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La mondialisation n'a pas le même sens pour tous. Le terme utilisé pour décrire l'état actuel de l'économie mondiale est devenu un mot à la mode. Le phénomène n'est pas nouveau en soi, mais sa signification et ses répercussions, particulièrement pour les pays en développement, sont loin d'être évidentes. Ainsi, les échanges commerciaux et l'investissement étranger direct, les deux indicateurs les plus courants de la mondialisation, connaissaient déjà une croissance rapide à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. La dispersion géographique de l'activité économique existe depuis des décennies, voire des siècles. Le présent ouvrage aborde donc la mondialisation en tant que phénomène continu dont la dernière phase, celle des années 80 et du début des années 90, se caractérise par une accélération du processus (le chapitre 1 traite de la mondialisation du point de vue historique). Si la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, on peut se demander si la phase actuelle du processus est différente des phases antérieures. Les technologies de l'information et de la communication d'aujourd'hui ont permis une croissance sans précédent du commerce des services et le remplacement de la production en série mise en place par Ford par des systèmes de production souples ou spécialisés (innovations organisationnelles et innovations technologiques). Ce sont là les deux éléments propres à la phase actuelle. La mondialisation se caractérise par des facteurs économiques — multiplication des échanges commerciaux, accroissement des investissements et des marchés financiers, accélération de la circulation des technologies — et des facteurs non économiques, dont la standardisation des goûts des consommateurs et la perte de souveraineté nationale qui se traduisent par une uniformité grandissante des valeurs sociales. Principales caractéristiques de la mondialisationNous analysons ci-dessous cinq caractéristiques économiques et deux caractéristiques non économiques de la mondialisation. Caractéristiques économiquesIntensification du commerceLe commerce mondial a connu une expansion rapide aux XIXe et XXe siècles. Comme le fait remarquer Streeten au chapitre 1, entre 1820 et 1992, le volume mondial des échanges a été multiplié par 540. On estime que le taux annuel de croissance du commerce mondial, qui était de 3,5 p. 100 avant la Première Guerre mondiale (1870-1913), a atteint 5,8 p. 100 après la Deuxième Guerre mondiale (1950-1990). L'entre-deux-guerres a naturellement été une période de ralentissement du commerce mondial (Kitson et Michie, 1995, p. 7). La part du commerce dans le produit intérieur brut (PIB) est un indicateur de mondialisation couramment utilisé. Le commerce a considérablement accru sa contribution au PIB après la Deuxième Guerre mondiale, sans pour autant excéder celle qui était la sienne avant 1914 (voir le chapitre 1). Ce qui est nouveau à partir des années 50, c'est le changement observé dans la composition des exportations des pays en développement. Constituées autrefois de produits primaires, ces exportations comportent de plus en plus de biens manufacturés, et la progression du commerce des services est encore plus étonnante. Le commerce de services commerciaux (transport, voyages et autres services privés tels que les services financiers, les communications, la construction, l'information et les services professionnels et personnels) a connu une croissance particulièrement rapide dans les années 80 et au début des années 90. De 1980 à 1993, son volume a augmenté de près de 8 p. 100 par année tandis que le commerce de marchandises affichait une hausse d'environ 5 p. 100 (Braga, 1996). Pour les tenants de la mondialisation, l'essor du commerce représente un bienfait absolu. Or, comme le signalent Streeten (chapitre 1) et Berry (chapitre 3), le laisser-faire et le libre-échange peuvent se révéler néfastes à l'échelon national. L'expansion rapide du commerce peut rendre les pays vulnérables aux chocs externes et à une concurrence qui n'est pas toujours souhaitable. De surcroît, les profits tirés des exportations n'auront pas un effet de masse si l'élasticité de la demande d'exportations des pays en développement est trop faible. Enfin, il est possible que ces avantages ne se concrétisent qu'après