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Les deux dernières décennies ont été marquées par deux grands phénomènes : la « mondialisation » et la « révolution de l'information » sur laquelle repose la fameuse « inforoute ». À l'instar de celles qui l'ont précédée, cette révolution technologique contribue à créer de nombreux emplois, mais elle en supprime aussi beaucoup, ce qui donne lieu au changement et à l'incertitude, aussi bien sur le marché du travail que dans la société. Il en va de même de la mondialisation. Les effets à long terme de ces deux phénomènes sur les revenus moyens, la répartition des revenus, la pauvreté et la marginalisation n'étant pas encore connus, il est normal que les espoirs et les attentes que ces phénomènes engendrent s'accompagnent de nombreuses craintes et incertitudes. Eu égard aux bouleversements économiques qui ont touché l'Amérique latine au cours des deux dernières décennies, il est normal également que ces sentiments mêlés se manifestent dans toute cette région. Définitions, approches et contexteL'inquiétude que suscite la mondialisation repose en partie sur l'idée suivante : les gains que ce phénomène contribue à procurer au niveau du revenu national sont étroitement liés à la réduction des coûts par la rationalisation des effectifs et de l'appareil gouvernemental (afin d'éviter de paralyser les entreprises par des taux d'imposition élevés), aux pressions vigoureuses visant à augmenter la productivité ainsi qu'à une baisse des salaires ou à un ralentissement de leur augmentation. Beaucoup se demandent si le jeu en vaut la chandelle. Ces craintes sont d'ailleurs exacerbées par les doutes que les pays en développement entretiennent souvent quant à leur compétitivité sur les marchés ouverts. Paradoxalement, ce qui est malheureux, la hausse de la compétitivité nationale en passant par la productivité accrue et la réduction des coûts (qui toutes deux peuvent rapporter des avantages) est peu judicieuse. En rejetant implicitement la théorie de l'avantage comparatif, cette vision reflète une méconnaissance fondamentale de la façon dont un pays profite du commerce international (Berry, 1996). En Amérique latine, ces questions se posent dans le contexte d'un niveau élevé d'inégalité, lequel peut, à l'heure actuelle, être associé aux disparités en matière d'éducation — ou, plus généralement, de capital humain — et, traditionnellement, à la concentration des terres. Il faut tenir compte de ces facteurs déterminants de l'inégalité et, partant, de la pauvreté, pour évaluer les mécanismes qui lient la mondialisation et la technologie de l'information à la pauvreté (que ces liens soient positifs ou négatifs) et pour définir des politiques susceptibles d'améliorer les effets de ces deux phénomènes. Comme en fait état Streeten au chapitre 1, la mondialisation et la révolution de l'information sont liées de différentes façons. Le présent chapitre porte sur la façon dont ces deux phénomènes, qu'ils soient pris ensemble ou isolément, influent actuellement, et influeront à l'avenir sur l'évolution sociale et économique des pays d'Amérique latine, en particulier sur les niveaux de pauvreté et la marginalisation. Le terme « marginalisation » désigne ici le phénomène selon lequel certains segments de la population ne profitent pas des avantages de la croissance économique et des changements sociaux. Dans les cas extrêmes, la situation de certains groupes peut même s'aggraver. La marginalisation économique se mesure au moyen des indicateurs standard de pauvreté matérielle, à savoir déficience sur le plan du revenu, de l'éducation, de la santé, de la nutrition et du logement. Elle s'accompagne souvent d'une marginalisation sociale et politique. La plupart des nombreux travaux sur la marginalisation en Amérique latine mettent en évidence les processus économiques qui procurent des avantages à certains groupes tout en délaissant d'autres groupes. À différents degrés, cette notion peut s'appliquer à des pays, à des régions, à des catégories de professions et à des particuliers. ExportationsPour l'Amérique latine et les Caraïbes, la part des exportations (mesurée en prix constants de 1980) dans le produit intérieur brut (PIB) se situait en moyenne à 14 p. 100 dans les années 70 ; depuis, elle a connu une hausse constante pour atteindre plus de 23 p. 100 en 1994 (voir tableau 1). Cependant, mesurée selon les prix courants, cette proportion est tout à fait différente1. Les chiffres de la Banque mondiale (1996e, p. 213) révèlent que cette proportion a baissé de 1 p. 100 entre 1980 et 1994, passant de 16 à 15 p. 100. La différence entre ces deux modèles reflète l'effet très négatif des
1 Les tendances mesurées selon les prix courants sont différentes de celles mesurées en prix constants pour deux raisons : premièrement, le prix relatif des biens d'équipement varie d'un pays à un autre et, deuxièmement, le prix des devises change également, si bien que leur poids dans les totaux régionaux varie aussi.
termes de l'échange estimés par la CEPALC (1995a), équivalant à 5,7 p. 100 du PIB en 1994 (par rapport à 1980), soit environ 30 p. 100 de la valeur des importations cette année-là. La contribution des importations au PIB (encore une fois mesurée en prix constants de 1980) se situait en moyenne à environ 14 p. 100 pendant les années 70, pour atteindre un sommet d'environ 16 p. 100 en 1980-1981, baisser à moins de 11 p. 100 en 1984-1985, et remonter systématiquement depuis. Parce qu'au début des années 90 l'effet des termes de l'échange avait atteint un nombre négatif élevé d'environ 6 p. 100 du PIB, ce n'est qu'en 1992 que la part des importations en prix constants a dépassé celle de 1980-1981. Entre 1980 et 1994, la part des exportations occupée par les biens manufacturés dans la région a augmenté, passant de 17,4 p. 100 à environ 50 p. 100 (tableau 2), en partie à cause de la baisse des prix des exportations de biens primaires. La part des biens manufacturés dans les exportations totales a progressé pour tous les groupes de partenaires commerciaux (tableau 3) et plus particulièrement pour les pays industrialisés, où les chiffres, encore bas en 1980 (7,7 p. 100), ont augmenté rapidement pour atteindre près de 27 p. 100 en 1991 et demeurent à la hausse depuis. Entrées de capitauxL'entrée nette de capitaux, faible dans les années 80 sauf en 1980-1981 (avec un sommet, en 1981, de 40,1 milliards de dollars), a connu une hausse spectaculaire en 1991-1992 et a dépassé 60 milliards de dollars en 1992 et 1993 (tableau 4). Par conséquent, le transfert net de ressources (incluant la rémunération nette courante des facteurs de production), qui a été négatif de 1982 à 1990, est redevenu positif, se situant à environ 20 p. 100 de la valeur des exportations dans ces deux années, soit environ au niveau de 1980-1981. Cependant, ce transfert s'est de nouveau affaibli en 1994 (voir tableau 2). L'investissement étranger direct (IED) a également connu une hausse marquée au début des années 90, passant de 6 à 7 milliards de dollars en 1989-1990 à environ 18 milliards de dollars en 1994 (tableau 5). Technologie de l'informationLes effets de la révolution de l'information et de l'intégration accrue dans l'économie mondiale ont commencé à se faire sentir en Amérique latine à un moment où la plupart des pays de cette région émergeaient à peine du ralentissement macroéconomique des années 80, provoqué par la crise de l'endettement, ou en subissaient encore les contrecoups. À la suite de cette crise, la plupart des pays ont adopté un ensemble de politiques favorables au
marché, qui constituaient un virage décisif, et se sont intégrés rapidement dans l'économie mondiale. Les niveaux absolus de commerce, de flux de capitaux et d'investissement étranger direct ont connu une hausse importante au cours de la dernière décennie, résultat combiné de la reprise qui a suivi la récession provoquée par la crise de l'endettement, de la libéralisation des politiques et du processus plus général de mondialisation associé à la chute des coûts du transport et des communications, à la formation de blocs commerciaux et à la réduction des tarifs par l'entremise de l'Uruguay Round. Le degré de diffusion et d'utilisation de la technologie de l'information en Amérique latine est plus difficile à évaluer quantitativement. Dans cette région, les réseaux de télécommunications ont perdu du terrain comparativement à de nombreuses parties du monde au cours des deux dernières décennies, en raison de la faible croissance économique associée à la crise de l'endettement. Dans des pays comme l'Argentine et le Venezuela, des entreprises du secteur public très inefficaces ont également contribué au retard. Le Mexique, le Brésil et l'Argentine sont des exportateurs de produits électroniques, le Mexique manifestant un dynamisme particulier dans les années 90, surtout, peut-on supposer, à cause des maquiladores. La faiblesse des dépenses de la région au titre de la recherche-développement (R-D) en proportion du PIB a limité le développement d'une capacité technologique indépendante. Ces dépenses sont encore plus loin de la moyenne des pays en développement depuis 1970, alors que les deux étaient presque égaux à 0,3 p. 100 (voir chapitre 7, tableau 9). Les effets globaux de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la marginalisation et la pauvreté peuvent être envisagés sous l'angle de la productivité et de la répartition2, notamment en fonction de la part des revenus que détient le groupe se trouvant dans la catégorie de la pauvreté ou proche de celle-ci. (À l'heure actuelle, les études donnent à penser qu'environ le tiers de la population de la région vit dans la pauvreté.) Dans le cas des pays les plus pauvres, la croissance est particulièrement importante pour atténuer la pauvreté. Si son incidence sur la pauvreté matérielle est assez positive, les effets d'une augmentation des inégalités pourront être plus que compensés. Du point de vue des politiques, ce ne sont pas tant les effets globaux de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la pauvreté qui importent, mais plutôt la façon dont les politiques influent sur la progression de ces phénomènes et peuvent modifier leurs effets, compte tenu du degré de mondialisation et de propagation de la technologie de l'information qui est souhaitable ou inévitable. Les principales politiques influant sur la vitesse et les caractéristiques de la mondialisation sont celles qui touchent les flux commerciaux, l'investissement étranger direct et les flux de capitaux. Les principales influences sur l'évolution de la technologie de l'information, au demeurant plutôt difficiles à déterminer de façon absolue, comprennent de toute évidence les politiques de R-D ainsi que le rythme et les caractéristiques de formation du capital humain. À l'heure actuelle, on ne peut que présumer grossièrement les effets sur la société latino-américaine de la mondialisation et de la technologie de l'information. Les tentatives visant à déterminer ces effets en sont aux stades préliminaires. Cependant, cette question mérite qu'on s'y attarde parce que ces effets pourraient être marqués, parce qu'ils pourraient être positifs ou négatifs et parce qu'il est possible que les politiques aient sur eux une forte incidence. La prochaine section donne un aperçu de la nature des processus de mondialisation et de changement technologique dans le domaine de l'information, et de leurs effets possibles. Dans une autre section, nous nous penchons sur les résultats finaux dans la région : taux de croissance, niveaux d'emploi, taux de chômage et répartition des revenus. Ces résultats nous permettent d'évaluer les prévisions de façon rétrospective et de déterminer les mécanismes qui sont les plus susceptibles d'être à leur origine. C'est au