,9

–1,2

3,1

7,3

4,1

1,9

Afrique subsaharienne

3,8

2,8

–1,0

1,7

1,8

0,1

0,9

2,1

1,2

Asie de l'Est

6,9

9,5

2,4

7,9

9,7

1,7

9,4

12,7

3,0

Asie du Sud

3,5

3,6

0,1

5,7

6,1

0,4

3,9

13,1

8,9

Moyen–Orient et Afrique du Nord

3,9

Amérique latine et Caraïbes

5,4

–0,1

–5,3

1,7

5,4

3,6

3,6

6,3

2,6

Économies à faible revenu

4,3

3,3

–1,0

5,8

5,7

–0,1

6,2

10,4

4,0

Inde

3,4

4,3

0,9

5,8

5,9

0,1

3,8

13,6

9,4

Chine

5,5

8,7

3,0

10,2

11,5

1,2

12,9

16,0

2,7

Autre

4,4

1,9

–2,4

2,9

2,5

–0,4

1,4

3,0

1,6

Économies à revenu moyen

5,5

4,0

–1,4

2,2

0,2

Revenu moyen inférieur

5,1

2,2

–2,3

Revenu moyen supérieur

5,9

2,2

–3,5

2,2

7,1

4,8

3,4

7,8

4,3

Économies à revenu élevé

3,2

5,4

2,1

3,2

5,1

1,8

1,7

3,4a

1,7

Monde

3,6

4,0

0,4

3,1

5,3

2,1

1,8

3,9b

2,1

Sources : Pour 1970-1980, chiffres sur le PIB, Banque mondiale (1995c, p. 164-165) et chiffres sur les exportations, Banque mondiale (1994, p. 186-187). Pour 1980-1990 et 1990-1994, Banque mondiale (1996e, p.208-209).

Note : — = non disponible.

a Estimation fondée sur les données concernant les principaux pays à revenu élevé présentées dans Banque mondiale (1996e, p. 209), pondérées selon les exportations en dollars de 1992.

b Estimation fondée sur les données concernant les pays à revenu élevé décrites en a et estimation sur les pays à faible revenu et à revenu moyen fondée sur les chiffres disponibles dans Banque mondiale (1996e, p. 209) et les estimations pour les deux categories manquantes « Europe et Asie centrale » et « Moyen-Orient et Afrique du Nord ». Compte tenu des limites inférieure et supérieure des estimations que nous utilisons, ce chiffre devrait se situer entre 1,8 et 2,3.







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