l'application, pendant une période prolongée, de politiques de remplacement des importations par des productions nationales, comme en témoigne le dossier économique des pays d'Asie de l'Est (voir chapitre 3). Croissance de l'investissement étranger direct et de flux de capitauxLa croissance de l'investissement étranger direct (IED) a été beaucoup plus rapide que celle du commerce et de la production. Selon la CNUCED (1996), de 1980 à 1994, l'IED a doublé par rapport au PIB et à l'investissement intérieur tandis que les sorties d'IED ont presque doublé par rapport au PIB mondial. L'IED est la composante la plus importante du flux total de ressources, dépassant les prêts privés nets. Cependant, l'IED est relégué au second plan par la montée en flèche des placements de portefeuille. De plus en plus, l'IED à long terme fait place aux placements temporaires et instables dans les actions et les obligations. Au cours de la dernière décennie, la composition des flux de ressources (c'està-dire IED, prêts de banques commerciales, actions et obligations) a évolué. Les multinationales exigent du financement pour la production dans différents pays, d'où l'importance accrue des services financiers internationaux. De 1983 à 1993, la valeur des actifs banquiers transfrontaliers a plus que triplé et il en a été de même entre 1986 et 1992 pour les opérations de change. Le stock d'actifs financiers à l'échelle mondiale, équivalant à deux fois le PIB des pays de l'OCDE (Oman, 1996), a connu une croissance beau-coup plus rapide que le commerce mondial. La mondialisation financière a été facilitée par l'internationalisation de la production et la croissance des industries mondiales, le rythme rapide des changements technologiques et la déréglementation des services financiers. Les nouvelles technologies de l'information permettent la circulation transfrontalière de données financières, 24 heures sur 24. Comme il est difficile de régir la circulation de ces renseignements, les gouvernements ont aboli les restrictions et les règlements sur la circulation internationale des données financières (Agosin et Tussie, 1993). Les nouvelles technologies facilitent également le commerce transfrontalier de nombreux services financiers. En raison de l'intégration des marchés financiers, le commerce, l'emploi, la production et les politiques économiques nationales en général sont devenus plus vulnérables aux fluctuations des marchés. Les mouvements de capitaux privés sont généralement sensibles aux changements dans les taux d'intérêt et dans les taux de change à court terme, ce qui peut entraver le développement à long terme. Lorsque les marchés financiers sont internationalisés, l'instabilité dans un pays tend à se répercuter dans les pays voisins tout comme dans les pays éloignés. Selon Sir Hans Singer (University of Sussex), les crises financières qui ont secoué le Mexique, la Thaïlande et l'Indonésie, et les effets « domino », ainsi que l'incapacité de Clinton d'obtenir carte blanche auprès du Congrès américain pour poursuivre les négotiations commerciales constituent d'excellents exemples de ce phénomène. Au chapitre 3, qui porte sur l'Amérique latine, Berry souligne les effets négatifs des flux à court terme, qui provoquent une instabilité macroéconomique, freinent la croissance et nuisent à l'exportation. Production et consommation à l'échelle de la planèteLa mondialisation comporte une autre caractéristique : l'internationalisation accrue de la production, de la distribution et de la commercialisation des biens et services (Harris,1993). Ce phénomène procède de la mondialisation des marchés financiers et des marchés de capitaux, des mouvements accrus d'IED, de la diffusion rapide des nouvelles technologies de communication et de la réorganisation par les sociétés transnationales des formes de production. Aujourd'hui, ces sociétés sont un moteur important de l'IED dans les secteurs manufacturier et tertiaire. Dans leur effort de rationalisation, elles font de plus en plus appel à la sous-traitance internationale (par exemple, IBM sous-traite la fabrication de logiciels à des entreprises de Bangalore en Inde), laquelle fait à présent partie du nouveau processus de mondialisation. De même, les industries associées à la technologie de l'information se prêtent davantage à la mondialisation que d'autres (il est