moment des réformes économiques que la répartition des revenus a 2 Comme la pauvreté est déterminée à la fois par le pouvoir d'achat privé et par ce que les gouvernements fournissent, on peut distinguer également les dépenses et les revenus privés, d'une part, et les dépenses et les revenus publics, d'autre part. La mondialisation peut toucher la part des dépenses publiques ainsi que la façon dont ses avantages sont répartis entre les gens. commencé à se concentrer dans les pays d'Amérique latine, et notamment au moment où l'on a réduit les obstacles au commerce, ce qui a entraîné l'ouverture des économies et la hausse des rapports commerciaux. Il est également possible que les changements technologiques aient eu une incidence dans ce sens. Chacun des arguments habituels voulant que l'intégration internationale et les nouvelles technologies comportent des avantages peut être valable (voir Streeten, chapitre 1), mais il y a des raisons de craindre que les attentes n'aient été exagérées. Jusqu'à maintenant, les données empiriques sont ambiguës et les résultats observés en Amérique latine après la crise et les réformes sont inquiétants aussi bien sur le plan de la croissance que sur celui de la répartition. Effets de la mondialisation et de la technologie de l'informationComme nous l'avons mentionné précédemment, les changements technologiques (et surtout les technologies reliées à l'information) et l'intégration dans les marchés internationaux sont susceptibles d'avoir des effets importants sur la croissance et la répartition des revenus dans la région. Intégration mondiale de l'Amérique latine : Dépendance et marginalisationPendant les premières décennies de l'après-guerre, on s'est beaucoup inquiété de la dépendance des économies de l'Amérique latine envers les puissances industrielles. Frank (1969) a donné une interprétation marxiste classique. Sunkel (1973), quant à lui, a posé un regard non marxiste sur la question à l'instar de plusieurs penseurs d'après-guerre qui, à la suite de Prebisch (1950) — qui craignait que les pays exportateurs de matières premières comme ceux d'Amérique latine ne réussissent pas à se tirer d'affaire à cause d'une baisse de longue durée dans les termes de l'échange pour ces biens —, jugeaient nécessaire d'intervenir dans les marchés. Sunkel soutenait que l'Amérique latine courait le risque de s'enliser dans une dépendance permanente et que les écarts de revenus et de productivité pouvaient s'élargir, les effets de remous contrecarrant la croissance économique dans les pays du Centre. Il associait ce résultat à la difficulté accrue d'accéder aux composantes du développement, qu'il fallait se procurer à prix fort auprès des sociétés transnationales. Ces dernières profitaient de la protection du marché local en vertu de l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations pour obtenir de bons rendements sur leurs investissements tout en centralisant toute la R-D dans leurs propres pays et en refusant de diffuser leurs connaissances technologiques. Les estimations très élevées que Vaitsos (1974) a faites des rendements obtenus par des entreprises pharmaceutiques en Colombie, notamment par l'établissement de prix de cession interne et d'autres mécanismes, ont mis en relief ces inquiétudes. À l'époque, les travaux sur la marginalité débattaient de la mesure dans laquelle il fallait attribuer l'expansion des bidonvilles (et la pauvreté en général) aux processus d'accumulation capitaliste et de croissance dans ces économies dépendantes3. Ni les recherches, ni les événements subséquents n'ont confirmé les points de vue plus pessimistes exprimés au sujet de la marginalisation et des effets de la dépendance, à moins que l'on interprète la crise des années 80 comme l'aboutissement naturel des mécanismes décrits par ces auteurs plutôt que comme un événement historique fortuit qui a touché la région. Bien que la croissance ait considérablement varié entre les pays, elle était généralement bonne jusqu'à ce que la crise ne survienne au début des années 80, la moyenne de la région se situant à 5,5 p. 100 par année entre 1950 et 1980, une performance qui n'a été surpassée de façon importante par aucun autre groupe de pays, industrialisés ou non (Teitel, 1992, p. 356). Certains pays ont particulièrement bien réussi, notamment le Brésil et le Mexique. Les exportations de biens manufacturés ont connu une hausse importante, en dépit d'une base relativement restreinte. Aucune donnée systématique ne témoignait d'un retard technologique tel que celui avancé par les théoriciens de la dépendance4. Pour la plupart des pays de la région, la répartition des revenus n'a pas connu de changement marqué pendant cette période ; la situation de certains pays s'est légèrement aggravée (par exemple, au Brésil dans les années 60), mais pas assez pour contrecarrer de façon significative les effets positifs de la croissance. La création d'emplois s'est produite à un rythme suffisant pour faire augmenter la part de la main-d'œuvre travaillant 3 La déclaration de Nun (1969) est particulièrement éloquente. Perlman (1976) a fait une critique intéressante. 4 Évidemment, les progrès technologiques sont plus difficiles à évaluer que la plupart des autres variables examinées. Les données microéconomiques qui contredisent cette théorie proviennent d'études comme celles de Fairchild (1979, p. 135), dont la comparaison entre les entreprises nationales et les coentreprises à Monterrey n'a révélé aucune innovation technique dans ces dernières, même si les entreprises mexicaines comptent beaucoup plus sur les fondateurs ou d'autres habitants de la région pour obtenir des renseignements techniques que les coentreprises. Les données globales, bien que sujettes à des contraintes qualitatives, ne révèlent pas non plus un taux de changement technologique faible dans le secteur manufacturier d'Amérique latine. dans le secteur moderne, avec une productivité relativement élevée, et pour causer une baisse continue (pour l'ensemble de la région) de la part de la population vivant dans la pauvreté. En d'autres termes, les décennies qui ont précédé les années 80 ont connu un effet de ruissellement très important. Le revenu par habitant ayant augmenté d'environ 3 p. 100 par année de 1950 à 1980, l'incidence de la pauvreté, mesurée selon le seuil de pauvreté d'Altimir (Altimir, 1982), est rapidement passée de 65 p. 100 en 1950 à 38 p. 100 en 1970 et à environ 25 p. 100 en 1980 (Berry, 1997). Cependant, le traumatisme de la crise de l'endettement a eu tôt fait d'éclipser les inquiétudes suscitées par les dependistas concernant l'incapacité de la région de choisir sa propre destinée et d'abandonner les anciens modes d'interaction avec les pays industrialisés, reléguant au second plan les préoccupations concernant la trop grande présence de sociétés transnationales ou d'IED. Au lieu d'affluer, les capitaux étrangers se sont échappés. De graves récessions ont frappé les principaux pays à l'exception de la Colombie, le chômage a augmenté et la plupart des pays ont connu d'importants épisodes d'inflation. Entre-temps, les politiques ont été réorientées vers l'extérieur, leurs partisans les plus farouches soutenant que la stratégie d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations n'était pas judicieuse et qu'elle avait contribué au ralentissement de la croissance et à une concentration des revenus inutilement élevée (Corbo, 1988). Ce nouveau point de vue, à l'instar de celui des dependistas, doit être envisagé avec prudence. La croissance appréciable et la répartition relativement stable des revenus pendant la période d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations semblent contredire ces deux prises de position (Berry et al., 1997). Maintenant que la région pénètre à nouveau les marchés mondiaux et que les capitaux ont recommencé à circuler, il faut réévaluer les rôles du commerce extérieur, des capitaux étrangers et des sociétés transnationales. Bien que les pires craintes d'autrefois aient été exagérées, certaines préoccupations étaient sans doute justifiées dans une certaine mesure (par exemple la croyance persistante selon laquelle les changements technologiques ont empêché la croissance en Amérique latine de générer le nombre souhaité d'emplois et, partant, de réduire la concentration des revenus). Pinto (1965) soutenait que la technologie mise au point dans les pays industrialisés ne convenait pas à la proportion des facteurs de la région et qu'elle était habituellement transférée sans être adaptée. Souscrivant à ce point de vue, Tokman (1989) souligne que des études (par exemple OIT-PREALC, 1980) concluent généralement que l'élasticité des produits de remplacement des importations était faible et que la prévalence de technologie étrangère avait joué un rôle dans la chute des salaires réels des manœuvres dans un certain nombre de pays d'Amérique latine. Comme nous le verrons plus loin, la question de savoir quelle technologie est appropriée est particulièrement épineuse en Amérique latine. Comme la main-d'œuvre y est moins abondante que dans les pays asiatiques, elle ne représente manifestement pas un avantage comparatif. Vision optimiste de la mondialisationLa vision optimiste actuelle de la mondialisation et du libre-échange laisse présager des avantages sur le plan de la croissance en raison de plusieurs facteurs : gains d'efficacité et d'efficience X (parce que le libre-échange implique une concurrence accrue, qui favorise l'efficience), entrée de capitaux, qui vient accroître le stock de capital total et, partant, la production ; transferts technologiques plus importants par l'entremise des sociétés transnationales ; importations accrues de biens d'équipement ; plus grande circulation des idées résultant d'un contact global plus étendu et d'autres mécanismes positifs. Tous ces facteurs contribuent à rendre plausible la théorie de la convergence, selon laquelle l'écart dans les revenus entre les pays et entre les régions d'un même pays est en voie de se rétrécir. Entretemps, la vision optimiste des effets distributifs du libre-échange procède de la croyance voulant que la demande de main-d'œuvre moins spécialisée augmentera et que les perspectives s'amélioreront dans le secteur de l'agriculture, lequel dans l'ensemble tend à être pénalisé par le remplacement des importations. Les optimistes croient également que la réduction de l'activité du secteur public et l'avènement d'un plus grand nombre de principes de marché dans ce qui subsiste renforceront grandement l'efficacité de ce secteur pour la fourniture de biens et de services publics, y compris les services de redressement de la pauvreté. Effets de la libéralisation des échangesComme la mondialisation et la libéralisation des échanges n'ont pas eu, jusqu'à présent, d'incidence notable sur la performance de l'Amérique latine par rapport au modèle de l'industrialisation fondé sur le remplacement des importations, il est utile de s'inspirer de l'expérience de l'ensemble des pays en développement, même si elle aussi demeure étonnamment ambiguë à maints égards. Un large éventail d'études empiriques portant sur plusieurs pays démontrent que la croissance des exportations et la croissance économique globale ont tendance à aller de pair. Cependant, il reste à déterminer dans quelle mesure ce lien est systématique d'un groupe de pays à l'autre et d'une période à l'autre, dans quelle mesure il est attribuable à une causalité inverse entre la croissance de la production et la croissance des exportations5 et dans quelle mesure il est attribuable à une causalité directe6. Malgré l'absence de données qui confirmeraient de façon irréfutable le rôle positif des exportations dans la croissance à l'échelon des pays, peu d'études du développement réfutent leur validité pour