plus facile de délocaliser les unités de production ou les fonctions de services, telles la comptabilité, les opérations bancaires, les assurances, vers les pays à faible revenu). Dans le cas de l'industrie du textile et du vêtement, la miniaturisation (par exemple la conception assistée par ordinateur et la fabrication assistée par ordinateur) et la possibilité de transmettre instantanément des renseignements sur la conception et la commercialisation d'un bout à l'autre de la planète ont conduit à la fragmentation de la production et au morcellement de la distribution mondiale dans le but de tenir compte des préférences et des goûts locaux. La délocalisation de la production, dans les années 60, vers les pays à moindre coût de main-d'œuvre, surtout à partir des États-Unis, peut être considérée comme le début du processus d'internationalisation de la production (Grunwald et Flamm, 1985). En raison du faible coût de leur main-d'œuvre, les pays en développement sont devenus compétitifs dans la production et l'exportation de biens manufacturés à fort coefficient de main-d'œuvre. Cette concurrence accrue des pays en développement a poussé les pays industrialisés à réagir : protectionnisme, abandon de la production à fort coefficient de main-d'œuvre au profit de la production de haute technologie et passage vers des industries à fort coefficient de compétences. Les industries traditionnelles peu spécialisées et à fort coefficient de main-d'œuvre ont donc déserté les pays industrialisés pour s'installer dans les pays en développement à faible revenu. La production à la chaîne se trouve surtout dans le secteur de l'électronique et l'industrie du vêtement, deux activités à fort coefficient de main-d'œuvre dont le rapport valeur au poids est élevé, de sorte que les coûts de transport sont faibles. La nouvelle répartition de la main-d'œuvre et la fragmentation de la production entre différents pays découlent en partie des progrès réalisés dans les technologies de système, lesquels ont rendu possible la fragmentation des tâches (Fröbel, Heinrichs et Kreye, 1980). Ce nouveau modèle d'avantage comparatif international favorise les échanges intrabranches entre les entreprises transnationales. De plus en plus, la mondialisation de la production va de pair avec la mondialisation de la consommation, en raison d'une uniformisation croissante des goûts des consommateurs, à tout le moins pour certains produits et services. L'ouverture des économies en développement (voir ci-dessous) et l'utilisation généralisée de la technologie de l'information ont contribué à homogénéiser la demande. Par ailleurs, la convergence des goûts des consommateurs, par delà les frontières nationales, fait parfois contrepoids aux avantages tirés du commerce. Bhagwati (1994, p. 239, note 12) observe que l'harmonisation des goûts des consommateurs limite les avantages découlant du commerce en réduisant la diversité qui stimule les échanges. Concurrence mondialeLa production à l'échelle de la planète, dont nous avons parlé ci-haut, va de pair avec une concurrence mondiale de plus en plus féroce entre les producteurs ou les fournisseurs de biens et de services. En informant les acheteurs et les vendeurs du monde entier, la technologie de l'information contribue à mondialiser la demande et, partant, la concurrence (Oman, 1994). La mondialisation de la concurrence se répercute aussi bien sur le prix que sur la qualité des produits et services. Certaines entreprises évoluent dans des marchés où la demande change lentement et où les prix représentent un facteur plus déterminant que la diversification des produits. James (1993, p. 419) se demande avec raison si les nouvelles formes de concurrence ne feront pas disparaître l'avantage concurrentiel de ces entreprises. Il est donc utile d'établir une distinction entre les marchés à créneaux et les marchés de produits standardisés. C'est surtout dans les marchés à créneaux que la qualité compte plus que le prix (Perez, 1994). Dans le cas des produits stan-dardisés de masse, la livraison et le prix resteront probablement des facteurs d'importance. Les sociétés transnationales doivent conquérir une part croissante du marché mondial afin d'amortir leurs coûts de production fixes dans un délai plus court (utilisation de produits plus courte). Pour faire face à la concurrence mondiale, elles procèdent à la rationalisation et sous-traitent à l'étranger, forment des alliances stratégiques pour répartir les coûts élevés de recherche-développement (R-D), font de la publicité à l'échelle mondiale, fusionnent et font des acquisitions. Les sociétés adoptent ces nouvelles stratégies pour se donner un avantage concurrentiel mondial, réaliser de plus grandes économies d'échelle dans la création de nouvelles technologies et réduire les risques et l'incertitude qui pèsent sur leurs parts du marché. Politiques de libéralisation du commerce et des investissementsL'accord de l'Uruguay Round, ratifié par de nombreux pays, a donné lieu à une réduction successive des tarifs moyens dans tous les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et dans beaucoup de nouveaux pays industrialisés. Dans le cadre de l'Uruguay Round, pour la première fois, les négociations commerciales multilatérales portaient également sur les opérations bancaires et les services financiers. Les pays industrialisés, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, réclament avec insistance la libéralisation du commerce des services bancaires dans un cadre multilatéral. On peut supposer que ces deux pays voudraient recouvrer une partie de leur compétitivité grâce à leur supériorité dans les services financiers (Akyüz, 1995). Lors de la première réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) tenue à Singapour en décembre 1996, on s'est entendu sur une réduction des tarifs pour les produits du secteur de la technologie de l'information et sur la négociation de la libéralisation des télécommunications. Enfin, dans le cadre de l'OCDE, on est en train de promouvoir la libéralisation de l'IED et on préconise l'adoption d'un code d'investissement international. D'autres instances internationales s'intéressent également à ces questions, notamment l'Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), l'Accord de libreéchange nord-américain (ALENA) et l'Union européenne. Cependant, les années 80 ont été marquées par un renforcement des obstacles non tarifaires dans le secteur agricole et dans les domaines de l'acier, de l'électronique, de la chaussure, du textile et du vêtement. Agosin et Tussie (1993, p. 1) font remarquer que pendant que les pays en développement se prononçaient officiellement en faveur du libre-échange, les gouvernements des pays industrialisés recouraient, dans les faits, à des obstacles non tarifaires pour gérer les importations des pays en développement. L'application croissante par les pays industrialisés de mesures antidumping contre les exportations des pays en développement témoigne d'une tendance évidente dans cette voie. Bien que, jusqu'à maintenant, cela n'ait pas retardé l'expansion du commerce mondial, il est possible que ces tendances protectionnistes aient des effets négatifs, et on ignore pour l'instant si ces effets seront compensés par les retombées positives d'une réduction des tarifs. Les réformes économiques et la libéralisation des politiques du commerce et de l'investissement, mises en œuvre jusque dans les pays en développement, ont également contribué à accélérer le processus de mondialisation. La plupart des pays en développement ont aboli leurs politiques de remplacement des importations pour favoriser les exportations et l'ouverture. Des facteurs intérieurs et internationaux ne sont pas étrangers à ce virage. Parmi les facteurs intérieurs, citons la nécessité d'augmenter les exportations pour compenser la baisse de la demande intérieure, assumer le service de la dette et atténuer les contraintes imposées par la balance des paiements. Une étude menée par l'Université des Nations Unies (UNU) et l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques (Helleiner, 1995) révèle que, dans les années 80, la croissance des exportations est devenue un facteur prédominant de croissance industrielle dans de nombreux pays en développement, à savoir la Malaisie, le Mexique, la Turquie et peut-être également le Brésil et la Thaïlande. Dans la mesure où les pays en développement se sont tournés unilatéralement vers les exportations, on peut considérer qu'ils ont provoqué le processus de mondialisation, du moins sa phase actuelle. Les pays d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud-Est, axés depuis plus longtemps vers les exportations, sont