chaque pays et dans une variété de contextes. Deux autres réserves ont été exprimées. Premièrement, l'élasticité de la demande mondiale de produits exportés en provenance des pays en développement peut être trop faible pour généraliser les avantages tirés des exportations. Deuxièmement, même si le commerce est souvent très bénéfique, il ne faut pas nécessairement en conclure que l'absence virtuelle d'obstacles au commerce représente un objectif idéal. Cela reviendrait à invalider l'argument touchant la protection des industries naissantes7. Cette réserve peut également avoir de l'importance pour l'Amérique latine. Malgré les indications contradictoires qui se dégagent de l'analyse empirique des mécanismes reliant les niveaux de commerce et de croissance, les chercheurs ont à peine tenté (au moyen d'analyses entre pays ou de séries chronologiques) d'analyser plus à fond les effets du degré et du genre d'obstacles au commerce sur la croissance. Les études chronologiques sur l'Asie de l'Est contiennent surtout des données qui prouvent que les politiques d'une industrialisation fondée sur le remplacement des importations ont constitué à la fois le prélude et le complément aux solides performances en matière d'exportations. On peut soutenir que les succès de la région (à commencer par le Japon) doivent beaucoup à une gestion efficace du commerce dans le contexte de politiques industrielles structurées (Wade, 1990). Les données sur les pays (voir en particulier Helleiner, 1994) selon lesquelles le taux de change constitue la variable clé pour déterminer le succès des exportations et de la croissance cadrent bien avec la proposition voulant que la libéralisation du commerce ne soit ni nécessairement, ni généralement, la meilleure façon de parvenir aux avantages possibles du commerce. 5 Par exemple, si un pays tend à exporter ce que la demande intérieure ne peut absorber. Les principaux tests de causalité ont été menés à l'intérieur des pays (par exemple Sharma et Dhakal, 1995) ; bien qu'ils souffrent clairement d'une série de limites méthodologiques et de lacunes qui leur sont propres, ils viennent s'opposer à l'hypothèse précitée. 6 Dans la plupart des études qui signalent cette corrélation positive, on a préféré soumettre l'hypothèse de référence à un contrôle de cohérence au lieu de la comparer avec d'autres variables, notamment les importations. Fishlow (1994) critique à ce sujet une déclaration de la Banque mondiale (1991) sur le bien-fondé de l'ouverture. 7 Une telle dénégation peut être fondée soit sur le fait que l'apprentissage pratique sur lequel repose cet argument n'est pas significatif au plan quantitatif, position très difficile à soutenir à une époque où l'on insiste sur l'importance d'apprendre par ce moyen et d'autres, soit sur le fait que les gouvernements n'ont pas la compétence nécessaire pour mettre en œuvre une telle protection. La seconde possibilité semble généralement plus plausible. Effets des entrées de capitauxLes effets des entrées de capitaux dans les pays en développement ont fait l'objet d'encore moins d'analyses. Comme pour le commerce, le débat le plus sérieux consiste à savoir s'il faudrait les restreindre véritablement pour des motifs autres que ceux qui s'imposent d'emblée, comme la protection de l'environnement. Au même titre que de nombreuses données micro-économiques attestent les avantages importants de l'IED, on craint que ces capitaux ne soient orientés vers les activités très rentables du pays hôte et qu'en raison de la lutte que se livrent les pays en développement pour attirer les capitaux étrangers, ils n'en viennent à absorber presque toutes les rentes qu'ils génèrent. De toute évidence, les entrées de capitaux à court terme s'accompagnent non seulement d'avantages, mais également d'effets négatifs. Elles ont contribué à l'instabilité macroéconomique dans certains pays d'Amérique latine, découragé la production de produits pour l'exportation et, par conséquent, ralenti le taux de croissance (comme au Mexique et en Argentine). La plupart du commerce international et de l'IED émane des sociétés transnationales, qui sont en majorité des grandes sociétés dotées de pouvoirs oligopolistiques considérables. Bien que l'IED effectué par les sociétés transnationales contribue à générer du commerce, il tend à affecter à certains pays une spécialisation commerciale dans la répartition internationale du travail et confine souvent le pays dans ce rôle. Dans le cas des produits primaires, les pays sont vulnérables au remplacement des produits qu'ils exportent par des substituts synthétiques. Dans le cas des produits manufacturés d'exportation, ils sont vulnérables aux stratégies des sociétés transnationales. Pour ces raisons, entre autres, le Japon et, plus tard, la Corée, ont choisi de se développer sans faire appel de façon intensive à l'IED. Il est particulièrement important pour les pays à revenu moyen comme ceux d'Amérique latine de ne pas être confinés. Les progrès réalisés dans la technologie et la gestion au cours des 15 dernières années ainsi que la déréglementation et la libéralisation ont renforcé la position des grandes entreprises internationales. Un processus de commerce intrarégional, intrabranche et intra-entreprise, guidé par l'IED, est illustré par la croissance rapide du commerce entre le Mexique et les ÉtatsUnis. Pendant la seconde moitié des années 80, le Mexique représentait deux tiers de tous les emplois des PED grâce aux sociétés affiliées de sociétés transnationales américaines (Chesnais, 1995, p. 20). Ces sociétés affiliées ont quadruplé leur part des exportations mexicaines vers les États-Unis (laquelle a atteint plus de 25 p. 100) ainsi que leur part des importations mexicaines en provenance des États-unis (passée à plus de 40 p. 100). Cependant, le travailleur des PED dépend davantage du fait que les petites entreprises occupent encore une place importante dans la structure industrielle. Certaines sociétés transnationales, mais pas toutes, ont la capacité d'attirer de petites entreprises à fort coefficient de main-d'œuvre dans le circuit international par l'entremise de la sous-traitance et d'autres mesures contractuelles. L'une des contraintes actuelles de la mondialisation qui pourrait se révéler dommageable est la pression que ce phénomène exerce sur les pays pour qu'ils maîtrisent leur inflation, en fonction de normes historiques. En Asie de l'Est, le processus de développement macroéconomique fondé sur l'investissement a connu de longues périodes d'importants déficits financiers, de déficits de comptes courants, de répression financière et de pressions inflationnistes (CNUCED, 1996, p. 128). Ces pays ont généralement tenté de donner confiance aux investisseurs par d'autres moyens, notamment en évitant de faire des changements draconiens dans leurs politiques. La mise en œuvre de quelques incitatifs favorables à l'investissement peut avoir des effets inflationnistes, et un certain taux d'inflation peut faciliter les changements dans les prix relatifs (mouvements des salaires réels par exemple) tandis qu'une politique de faible inflation pourrait se révéler coûteuse. L'expérience à long terme du Brésil, où la croissance et l'inflation sont élevées, cadre bien avec cette hypothèse. La plus grande crainte que suscite la mondialisation concerne ses effets sur la répartition des revenus ; cette crainte trouve sa base empirique la plus solide en Amérique latine, où le passage à une stratégie plus ouverte et davantage orientée vers les marchés s'est accompagné d'une hausse marquée des inégalités dans la majorité des pays (Berry, 1997a ; Bulmer-Thomas, 1996). La possibilité que la libéralisation des échanges fasse augmenter les salaires a été l'exception plutôt que la règle. La domination du commerce international par les grandes entreprises, une combinaison de sociétés transnationales et de grandes sociétés nationales, dont la main-d'œuvre à productivité élevée limite la création d'emplois, intervient probablement à cet égard. Effets possibles de la technologie de l'informationAussi vrai que les changements technologiques donnent à réfléchir et suscitent des protestations, on s'attend généralement à ce que la révolution de l'information ait sur la productivité et la croissance un effet positif qui s'accompagnera cependant d'un effet distributif négatif. Les effets de la révolution de l'information, à l'instar de tout progrès technologique, reposent sur qui adopte les nouvelles techniques et dans quelle mesure celles-ci cadrent avec les proportions de facteurs des pays qui les adoptent. Les pays industrialisés les adoptant en premier, il faut ensuite déterminer : la vitesse avec laquelle elles se propageront dans d'autres pays ; leurs conséquences sur le rôle des sociétés transnationales, les grandes sociétés nationales et les petites entreprises ; leur incidence globale sur la demande de différents genres de main-d'œuvre. Les effets de la technologie de l'information sur le revenu national dépendent de la mesure dans laquelle elle contribue à hausser la productivité totale des facteurs. Ses effets distributifs reposent sur les proportions de facteurs de la technologie adoptée et sur qui l'adopte. On peut supposer d'emblée que plus l'on cherche à réduire la main-d'œuvre non spécialisée et plus l'adoption favorise les grandes entreprises, plus ces effets sont négatifs. À moyen et à long terme, les effets distributifs de la technologie reflètent également son incidence possible sur les stocks de facteurs d'un pays. Certaines nouvelles technologies donnent lieu à d'importantes vagues d'investissement ou à des changements dans les niveaux d'éducation et de formation et, partant, influent sur les proportions de facteurs. L'évolution de la technologie de l'information en Amérique latine semble se faire selon les scénarios suivants : i) Bien qu'elle soit révolutionnaire à plus d'un titre, la technologie de l'information représente essentiellement une vague de progrès technologiques qui diffère peu des vagues qui l'ont précédée quant aux mécanismes et au rythme de sa propagation ou à la nature de ses effets. L'Amérique latine a emprunté des technologies à un rythme effréné pendant la majeure partie de l'après-guerre (c'est-à-dire jusqu'à la crise de l'endettement des années 80), la croissance globale a été relativement rapide et la région n'a pas souffert d'une détérioration de la répartition des revenus (Berry, 1997a). Une poursuite de ces tendances passées serait donc relativement satisfaisante. Bien que la plupart des pays aient investi, du moins modestement, dans les sciences et la technologie, et que certains (surtout le Brésil) aient entrepris de sérieux efforts dans ce sens, la crise de l'endettement a sapé ce travail qui, de toute façon, n'avait pas l'ampleur envisagée par les auteurs qui soulignent l'importance de ce domaine pour les progrès économiques futurs de l'Amérique latine (Perez, 1992 ; Teitel, 1992). ii) La région pourrait continuer d'emprunter avec succès comme par le passé sans organiser d'importantes activités locales de R-D, mais seule la formation de capital humain est assez rapide pour permettre l'emprunt, la diffusion et l'utilisation efficaces des nouvelles technologies. Dans ce scénario, il faudrait des compétences nouvelles et plus nombreuses que par le passé pour intégrer efficacement les nouvelles technologies. iii) Il est possible qu'aucune de ces options ne puisse être mise en œuvre ou qu'elles se révèlent moins fructueuses qu'une politique technologique plus dynamique. Cette dernière pourrait viser aussi bien la tenue à jour technologique par tous les moyens possibles (licences, rétroingénierie, etc.) que l'adaptation efficace des technologies, notamment la combinaison de nouvelles technologies de l'information et de technologies