ici davantage concernés que les nombreux pays d'Asie du Sud et de l'Amérique latine. Les facteurs internationaux comprennent tant le processus de mondialisation déjà amorcé — qui commandait l'ouverture des économies des pays en développement afin qu'ils puissent tirer parti des exportations et des rentrées d'IED visant à améliorer la technologie, la gestion et la compétitivité internationale — que les pressions exercées par les partenaires commerciaux bilatéraux, les bailleurs de fonds ou les organismes multilatéraux comme la Banque mondiale pour que soient instaurés des programmes d'ajustement structurel touchant notamment la libéralisation du commerce, des investissements et des services financiers. L'étude précitée de l'UNU et de l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques montre comment l'IED a aidé des entreprises des pays en développement à surmonter les obstacles pour passer de la production intérieure à l'exportation. Cependant, l'harmonisation des politiques intérieures n'est pas chose faite. Lors de la première réunion ministérielle de l'OMC, qui s'est tenue à Singapour en décembre 1996, les pays en développement (avec l'appui de l'Allemagne et du Royaume-Uni) ont exclu une telle harmonisation dans le cas des normes de l'environnement et du travail. Ces pays craignent que les pays industrialisés n'invoquent « la loyauté des échanges » comme prétexte pour renforcer le protectionnisme dans des secteurs où ils ne sont pas compétitifs à l'échelle internationale, par exemple la fabrication à fort coefficient de main-d'œuvre. Caractéristiques non économiquesPerte de souveraineté nationaleOutre les transformations qu'elle implique sur le plan économique, la mondialisation modifie les structures sociales et politiques des sociétés ainsi que leur statut. Sur le plan politique, la mondialisation sape la souveraineté nationale et sonne le glas, comme certains le prétendent, de l'État-nation. On croit que dans l'économie mondiale, les sociétés transnationales ou mondiales deviendront toutes-puissantes. L'État ne jouera plus qu'un rôle amoindri, qui consistera à servir les intérêts de ces sociétés. Hirst et Thompson (1996, p. 176) font remarquer que la tâche de l'État-nation se compare à celle des municipalités, qui ont vocation, au sein de l'État, à fournir l'infrastructure et les biens publics dont les entreprises ont besoin, au coût le plus bas possible. Il est indéniable que le rôle de l'État-nation évolue et qu'il s'affaiblit dans la mesure où des événements transfrontaliers influent sur les politiques monétaires et économiques nationales. De plus en plus, la concurrence mondiale est davantage régie par les forces du marché que par les gouvernements nationaux. Deux facteurs de taille ont contribué à limiter l'autonomie des gouvernements en matière de politiques : le flux transfrontalier rapide et sans précédent d'information et l'intégration mondiale des marchés financiers, dont il a déjà été question. Bien que ces phénomènes restreignent l'autonomie de tous les pays, les petites économies ouvertes sont plus vulnérables aux chocs extérieurs et risquent donc d'être frappées plus durement. Grâce à l'intégration mondiale des marchés financiers, il pourrait être plus facile pour le secteur privé de contourner les différentes restrictions imposées par les organismes monétaires internationaux. Toutefois, si les forces de la mondialisation et de l'économie internationale érodent progressivement les pouvoirs incontestés de l'État, les ten-dances opposées que sont le nationalisme et les loyautés ethniques et locales s'amplifient (comme on a pu le constater en Bosnie, dans d'anciennes républiques de l'Union soviétique, au Rwanda et au Burundi). Dans l'Union européenne, des sentiments nationalistes se manifestent, retardant le développement des institutions supranationales en Europe. La mise en œuvre du Traité de Maastricht, la création de la monnaie européenne, la Banque centrale, etc. sont perçues par de nombreux pays membres, comme un empiètement inutile sur la souveraineté nationale. L'adoption du principe de « subsidiarité », en vertu duquel les décisions sont prises aux paliers national et local, là où elles peuvent être mises en œuvre le plus efficacement, avait pour but de calmer ces élans nationalistes et locaux. Standardisation des valeurs et des culturesLa nouvelle technologie de l'information et les progrès réalisés dans le domaine des télécommunications viennent oblitérer le caractère hétérogène des modes de vie nationaux, des valeurs sociales et économiques et même des cultures (par exemple l'engouement des consommateurs pour le prêtà-manger, comme en témoigne l'omniprésence des McDonald et de Coca-Cola, ainsi que pour les films et les feuilletons télévisés américains). La promotion à l'échelle mondiale de la consommation à outrance par la commercialisation, les médias et la publicité est souvent perçue comme le prix à payer pour la concurrence mondiale et la recherche de marchés mondiaux. Ces phénomènes semblent toucher surtout les classes moyennes en expansion dans la plupart des pays. À quelques exceptions près, les biens désignés sous le nom de « produits mondiaux » sont généralement inaccessibles aux pauvres. Les multiples dimensions de la mondialisation, que nous venons d'aborder, peuvent apparaître simultanément ou de façon séquentielle. Par exemple, l'expansion des exportations et de l'investissement étranger peuvent aller de pair, comme ce fut le cas récemment en Chine. Nous tenterons maintenant de cerner les différentes forces qui, à notre avis, sont à la source du processus de la mondialisation. Par souci de cohérence, le présent ouvrage se limite aux aspects économiques de la mondialisation. Cependant, nous ne sous-estimons nullement le bien-fondé et l'importance des répercussions non économiques et culturelles de ce phénomène. Dans le présent volume, la mondialisation est analysée en fonction de caractéristiques comme la croissance des exportations et de l'investissement étranger direct de même qu'en fonction des politiques de libéralisation du commerce et de l'investissement dans les pays en développement. Le présent document traite surtout de l'incidence de la mondialisation sur les pays en développement plutôt que sur les pays industrialisés. Pour examiner les variations dans le degré d'intégration mondiale des pays en développement, nous avons adopté une approche régionale plutôt que nationale. Le monde a beaucoup changé au cours des 30 dernières années. Afin de répartir équitablement les fruits de la mondialisation, il est donc capital d'assujettir à de nouvelles règles les modes d'adaptation institutionnels et structurels à la nouvelle phase de la mondialisation et à la gestion de l'économie mondiale (chapitre 1). Les auteurs de cette étude sont d'avis que les forces de la mondialisation peuvent engendrer des difficultés sociales et économiques en aggravant la pauvreté et l'inégalité des revenus, si elles s'exercent en toute liberté (chapitres 1 et 3). Moteurs de la mondialisationLes sept caractéristiques et courants qui expliquent la mondialisation s'opposent et se complètent à la fois. Certains estiment que la libéralisation unilatérale des échanges, de l'investissement et des marchés financiers par les pays en développement a contribué dans une grande mesure à accélérer la mondialisation. En d'autres termes, ce phénomène est considéré comme endogène. Pour d'autres, le rythme sans précédent des changements technologiques et le foisonnement des nouvelles technologies de l'information et des télécommunications représentent des facteurs exogènes de la mondialisation. Il est difficile de bien cerner les différentes forces en présence, mais il est juste de dire que les facteurs endogènes et exogènes ont tous deux un rôle à jouer et qu'ils exercent une influence réciproque. Nous pensons que la mondialisation résulte de l'interaction du commerce, de l'IED, de la technologie et des politiques (les politiques de libéralisation, en particulier dans les pays en développement). À elle seule, la croissance du commerce ne suscite pas une intégration fonctionnelle aussi grande que l'IED et la technologie de l'information. Depuis la réduction des obstacles tarifaires, obtenue à la suite de plusieurs séries de négociations du GATT, l'IED a cessé d'être un stratagème pour contourner les tarifs et apparaît davantage comme un moyen de stimuler le commerce. Les opérations des sociétés transnationales en Chine et dans le reste de l'Asie de l'Est confirment cette hypothèse. Bhagwati (1978) soutient que les pays orientés vers les exportations attirent plus d'IED que les autres puisqu'ils desservent de plus grands marchés régionaux