traditionnelles, ou le bond technologique. iv) La pire situation serait celle où on peut facilement prendre du retard dans la course technologique et, partant, perdre sa capacité de produire des revenus. Elle est plus susceptible de se produire si le rythme global des changements technologiques s'accélère (ce que traduit le mot « révolution »), si l'information est plus étroitement détenue (si les alliances stratégiques entre les sociétés transnationales retardent la diffusion plus longtemps) ou si l'intensité factorielle de la technologie qui se propage relativement rapidement est plus dommageable qu'auparavant. Dans ce scénario, la technologie de l'information et les changements technologiques en général pourraient être néfastes pour la région. Ceux qui envisagent avec optimisme les technologies qui pourraient se révéler « inappropriées » soulignent que les proportions de facteurs influent effectivement sur les orientations de R-D (Hayami et Ruttan, 1971 ; Binswanger et Ruttan, 1978). Bien que l'innovation induite existe — puisque la demande effective de nouvelles technologies influe sur les grandes orientations de la recherche et les changements technologiques qui en résultent — cette demande effective reflète le poids économique qui la sous-tend et les ressources disponibles pour la compléter. Cela explique le fait qu'une si grande proportion de la recherche ait cours dans les pays industrialisés, que cette recherche se concentre tant sur des produits qui profiteront aux groupes ayant un pouvoir d'achat élevé, que si peu de recherches visent les producteurs de cultures moins importantes, les petites et moyennes entreprises et les PED et enfin, que la plupart des innovations tendent à économiser la main-d'œuvre. Tout à fait à l'opposé de l'innovation induite se trouve la description de Fransman (1991, p. 2, cité par James, 1993, p. 406), selon laquelle le rythme et l'orientation de la R-D ne reflètent pas la rareté des facteurs, mais traduisent plutôt différentes trajectoires et impulsions technologiques sur lesquelles les facteurs économiques ont peu d'influence8. L'interface entre la mondialisation et la technologie de l'information est importante parce que la mondialisation influe sur les choix de politiques technologiques. Avec une stratégie fermée, les coûts d'une mauvaise décision concernant une nouvelle technologie ne représentent que les avantages perdus de son application locale. Dans l'économie mondiale, une erreur peut coûter pour le pays les rentes élevées qu'il pourrait obtenir en lançant au bon moment les bons produits sur le marché mondial. En Amérique latine, peutêtre plus que dans n'importe quelle autre région importante du Tiers-Monde, le degré approprié de capacité scientifique et technologique constitue une question complexe et controversée, comme en témoigne la diversité des points de vue exprimés dans la documentation. En Asie de l'Est, la capacité requise est en place dans plusieurs pays, particulièrement en Corée ; l'Afrique ne l'obtiendra pas dans l'avenir immédiat. L'Amérique latine serait en mesure de passer à un niveau supérieur de capacité technologique, mais la question est de savoir s'il s'agirait là d'une utilisation judicieuse des ressources. Comme James (1993) le fait remarquer, compte tenu de ces risques, il est important de bien saisir la rentabilité des nouvelles technologies et leur pertinence pour les pays en développement. Les alliances des sociétés transnationales constituent un sujet d'inquiétudes à ce chapitre. Cependant, il se peut que les technologies qui importent réellement pour les pays d'Amérique latine (tant du point de vue de la consommation que de celui de la production) ne soient pas les technologies de pointe, mais bien celles dont les prix tendent à baisser rapidement avec les nouvelles percées et la concurrence. Le CD-ROM permet de stocker de grandes quantités de renseignements médicaux et bibliographiques qui profiteront aux chercheurs dans les domaines de l'agriculture, de la santé et de la médecine ainsi qu'au développement des bibliothèques (Mody et Dahlman, 1992, p. 1714). L'éditique contribue à diminuer les coûts fixes des publications à faible tirage. Grâce à la baisse des coûts du matériel, la faisabilité des projets de démonstration s'améliore. Le fait que des petites entreprises des pays 8 Dans son enquête sur l'évolution de l'économique de la R-D, Stiglitz (1987, p. 75) fait remarquer que, dans ce domaine, l'influence d'Adam Smith est non seulement imperceptible, mais carrément nulle. industrialisés concèdent des droits d'utilisation exclusive de technologies microélectroniques pourrait favoriser un accès plus prometteur pour certains pays en développement (Evans et Tigre, 1989). La diffusion de certaines techniques d'automatisation peut dépendre de la volonté des vendeurs d'équipement d'envoyer du personnel de service dans les marchés marginaux, dont l'évolution est donc importante (James, 1993, p. 420). Couplée aux proportions de facteurs qui caractérisent les nouvelles technologies, la façon dont les gouvernements et d'autres institutions réagissent à la technologie de l'information peut être un facteur clé pour déterminer si ses effets distributifs seront positifs ou négatifs. James (1993, p. 413) évoque le secteur de la biotechnologie, où une série d'études de cas de l'Organisation internationale du travail (OIT) démontrent clairement que les capacités actuelles dans le Tiers-Monde ne sont généralement pas exploitées en vue d'atténuer la pauvreté de masse, en dépit du potentiel important que présentent à cette fin de nombreuses techniques nouvelles. Ainsi, la capacité des pays en développement au chapitre des techniques de micropropagation est surtout appliquée aux cultures commerciales et vise à répondre aux besoins du secteur commercial à grande échelle de l'agriculture. La politique publique (y compris les règlements établis pour les participants du secteur privé à la R-D) part du principe que les intervenants privés se concentreront sur les domaines qui profitent à ceux qui peuvent se permettre de financer la recherche. Tout avantage qui reviendra finalement aux pauvres résultera alors d'un « effet de ruissellement », qui ne sera pas nécessairement important. Dans le cas de la nouvelle technologie de l'information, on s'est beau-coup intéressé à la hausse de productivité et de revenu des personnes dotées de compétences nécessaires pour utiliser l'information, ainsi qu'à la nécessité de faire preuve de souplesse mentale pour acquérir et apprendre à utiliser les nouveaux outils permettant de répondre à la demande changeante de compétences9. C'est un fait connu, en Amérique latine comme ailleurs, qu'il faut repenser l'éducation et la formation de façon à reconnaître l'intérêt des compétences reliées à l'information. Il est toutefois très difficile de traduire cette reconnaissance en mesures concrètes, particulièrement dans le contexte de budgets serrés et de ministères de l'éducation et du travail généralement inadéquats. À mesure que les compétences supérieures prennent de la valeur 9 Freeman et al. (1995, p. 600) prévoient que la tendance, apparue au cours des 10 à 15 dernières années, à employer de moins en moins de travailleurs non spécialisés, ou de travailleurs qui ne possèdent pas les compétences adaptées à la nouvelle conjoncture et qui sont peu aptes à entreprendre une nouvelle formation, s'accentuera au cours de la prochaine décennie. sur le marché, il est important de combler les écarts dans les compétences, qui sont actuellement très larges dans certains pays comme le Brésil, faute de quoi la révolution de l'information risque d'accroître sérieusement les inégalités, la pauvreté et la marginalisation. En outre, le système devrait faciliter la réinsertion des travailleurs déplacés par la technologie de l'information10. Les optimistes soulignent qu'aucune des révolutions technologiques antérieures n'a donné lieu à une répartition permanente des revenus plus asymétrique. La technologie de l'information pourrait accentuer les inégalités en améliorant la situation relative des travailleurs plus spécialisés ou celle des grandes entreprises. Jusqu'à maintenant, les grandes organisations utilisent plus la technologie de l'information que les petites, tant dans le domaine des télécommunications que dans celui des services informatiques. Il reste à voir comment cet écart évoluera avec le temps. Mody et al. (1992, p. 1813) concluent qu'en période d'évolution technologique rapide, des différences de productivité importantes peuvent apparaître entre les entreprises en concurrence et s'amplifier si les acquis facilitent l'adoption d'innovations. Le fait que ces différences initiales favorisent les grandes entreprises réduit la demande de main-d'œuvre. Ces différences pourraient également avoir un caractère régional ; en effet, dans les régions plus pauvres, les effets d'une demande en déclin et les externalités tendent à creuser les écarts dans les revenus à la productivité. La persistance des écarts de revenus entre le nordest et le sud du Brésil donne à penser que des mécanismes d'équilibrage du revenu, tels que la migration de forts contingents de travailleurs du nord-est, sont modérément efficaces. L'incidence globale de la technologie de l'information en Amérique latine et ailleurs dépendra de l'influence que cette technologie exercera sur le commerce de la région. Jusqu'à présent, même si rien n'atteste une augmentation spectaculaire des possibilités en Asie de l'Est, certains indices laissent croire à un potentiel sérieux. Si l'on veut être plus prudent, disons que la technologie de l'information est devenue un facteur clé dans de nombreux marchés. Certains y perçoivent des avantages stratégiques, c'est-à-dire horsprix. Les effets qu'aura sur l'emploi l'augmentation des échanges, notamment lorsqu'elle repose sur la propagation de la technologie de l'information, dépendent de la mesure dans laquelle cette technologie 10 Freeman et Soete (1994) mettent en évidence l'éventuel intérêt pour ces travailleurs des programmes de création d'emplois dans les services personnels et communautaires. Ce secteur présente en effet un potentiel de croissance élevé en partie parce que, même si la technologie de l'information y est utilisée dans une certaine mesure, il n'est pas aussi tributaire des impératifs de la concurrence internationale que le secteur des produits et services exportables. permettra de déplacer des composantes courantes de la production vers des pays ou régions à faible revenu11. Il est évident que de nombreux éléments de la technologie de l'information sont transférés vers l'Amérique latine, mais beaucoup sont loin d'être répandus. Si les éléments qui ont surtout des effets bénéfiques sont intérieurs, si leurs prix sont en baisse et s'ils peuvent être diffusés sur une large échelle (par exemple vers les petites entreprises), l'incidence sera alors très positive. Dans le cas contraire, elle pourrait être négative. Sociétés transnationales, technologie de l'information et mondialisationLes sociétés transnationales jouent un rôle important dans la R-D, qui affaiblit l'exportation de produits primaires et de produits manufacturés légers des pays en développement. En revanche, la technologie de l'information réduit les coûts des communications internes et favorise donc une déconcentration géographique des activités dans les entreprises (voir chapitre 2). Cette situation a contribué au maintien relatif des activités à fort coefficient de main-d'œuvre de l'industrie du vêtement en dépit de l'avènement de la technologie moderne et des délais d'exécution plus courts. Elle explique également le déplacement d'activités informatiques impliquant un processus courant de traitement de données, des États-Unis vers les Caraïbes (Barbade, Jamaïque), où existent des installations de télécommunications avancées et une réserve importante de travailleurs qualifiés. Ce potentiel présente un intérêt spécial pour l'Amérique latine, dont une partie est à proximité des États-Unis, en raison de ses télécommunications relativement avancées et de l'offre croissante d'opérateurs spécialisés. Il s'agit donc de déterminer comment l'évolution de la technologie de l'information influera sur la décision des sociétés transnationales de déplacer plus ou moins des activités de production qu'elles contrôlent dans des régions comme l'Amérique latine. Il faut également se pencher sur les répercussions des orientations adoptées par les sociétés transnationales et d'autres aspects du contexte actuel sur le bien-fondé d'un développement technologique important dans la région. Patel (1995, p. 151) conclut qu'il n'existe pas de données systématiques prouvant qu'il y a eu décentralisation généralisée des activités de R-D des sociétés transnationales dans les années 80. Une très grande majorité des activités technologiques se font encore à proximité 11 Ce processus peut expliquer pourquoi des pays comme la Chine, l'Indonésie, la Thaïlande et les Philippines ont connu une croissance très rapide du commerce des produits liés à l'information et aux communications. du pays d'origine. Cependant, les activités qui sont déplacées dans les pays en développement sont très importantes pour ces derniers (par exemple la R-D en microélectronique et en biotechnologie en Inde, en biotechnologie au Mexique et dans d'autres pays). Si ces activités visent davantage la production de produits plus pertinents sur le plan international que ceux fabriqués en vertu de la courbe d'utilisation du produit (dont le principal objectif était d'adapter les produits ou les procédés aux conditions de production et aux goûts locaux), il en résulte moins d'effets positifs pour le pays hôte (voir chapitre 2). Pour le moment, l'Amérique latine ne peut invoquer les activités internationales des sociétés transnationales pour négliger l'importance de développer sa propre capacité technologique. Pack et Westphal (1986, p. 111) soutiennent que les externalités pécuniaires touchant les investissements dans la technologie, c'est-à-dire dans l'acquisition d'une capacité technologique et dans l'effort technologique, sont très répandues dans l'industrialisation. James (1993, p. 411) fait remarquer que la convergence des nouvelles technologies importantes renforce l'importance de ces activités. Ainsi, les technologies de communication et la microélectronique convergent et cette dernière interagit également de façon importante avec la biotechnologie (par exemple le contrôle informatisé des procédés biotechnologiques, les synthétiseurs d'ADN). Il reste cependant à évaluer les rôles distincts des activités qui ne sont que complémentaires à la recherche internationale, c'est-à-dire celles qui facilitent les achats intérieurs, l'adaptation et la diffusion, par rapport à celles qui entrent davantage en concurrence avec les activités des agents internationaux ou, à tout le moins, qui ne font pas qu'en découler. L'opinion générale est que la première fonction est très importante et nécessite en soi des efforts et des dépenses considérables dans le domaine technologique. Pour ce qui est de la seconde fonction, à laquelle se livrent un nombre restreint de pays, il est plus difficile de se prononcer dans le contexte latino-américain. Dans leur comparaison de l'industrie des superminis en Corée et au Brésil, Evans et Tigre (1989, p. 1752) font remarquer que l'État coréen fait montre d'une cohésion de loin supérieure à celle du Brésil, ce qui lui permet de se concentrer et de coordonner différentes organisations et divers instruments dans un secteur de politiques connexe. Chesnais (1995, p. 28) résume la question comme suit : l'avenir des pays dans le système de commerce international dépend essentiellement de leur capacité de bâtir localement (ou dans un contexte de protection et de coopération régionale serré) les compétences et les mécanismes interactifs dont dépendent l'accumulation technologique et la formation de capital. Chesnais poursuit en disant que même si la possession de ces attributs rend, au moment opportun, ces pays intéressants pour les multinationales, les priorités actuelles de celles-ci et le fondement sur lequel reposent les décisions en matière d'investissement international laissent croire qu'il est préférable pour les pays de ne pas trop fonder d'espoir sur l'IED. Quelques données empiriquesComme nous venons de le voir, la technologie de l'information et le récent modèle de mondialisation se sont manifestés en Amérique latine à peu près au même moment. Dans de nombreuses autres régions du monde, notamment dans les pays industrialisés et les économies de l'Asie de l'Est en croissance rapide, l'évolution de la technologie de l'information a fait partie du processus d'investissement et de changement technologique pendant une plus longue période. Cependant, en Amérique latine, les taux d'investissement ont été faibles pendant les années 80 (tableau 1), de sorte que les progrès technologiques ont été lents. Avec la reprise économique, qui s'est accompagnée de la libéralisation du commerce et de la hausse des proportions du commerce à l'investissement étranger, on a commencé à combler le retard accumulé. À cause de cette simultanéité, il est particulièrement difficile de déterminer, à partir des données globales sur la croissance, la répartition et la pauvreté, ce qui peut être attribuable aux changements dans les politiques commerciales et autres, à la technologie de l'information et à d'autres aspects des changements technologiques ou à d'autres facteurs, notamment à la reprise qui a suivi la crise. Incidence de la mondialisation sur la croissanceLes années 90, bien que moins catastrophiques que les années 80, ont tout de même été décevantes puisque la région n'a pu reprendre la croissance soutenue qui la caractérisait avant les années 80 (tableau 6). Qui plus est, le chômage s'est maintenu aux seuils élevés atteints dans la plupart des pays au milieu des années 80. Dans la plupart des pays, le taux de chômage a même progressé à nouveau au cours des années 90, la moyenne régionale se situant à 7,7 p. 100 en 1996 (tableau 7). La production par habitant en 1995 était encore légèrement inférieure à celle de 1980 et le revenu par habitant près de 10 p. 100 inférieur ; le taux de croissance régionale en 1996 s'élevait à près de 3 p. 100, ce qui n'est pas spectaculaire mais suffisant pour faire grimper le revenu par habitant d'environ 6 p. 100 depuis 1990 (CEPALC, 1996, p. 14) et pour susciter un nouvel optimisme concernant
l'avenir économique de la région. Cet optimisme repose essentiellement sur la conviction que les politiques économiques actuelles, plus favorables au marché, représentent un virage positif par rapport à celles qui étaient en place avant la crise. Dans quelle mesure cet optimisme est-il justifié ? Sur le plan de la croissance, on relève plusieurs sources d'inquiétude. Premièrement, la performance du Chili, bien que spectaculaire à maints égards, est celle d'un petit pays riche en minéraux qui a réussi à mettre en place ses réformes en dépit de l'insatisfaction populaire et qui a finalement obtenu beaucoup de sa politique microéconomique du point de vue de la croissance. Il y a peu de chances que la région dans son ensemble s'en tire aussi bien. Deuxièmement, les pays qui optent pour les marchés de change non contrôlés risquent de continuer à subir l'instabilité des taux de change et la surévaluation périodique qui entravent leurs tentatives d'assurer une bonne croissance des exportations. Troisièmement, il demeure possible que la protection, telle qu'elle a été mise en œuvre précédemment dans les principaux pays de la région, ait contribué au succès économique considérable obtenu pendant la période d'industrialisation fondée sur le remplacement des importations au lieu d'avoir été une entrave. Ceci pourrait s'expliquer, comme le laisse entendre Khan au chapitre 4, par le fait que cette mesure a suscité une confiance en l'avenir qui a favorisé les niveaux élevés d'investissement, par l'expérience ou par d'autres mécanismes. Si tel était le cas, il sera peut-être difficile d'égaler ces performances antérieures. Le MERCOSUR (marché commun du Cône sud) et d'autres mécanismes du même genre peuvent constituer la
protection recherchée contre la concurrence industrie-pays, du moins pour certains pays. Quatrièmement, dans la mesure où les niveaux élevés d'investissement dans le capital humain, surtout ceux à grande échelle, constituent un élément essentiel de la croissance, comme on le croit généralement, il reste à voir combien de pays, à notre époque de compressions budgétaires, rempliront cette condition, à partir d'une base modeste de surcroît. Enfin, comme on le fait souvent remarquer ces derniers temps, les inégalités croissantes peuvent entraver directement une croissance soutenue. Même si, pour l'heure, il est impossible de conclure à une croissance régionale forte (la moyenne pour 1990-1996 n'a été que de 3 p. 100), il est raisonnable de s'attendre à une croissance annuelle de 4 à 5 p. 100. Compte tenu du ralentissement marqué de la croissance démographique, qui se situe actuellement à moins de 2 p. 100 par année, une telle croissance économique se traduirait par une augmentation appréciable du revenu par habitant et diminuerait l'incidence de la pauvreté sauf si, bien sûr, le niveau d'inégalité augmentait. Incidence de la mondialisation sur la répartition des revenusDu point de vue de la répartition, la situation est presque partout déplorable. Les réformes économiques, notamment la libéralisation du commerce et les réformes du marché du travail, ont coïncidé presque systématiquement avec une accentuation importante des inégalités dans les revenus primaires ; l'accroissement « normal » des inégalités qui ont accompagné les réformes est de 5 à 10 points de pourcentage selon le coefficient de Gini des revenus primaires. Parmi les pays d'Amérique latine pour lesquels il existe des données statistiques suffisantes sur le sujet, les seules exceptions semblent être le Costa Rica, la Jamaïque et le Pérou (Berry, 1997a). Les données disponibles ne permettent pas de déterminer si le même phénomène s'est produit dans le cas des revenus secondaires (après avoir tenu compte des impôts, des transferts, de la fourniture publique de biens). Un ciblage efficace a eu des effets positifs dans certains cas, mais la réduction de l'activité gouvernementale pourrait avoir eu un effet régressif, tout comme le recours accru aux impôts indirects. Il semble probable que l'accroissement observé des inégalités soit le fruit d'un bond dans la part du décile supérieur, la majeure partie de ce bond se produisant dans les 5 p. 100 supérieurs, voire dans les 1 p. 100 supérieurs (comme ce fut la cas pour les ménages de la Colombie et de l'Équateur), tandis que la majeure partie des déciles inférieurs sortent perdants. Compte tenu d'un taux modeste de croissance du PIB par habitant se situant à 2 p. 100 par année, il faudrait près de dix ans de croissance sans effet distributif pour que le décile inférieur en Colombie urbaine rattrape le terrain perdu. En Équateur urbain, où la baisse en pourcentage pour le décile inférieur a été plus prononcée (il est passé de 2,2 p. 100 à 1,5 p. 100), il faudrait qu'une telle croissance persiste pendant près de 20 ans. Trop peu de recherches ont été conduites à ce jour pour établir un lien de causalité entre l'augmentation de la concentration des revenus et certaines réformes précises ou les changements (tels que les changements technologiques rapides) qui les accompagnent. Le cycle économique semble avoir joué un rôle, mais il ne peut expliquer l'augmentation majeure et durable (du moins jusqu'à présent) des inégalités12. Parmi les autres facteurs possibles, on relève les changements technologiques et les éléments de la mondialisation (l'augmentation du nombre de régimes axés sur le commerce ouvert et de l'investissement étranger13 ainsi que les réformes connexes favorables au marché), le démantèlement des institutions du travail et la « socialisation » des dettes (en vertu de laquelle l'État prend en charge certaines dettes privées qui pourraient menacer la stabilité macroéconomique ou financière). Tous les programmes de réforme institués dans les pays d'Amérique latine où la répartition des revenus s'est aggravée de façon significative comprennent des réformes liées au commerce et au marché du travail. La prédiction selon laquelle le renforcement et la libéralisation du commerce contribueraient à une hausse des salaires au détriment du capital ne s'est pas réalisée ; les inégalités salariales semblent plutôt s'être accentuées dans un certain nombre de pays, notamment au Chili, au Costa Rica, en Colombie et en Équateur, à mesure que le commerce s'est accru ou libéralisé14. Parmi les autres théories avancées pour expliquer l'association entre l'élimination des distorsions commerciales et l'augmentation des inégalités, plusieurs auteurs (par exemple Wood, 1994) supposent que le travail requis pour la production de biens d'exportation est relativement spécialisé, si bien que 12 En Argentine, au Chili et au Mexique, par exemple, l'augmentation des inégalités s'est produite surtout pendant le ralentissement ou la crise économiques, contrairement à la Colombie et à l'Équateur. Même dans les premiers cas, les inégalités d'après la crise, bien qu'inférieures au sommet atteint pendant la crise, sont généralement plus marquées qu'avant la réforme. 13 A également été suggéré comme cause de l'aggravation de la conjoncture au Mexique (Feenstra et Hanson, 1995). 14 En ce qui concerne l'expérience de l'Amérique latine, voir Berry (1997a) et Robbins (1995a, 1995b). L'augmentation des inégalités a également coïncidé avec la libéralisation à Hong-Kong et à Taïwan dans les années 80, mais pas en Corée ni à Singapour, où l'offre relative de travailleurs plus instruits s'est considérablement accrue (Wood, 1995). l'augmentation du commerce élargit les écarts dans les revenus selon le niveau d'éducation. D'autres soutiennent que le commerce contribue à rehausser les compétences (Robbins, 1995a) et d'autres encore qu'une augmentation des importations de biens d'équipement associée à la libéralisation du commerce peut accroître les bénéfices de la main-d'œuvre spécialisée, qui est complémentaire des biens d'équipement (Hamermesh, 1993 ; Stokey, 1994). Beaucoup ont également noté que la mondialisation tend à favoriser le secteur de l'économie à grande échelle : grandes entreprises, grandes villes, régions les plus développées, etc. Comme la production de biens manufacturés d'exportation est dominée par les grandes entreprises, elle crée moins d'emplois que ce à quoi on s'attendrait (Berry, 1992). Comme les écarts de revenus associés à la taille d'une entreprise (y compris ceux qui se situent à la frontière des secteurs formel et informel) et à la région sont souvent importants dans les pays en développement, une accentuation de cette tendance pose un risque réel. Un troisième mécanisme qui contribue à creuser les inégalités liées au commerce international est le fait que la libéralisation des importations semble faire passer le vecteur de prix en faveur des familles mieux nanties. Bien que les optimistes soutiennent que l'ouverture du commerce devrait contribuer à hausser les revenus relatifs des travailleurs agricoles, les données portant sur cette question sont également décourageantes. Au Mexique, de 1984 à 1989, l'écart croissant entre les revenus urbains et ruraux a contribué à l'augmentation globale des inégalités et à la baisse majeure des revenus tirés de l'agriculture et de l'élevage en tant que part des revenus ruraux (Alarcon, 1993, p. 139, 148). En Colombie, un élargissement sans précédent de l'écart entre les revenus urbains et ruraux a coïncidé, au début des années 90, avec le processus de libéralisation. Dans ces pays, il semble qu'une grande partie du secteur agricole ne puisse soutenir la concurrence causée par l'arrivée massive de produits importés et que les ressources humaines de ce secteur ne soient ni polyvalentes ni mobiles. Le cas du Paraguay nous permet d'évaluer les répercussions à long terme d'une politique d'ouverture, notamment sur le secteur de l'agriculture, puisque ce pays est le seul en Amérique latine à appliquer systématiquement depuis les années 50 une telle stratégie (Weisskoff, 1992, p. 1531). Certains produits d'exportation, notamment le coton, sont produits par de petits agriculteurs paysans ; d'autres, comme le soya et le blé, sont cultivés dans des fermes de taille moyenne avec de la machinerie et de la technologie internationales, tandis que l'élevage est du ressort des latifundia. Bien que tous les groupes aient fait leur part, Weisskoff conclut que la croissance fondée sur les exportations a accentué les inégalités structurelles de l'économie. Même si l'étude de Carter et al. (1996), portant sur trois pays, donne à penser que l'expérience du Paraguay relativement à la croissance agricole orientée vers les exportations est probablement l'une des plus négatives pour ce qui est des effets distributifs, elle présente quelques motifs d'optimisme : l'aspect ruro-agricole de l'ouverture sera suffisamment positif pour modifier de façon marquée les conclusions négatives tirées surtout d'après des données urbaines. Certaines politiques que les pays adoptent pour compléter leurs politiques sur la libéralisation (du commerce et de l'investissement étranger) peuvent également aggraver les inégalités. Parmi ces politiques, on relève la privatisation, la réforme financière et la réforme du marché du travail. Bien que la privatisation ne soit pas nécessairement associée à la libéralisation du commerce et de l'investissement, les institutions financières internationales l'ont fortement encouragée comme complément aux programmes de libéralisation, et des mesures importantes de privatisation ont été prises dans les pays d'Amérique latine dans le cadre de la libéralisation. La Banque mondiale (1996c, p. 53) met en garde contre une privatisation mal gérée, même si elle donne lieu à court terme à des hausses de revenus ou de performance, car elle pourrait être perçue comme vénale ou très injuste, en concentrant le pouvoir économique et politique dans les mains d'une élite d'investisseurs nationaux ou étrangers. La privatisation au Chili a de toute évidence contribué à la concentration de la richesse et des revenus ; les ventes ont donné lieu à une concentration marquée de la propriété et à la formation de grands conglomérats qui continuent à dominer l'économie (Meller, 1992, p. 27). Par ailleurs, la socialisation des dettes internationales et autres afin de sauver des entreprises financières et non financières en difficulté a probablement eu elle aussi d'importants effets distributifs négatifs, comme l'explique avec éloquence Meller (1992) dans son étude sur le Chili. Cette politique a été adoptée en partie en réaction à une crise. Cependant, une telle libéralisation a elle-même contribué aux crises financières, aussi bien pendant les années 70 que pendant les années 80 (Diaz-Alejandro, 1985). Plus récemment, le Mexique a fourni à son tour un exemple spectaculaire. L'Argentine et le Mexique ont dû recevoir de l'aide pour juguler des crises bancaires. Des données probantes doivent encore paraître sur les effets distributifs de la libéralisation financière outre ceux des crises financières, mais on est en droit de craindre que ces effets ne soient eux aussi négatifs. La réforme du marché du travail, qui diminue la sécurité d'emploi et le pouvoir de négociation des travailleurs, semble ouvrir la voie à des écarts salariaux plus grands. Les données portant sur l'Amérique latine, de même que certaines sur les pays développés, qui supposent que cette réforme est un facteur déterminant des inégalités salariales, donnent à penser que la réforme et le fonctionnement du marché du travail en général doivent être attentivement évalués comme facteurs des inégalités. Effets perceptibles de la technologie de l'informationÀ l'instar des autres pays qui ont adopté la technologie de l'information, l'Amérique latine attend les retombées de cette technologie sur la croissance. Dans les pays industrialisés, on souligne souvent qu'aucun effet positif significatif sur la croissance de la production ou sur la productivité totale des facteurs (PTF) n'a encore été établi (voir chapitre 7, tableau 8, pour une évaluation de la PTF sur une certaine période), ce qui semble étrange à certains observateurs compte tenu du consensus selon lequel nous traversons actuellement une révolution technologique. Cependant, ceux qui ont étudié des poussées précédentes de changements technologiques font remarquer qu'il faut beaucoup de temps avant que leurs conséquences ne se fassent sentir, les principaux effets sur la productivité se manifestant uniquement après que la diffusion a atteint un niveau relativement élevé. Il n'est donc pas étonnant qu'aucun effet positif sur la production ne ressorte pour l'instant des chiffres globaux nationaux sur les comptes d'Amérique latine. Du point de vue de la répartition, nous avons déjà dit qu'il est difficile de déterminer les sources de l'augmentation généralisée des inégalités. Cependant, la technologie de l'information et les changements technologiques en général semblent des causes évidentes. Les données portant sur d'autres pays sont peu utiles. Dans les pays industrialisés, on soupçonne que les nouvelles technologies et l'augmentation des importations de biens à fort coefficient de main-d'œuvre sont les principales causes de la tendance généralisée vers une augmentation des inégalités au cours des 15 dernières années. Comme il en est question au chapitre 7, l'expérience des pays d'Asie de l'Est démontre clairement qu'on peut éviter cette tendance. Questions stratégiques et recommandationsOn suppose que la stratégie orientée vers l'ouverture adoptée par la plupart des pays d'Amérique latine sera maintenue pendant un certain temps, même si la combinaison exacte de mesures de libéralisation unilatérale du commerce et de l'investissement, du maintien de certaines restrictions et de la participation à des blocs commerciaux reste à déterminer. Ainsi, la majeure partie des préoccupations en matière de politiques, y compris celles qui portent sur la technologie, viseront à compléter une stratégie de libre-échange relatif dans un contexte de mondialisation. Bien que les pressions externes exercées par les pays industrialisés laissent moins de marge de manœuvre qu'avant, il reste à prendre des décisions importantes concernant la conception et la mise en œuvre d'une politique économique dans ce nouveau contexte. Pour la plupart des secteurs de politiques examinés dans le présent document, le fait que l'on mette maintenant davantage l'accent sur les exportations influe sur l'élaboration des politiques. Le secteur de la technologie de l'information se caractérise lui aussi par une marge de manœuvre limitée en matière de politiques. Les politiques ne peuvent avoir qu'une incidence modérée sur l'adoption ou la non-adoption de certaines nouvelles technologies. Elles peuvent certainement influer sur le rythme et l'étendue de la diffusion des nouvelles technologies, ce qui peut se répercuter sur leurs effets globaux. Dans ce cas, comme dans celui du commerce, il faut déterminer avant tout : i) le genre de technologie de l'information qui profitera au pays ; ii) les outils d'intervention propres à orienter l'adoption dans le sens voulu ; iii) les politiques touchant les secteurs complémentaires de l'infrastructure, de l'éducation et de la formation ; iv) l'aide spéciale à apporter aux petites et moyennes entreprises pour qu'elles adoptent la technologie de l'information. Il existe des similitudes frappantes entre la mondialisation et la technologie de l'information en ce qui concerne l'élaboration des politiques. Premièrement, rien ne garantit que les effets généraux de la mondialisation et de la technologie de l'information seront positifs en Amérique latine, même si beaucoup de décideurs ont fait d'une plus grande ouverture une condition souhaitable et accepté la technologie de l'information comme inévitable. Deuxièmement, on croit généralement que ces deux phénomènes auront des effets marqués. Si ces effets sont à la fois importants (attente générale) et imprévisibles (point de vue que je partage et que j'ai exposé précédemment), il est donc primordial que les décideurs continuent d'en surveiller attentivement les effets pour réviser les politiques ou en concevoir de nouvelles15. Troisièmement, il est probable que ces deux phénomènes auront des effets positifs sur la production (efficience), mais leurs effets distributifs sont inquiétants et les politiques devraient viser à les contrer ou du moins à les atténuer. Dans le cas de l'Amérique latine, dont les niveaux 15 James (1993, p. 425) parle de l'absence frappante d'équilibre général entre les modèles macroéconomiques touchant les effets de la microélectronique et de la biotechnologie dans les pays en développement malgré leur adoption généralisée. d'inégalité sont déjà légendaires, les gouvernements devront s'employer davantage à concevoir de bonnes politiques de lutte contre la pauvreté et les inégalités en général. En ce qui concerne la technologie de l'information plus particulièrement, il faudra estimer du mieux possible s'il est justifié d'accorder une aide importante pour améliorer la capacité locale. Il semble que sans de telles mesures, certains avantages ne se matérialiseront pas, mais comme les effets d'ensemble de la technologie de l'information restent vagues, on ne peut déterminer s'il faut vraiment les prendre. Politiques sur la mondialisationUn ensemble optimal de politiques visant à aider l'Amérique latine à réagir au processus de mondialisation et à en tirer le meilleur parti possible comprend des mesures qui influent sur le rythme et l'étendue de l'intégration dans l'économie internationale, certaines lignes de conduite connexes et d'autres qui ne sont pas directement reliées à la mondialisation ou à la technologie de l'information, mais qui touchent la pauvreté et dont l'importance s'accroît en raison des risques associés à ces deux phénomènes. Une gestion judicieuse du nouveau système de libéralisation du commerce, de l'investissement et des flux de capitaux est nécessaire pour que ce système ne donne pas lieu à une instabilité ou à la perte prématurée de capacité productive, particulièrement dans les activités et les entreprises susceptibles de créer bon nombre des emplois faiblement rémunérés. Pour ce faire, il faudra mettre en place des instruments auxquels les pays industrialisés ont couramment recours pour se défendre contre le « dumping » et autres pratiques déloyales, ainsi que les afflux d'importations, etc. Le secteur des petites et moyennes entreprises, qui crée le plus grand nombre d'emplois, peut être vulnérable aux afflux d'importations. La gestion des comptes de capital devra s'effectuer avec minutie pour éviter la surévaluation et l'instabilité du taux de change réel, puisque ces deux phénomènes tendent à décourager les exportations, à ralentir la croissance et à augmenter le chômage. Les deux pays qui ont obtenu la meilleure performance en matière de croissance en Amérique latine au cours des dernières années, le Chili et la Colombie, imposent tous deux des contrôles dans ce marché. Une planification attentive des politiques visant à assurer une saine demande de main-d'œuvre supposera qu'on accorde l'attention qu'elles méritent aux principales sources probables d'emplois productifs au cours de la prochaine décennie : un développement rural soutenu et un secteur vigoureux des petites et moyennes entreprises (PME). Les expériences de développement les plus réussies du monde, notamment au Costa Rica, en Indonésie, au Japon et à Taïwan, se caractérisent par un secteur rural fort, qui constitue le précurseur normal d'un développement global sain. La plupart des pays d'Amérique latine accusent beaucoup de retard dans ce domaine, en raison de la distribution très inégale des terres qui perdure. Cependant, il y a suffisamment d'expériences positives dans la région à ce jour, même si elles sont de faible ampleur, pour justifier un certain optimisme. Le soutien général des petites et moyennes entreprises (y compris les microentreprises), sous forme d'institutions de crédit améliorées, d'aide à la commercialisation (foires, par exemple) et d'aide technique et de formation représente une autre priorité. À la partie de ce secteur qui présente un potentiel d'exportation, il faudra donner un soutien spécial, faute de quoi les exportations, qui seront alors dominées par les grandes entreprises, ne créeront pas beaucoup d'emplois. L'expérience de nombreux pays, notamment le Japon et certains de ses voisins asiatiques, illustre l'importance possible de liens entre une industrie moderne efficiente et les petites entreprises. Malgré leur rareté, les données sur l'Amérique latine portent à croire que les synergies de ce genre, bénéfiques pour tous les joueurs, sont généralement moins fréquentes dans cette région. L'utilité de tels liens prend probablement plus d'importance dans une économie ouverte que dans une économie fermée. Lorsque ce sont les grandes entreprises qui font la majeure partie des exportations (comme au Brésil, par exemple ; voir Silber, 1987), il se peut que le succès des exportations génère peu d'emplois productifs à moins que des sous-traitants n'interviennent en cours de route. En plus de favoriser une saine demande de main-d'œuvre, il est important de renforcer le capital humain, au bas de l'échelle des revenus, en amélio-rant l'accessibilité et la qualité de l'éducation primaire, en offrant une formation professionnelle plus pertinente et en prévoyant la formation en cours d'emploi des personnes les moins spécialisées. Il conviendrait en outre, dans certains pays, de réformer les institutions du travail, dont les lacunes pourraient nuire au succès de ces pays sur les marchés mondiaux. Une partie de la protection contre le chômage devrait passer de l'entreprise à un système d'assurance-chômage ; un certain nombre de pays d'Amérique latine ont fait un pas dans cette direction. Le plus important, peut-être, est de repenser les institutions du travail en tenant compte des besoins des PME et de ceux des travailleurs, notamment par le recours éventuel aux normes du travail dans les pays à faible revenu comme dans ceux à revenu élevé. Si les PME participent intensivement au commerce, comme elles devront le faire dans certains pays pour que la création d'emplois soit satisfaisante, ces questions peuvent soulever beaucoup de controverse. Politiques sur la technologie de l'information : Création de capacités et industrie des biens d'équipementOn s'entend généralement pour dire que, dans la plupart des pays en développement, les changements technologiques sont tributaires d'une solide capacité technologique ; ce sur quoi on s'entend moins, c'est la nature de ces changements (par exemple, est-ce vraiment important qu'ils permettent de réaliser des économies de main-d'œuvre ?) et le genre de capacité institutionnelle nécessaire pour produire les changements nécessaires16. Comme Lall (1992, p. 171) le fait remarquer, un développement industriel sain nécessite un processus continu d'apprentissage, d'adaptation et d'amélioration technologiques, processus pour lequel on n'a pas encore trouvé de mécanismes d'induction adéquats. Pour les pays d'Amérique latine, on peut dégager trois niveaux ou domaines de politiques. Le premier concerne les politiques qui contribueraient à l'établissement et à la diffusion efficaces des éléments désirables de la technologie de l'information qui seraient mis en place par transfert. Le deuxième prévoit que les capacités internes compléteront le processus de transfert et serviront à élaborer des technologies pertinentes localement, où la majeure partie des progrès repose sur les capacités locales et moins sur les connaissances empruntées (dans cette catégorie, on peut voir ou non le bond technologique). Le troisième niveau fait intervenir un rôle non local pour le pays ou la région, en vertu duquel celui-ci ou celle-ci développe ses capacités au point de favoriser les exportations. Ce niveau peut comprendre les exportations de technologies ou de produits qui comprennent une technologie développée localement. Aux deux premiers niveaux, la principale tâche de la capacité scientifique et technologique locale serait d'améliorer la sélectivité qui détermine les technologies à emprunter, à adapter et à adopter localement et de renforcer la capacité d'adaptation pour éliminer les éléments indésirables des technologies étrangères avant qu'elles ne soient utilisées localement. Les interprètes de cette théorie craignent que ne soient introduites des technologies inappropriées dans des régions qui n'ont guère de capacité locale. Dans son argumentation en faveur d'une stratégie de soutien solide, Teitel (1992, p. 366) note la tendance à long terme vers une capacité d'exportation de produits manufacturés au-delà de la région, même dans les 16 La question de la capacité technologique locale a été exposée en détail par Lall (1993, 1995b) et Bruton (1985) dans le contexte des pays du Tiers-Monde en général et par Perez (1985) et Teitel (1992) dans le contexte des pays d'Amérique latine. gammes de produits qui font intervenir des stades relativement avancés de valeur ajoutée, de compétences et de technologie. Bien que la performance récente en matière d'exportation témoigne du potentiel compétitif des industries favorisées en vertu des anciennes politiques, Teitel (1992, p. 374) fait remarquer qu'une discontinuité technologique importante semble s'être produite en Amérique latine entre les années 1975 et 1980. Pour les applications industrielles requises dans les nouveaux secteurs d'activité, l'apprentissage enchâssé dans le stock de capital humain acquis pendant l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations est de peu d'utilité. Il estime que pour faire sortir la région du marasme dans lequel elle se trouve actuellement, il faudra peut-être que le secteur public joue un rôle plus grand. Ardent défenseur de ce point de vue, Perez (1985) juge que l'Amérique latine devrait tenter de s'intégrer rapidement dans l'actuelle révolution de l'information ; cela est à la fois possible et souhaitable, compte tenu des facteurs dont cette région est dotée. Les points de vue implicitement ou explicitement interventionnistes d'auteurs tels que Perez et Teitel s'opposent aux opinions néolibérales selon lesquelles le processus de changement technique doit relever du marché, en particulier lorsqu'il fait intervenir la haute technologie. Le niveau optimal d'activité dans les domaines du développement technologique et de la création de capacités, et dans le soutien connexe, varie beaucoup d'un pays à l'autre. Seuls quelques-uns ont le potentiel voulu pour fonctionner au troisième niveau mentionné précédemment : le Brésil, et peut-être le Mexique et l'Argentine. Pourtant, la recette permettant de tirer le meilleur parti possible de la technologie de l'information peut être semblable au plan qualitatif d'un pays à l'autre. Étant donné la nouveauté de la technologie, les lacunes dans les renseignements qui circulent à son sujet entre les nombreux agents économiques et le risque qui y est associé, on devrait axer l'éducation et la formation sur les compétences complémentaires à la technologie de l'information et fournir le soutien public requis pour améliorer les renseignements, assumer les risques, etc., ceci en vue de pouvoir appliquer la technologie de l'information partout où elle serait avantageuse. Comme l'application généralisée est importante pour éviter une dichotomie technologique croissante entre les entreprises (en fonction de leur taille), mais comme une adoption rapide suppose un degré élevé de déplacement global de la main-d'œuvre, l'économie doit croître rapidement afin que les occasions d'emploi se multiplient dans les secteurs les plus touchés ou dans d'autres. Cette recette semble avoir donné de bons résultats dans plusieurs pays d'Asie de l'Est. Les inégalités distributives ne semblent pas s'être aggravées de façon significative pendant l'expansion rapide de la technologie de l'information dans les quatre NPI du Pacifique (Hong-Kong, Singapour, Corée du Sud et Taïwan) ; elles se sont même résorbées en Corée, peut-être en partie à cause de l'essor de la sous-traitance, qui a permis d'établir des liens solides entre le secteur des PME et le commerce international. Malgré ces succès, on ignore quelle sera l'ampleur des effets de la technologie de l'information en Amérique latine et à quels moments ils se feront sentir. Il existe un risque d'échec : si les travailleurs sont déplacés sans que l'on assiste à une croissance rapide correspondante, ce processus pourrait se solder par une détérioration au plan de la répartition. En Amérique latine, le sentier de la haute technologie présente plus d'écueils qu'en Asie de l'Est à cause des coûts connexes liés à la probabilité que des gens soient laissés pour compte. Cette probabilité est plus grande parce que rien n'indique que la croissance économique sera très rapide et parce que les coûts seraient plus élevés à cause du degré initial élevé d'inégalité. Cependant, le statu quo pose aussi de graves dangers, notamment : la perte de compétitivité sur les marchés internationaux, si ces technologies deviennent effectivement de plus en plus essentielles à cette compétitivité ; la perte d'un moyen possible d'augmenter la productivité relative des PME, s'il s'avère que la technologie peut facilement être mise en œuvre à petite échelle de production et, donc, être propice aux PME. Même les niveaux de capacité technologique les plus faibles, auxquels les pays d'Amérique latine devraient aspirer, nécessitent parfois le développement considérable des infrastructures et du capital humain. Une infrastructure de télécommunication efficace est essentielle à la conduite des affaires quotidiennes et, partant, à la réussite des exportations. Elle constitue également le fondement d'un réseau en expansion rapide de nouveaux services qui peuvent faire l'objet d'échanges internationaux et améliorer grandement l'efficacité de nombreux autres services, particulièrement l'éducation et la santé (Freeman et al., 1995, p. 592). L'argument souvent invoqué (par exemple Kaplinsky, 1990) selon lequel les nouvelles technologies rendent possible la production à plus petite échelle que les technologies antérieures demeure controversé. James (1993, p. 432) fait remarquer qu'il n'existe actuellement aucune donnée empirique pour l'étayer ; Alcorta (1992) laisse entendre qu'au palier de l'entreprise, les nouvelles technologies pourraient plutôt se solder par une production à plus grande échelle. Il faudra déter-miner si les grandes entreprises adoptent la technologie de l'information pour réaliser des économies d'échelle ou en raison de l'asymétrie de l'information et des retards dans la mise en œuvre de cette technologie. Il est également pertinent à ce chapitre de savoir si les banques et autres institutions financières peuvent faire appel à la technologie de l'information pour mieux répondre aux besoins des PME en réduisant les coûts de transaction. Une performance accrue dans la vérification du crédit, secteur généralement à fort coefficient d'information, pourrait leur permettre de mieux atteindre les PME. Certes, l'une des principales tâches au regard des efforts technologiques locaux dans les pays d'Amérique latine devrait consister à atteindre les petites et moyennes entreprises, qui se trouvent souvent en périphérie des grands centres, et à accroître leurs options, notamment en améliorant l'accès aux nouvelles technologies, en les adaptant ou en les combinant avec des technologies traditionnelles. Bien que l'objectif soit évident, on ignore dans quelle mesure il sera atteint et quelles politiques sont les plus susceptibles d'en assurer la réalisation. Plusieurs points peuvent être soulevés à ce sujet. Premièrement, le développement de l'infrastructure dans les petites régions rurales et urbaines de nombreux pays d'Amérique latine, souvent souhaitable en soi, indépendamment de la nouvelle technologie de l'information, peut se révéler encore plus nécessaire en raison de ces options. L'un des aspects les plus frappants du développement réussi observé dans certains pays d'Asie de l'Est (particulièrement à Taïwan) est le rôle de l'électrification et de l'industrialisation en milieu rural et du dynamisme non agricole général qui les a accompagnées. L'amélioration des communications en milieu rural pourrait-elle avoir des effets semblables ? Celles-ci sont particulièrement importantes pour relier les petites entreprises aux marchés inter-nationaux. Les télécopieurs sont maintenant de rigueur pour beaucoup de petits exportateurs ; ils améliorent considérablement leur capacité de communication et d'information (Levy et al., 1994). Deuxièmement, la combinaison des technologies modernes et traditionnelles mérite considération. Comme le fait remarquer Bhalla (1996, p. 13), l'intégration appropriée des nouvelles technologies dans les modes traditionnels de production présente des perspectives d'apprentissage pratique et d'expériences locales d'adaptation et de développement des capacités beaucoup plus intéressantes que l'utilisation irrationnelle de nouvelles technologies dans les secteurs avancés de l'activité économique. Malheureusement, peu de ressources sont dirigées vers ce genre de combinaison ou d'autres approches qui favoriseraient l'avancement des technologies appropriées en Amérique latine. Les dépenses au titre de la R-D sont faibles et celles portant sur la composante orientée vers les PME encore plus maigres. Les indications sur les différentes activités qui contribuent à cette orientation sont plutôt éparses. Industrie des biens d'équipementBruton (1985, p. 81) soutient que l'avancement technologique doit se produire en réaction à la conjoncture socioéconomique du pays et non être imposé ou simplement rendu possible par des sources extérieures. Il ajoute que la création de capacités locales repose avant tout sur la demande, c'està-dire qu'elle se produit lorsque les utilisateurs recherchent de nouvelles connaissances pour amorcer leur processus de production dans les grands secteurs de l'économie17. Pour qu'il y ait une réaction adéquate du côté de l'offre, il est essentiel de disposer d'une industrie intérieure de biens d'équipement — bien qu'il ne soit pas évident, en cette époque de libéralisation du commerce (et de blocs commerciaux), qu'elle permette de mieux répondre à ce besoin. Il y a lieu également de s'interroger sur l'aide à l'importation et à la remise à neuf d'équipement d'occasion, non seulement pour élargir la portée des technologies disponibles (en ouvrant habituellement la voie à des technologies plus appropriées) mais également pour faciliter la création et la survie des petites entreprises, qui sont les principaux producteurs à fort coefficient de main-d'œuvre dans la plupart des pays18. Rôle du gouvernementLa propagation réussie de la technologie de l'information repose sur une politique active de soutien, comme le font valoir des auteurs tels que Mody et Dahlman (1992, p. 1703), qui concluent que l'adoption fructueuse des nouvelles technologies de l'information nécessite des capacités de planification et d'organisation efficaces. Bien que les sociétés transnationales transfèrent beaucoup de connaissances techniques, il est peu probable qu'elles répondent aux besoins du pays hôte parce qu'elles transfèrent des technologies inappropriées ou davantage orientées vers le secteur, moins utile, des produits plutôt que celui des procédés19 et, plus généralement, parce qu'elles 17 Bruton cite l'étude de Freeman (1973) sur les succès et les échecs des innovations au R.-U. selon laquelle le succès était surtout fonction de la compréhension des besoins de l'utilisateur, l'innovation étant alors conçue pour répondre à un besoin d'un utilisateur éventuel. 18 Le rôle des spécialistes en équipement qui ont importé, réparé, installé et garanti la machinerie utilisée par les petites et moyennes entreprises en Colombie est discuté dans Cortes et al. (1987) et dans Escandon (1981). 19 Les sociétés transnationales dépendent beaucoup du marché intérieur pour développer leurs nouveaux produits et apportent souvent dans le pays en développement un nouveau produit (souvent de luxe) qui a peu de liens avec l'économie intérieure. La technologie de système, par exemple, conception, procédures de test, propriétés des matériaux, etc., est plus susceptible d'être utile dans les pays en développement que les nouveaux produits, puisqu'elle peut avoir une application plus grande et être dénuée des caractéristiques indésirables dont nous venons de parler. ne peuvent contribuer à la création d'un processus d'accumulation de connaissances au palier local20 et de la capacité technologique interne connexe. En fait, il est facile de prouver que ces sociétés peuvent entraver les efforts déployés dans ce sens (Bruton, 1985, p. 101). Lall (1992, p. 198) fait remarquer que, malgré sa taille et sa base de biens d'équipement, le Brésil a conservé une forte dépendance envers la technologie étrangère sous forme d'IED. Son secteur privé dynamique est coincé entre la domination des sociétés transnationales dans certaines industries et celle des entreprises du secteur public dans d'autres. Malgré certaines réussites, la stratégie brésilienne a été jusqu'à maintenant incapable d'améliorer le dynamisme et la compétitivité des grands secteurs de l'industrie. Le Mexique n'a pas choisi l'interventionnisme à la brésilienne pour élaborer des technologies spécifiques. 20 Une manifestation, répandue dans les pays riches, est la rareté d'ingénieurs ou d'autres travailleurs spécialisés qui quittent la société mère pour créer leur propre entreprise (Bruton, 1985, p. 100). On peut s'attendre à ce que cette situation soit moins courante dans les sociétés transnationales car une plus forte proportion des travailleurs sont des étrangers et sont susceptibles de vouloir travailler pour l'entreprise pendant une longue période. Soulignons que les entreprises nationales donnent lieu à la création de nombreuses entreprises de ce genre. Cortes et al. (1987) soulignent l'importance et le nombre de nouvelles entreprises créées de cette façon dans le secteur de la machinerie agricole et de l'industrie du meuble en Colombie. Dans le premier cas, ces nouvelles entreprises faisaient partie intégrante du processus d'amélioration de la qualité et de réduction des prix, car elles augmentent la concurrence et favorisent l'application de bonnes idées dont la société mère n'était pas en mesure de profiter. |
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