et internationaux. Une étude transversale (Balasubramanyam et al., 1996) fournit certaines données empiriques à l'appui de cette hypothèse. La phase actuelle de la mondialisation résulte des changements technologiques et des innovations organisationnelles, tels les systèmes de production souples (pour une analyse des liens entre les deux, voir James et Bhalla, 1993). Les nouvelles technologies de l'information et des télécommunications rétrécissent le monde et permettent l'intégration fonctionnelle des stratégies transnationales de production, de commercialisation, d'impartition, etc. L'intensification des échanges intra-entreprises témoigne de ce phénomène. S'il est clair que la libéralisation du commerce et de l'investissement est l'une des forces motrices de la phase actuelle de la mondialisation, particulièrement dans les pays en développement, on ignore en fait si cette libéralisation est la cause ou l'effet de la mondialisation. Si l'on retient la thèse de la cause, avancée par Albert Berry (University of Toronto) on peut alors soutenir que le processus est endogène à un pays particulier, qui peut, en principe, régir le rythme de la mondialisation. Cependant, comme la plu-part des pays ont libéralisé et ouvert leur économie, il est probable que les pays qui décideraient d'adopter des mesures de remplacement des importations s'exposeraient à des risques (voir le chapitre 4 pour une analyse de cette question). La convergence devient donc inévitable. Incidence de la mondialisationDans le présent ouvrage, nous étudierons les répercussions de la mondialisation sur la croissance, la productivité et l'emploi, et insisterons tout particulièrement sur ses effets sur la pauvreté et les inégalités. En effet, la plupart des études portant sur la mondialisation s'intéressent aux répercussions de la mondialisation sur la croissance, mais très peu concernent ses effets sur la pauvreté et les inégalités, sujets qui revêtent pourtant un intérêt de premier plan, tant pour les pays industrialisés que pour les pays en développement. La libéralisation économique étant vue comme un moyen d'améliorer l'efficience des marchés et d'accélérer la croissance économique, on considère que les effets de la mondialisation sont en général bénéfiques. Nous montrerons ici qu'il n'en a pas été ainsi dans les années 80 et au début des années 90 et que l'intégration de l'économie mondiale comporte des inconvénients dont il faut également tenir compte. La mondialisation peut aggraver les disparités de développement qui existent à l'intérieur des pays, entre les pays et entre les régions, particulièrement entre les manœuvres à faible revenu des pays en développement et les producteurs hautement spécialisés des pays industrialisés. Les coûts de la mondialisation peuvent prendre plusieurs formes. À l'échelle planétaire, la mondialisation peut élargir l'écart de revenus et de capacité technologique qui existe entre les pays, car tous ne sont pas également préparés ou équipés pour tirer profit de l'intégration mondiale. De plus, la conjoncture de la fin des années 70 et du début des années 80 (avant que ne s'amorce la dernière phase de la mondialisation) n'a pas été favorable au même degré dans tous les pays. Dans les pays industrialisés, le processus de la mondialisation, allié à l'émergence d'une société fondée sur le savoir et l'information, risque d'élargir l'écart entre les membres de la société qui possèdent des compétences particulières et ceux qui en sont dépourvus, exacerbant l'inégalité des salaires et des revenus. Dans les pays en développement, les inégalités de salaires et de revenus risquent aussi de s'accentuer (voir chapitres 3 et 4). Seuls les secteurs industriels modernes de ces pays sont susceptibles de bien s'intégrer à l'économie mondiale. Ces coûts sociaux doivent être pondérés en fonction des avantages d'une croissance et d'une productivité accrues. Comme le montrent plusieurs chapitres du présent ouvrage, ces coûts risquent d'être élevés. On se demande toutefois si l'inégalité croissante des salaires et des revenus au cours des années 80 (particulièrement en Asie du Sud et en Amérique latine) est attribuable à la mondialisation ou aux politiques intérieures qu'avaient adoptées les pays en développement. Structure de l'étudeLe présent ouvrage se divise en huit chapitres. Les deux premiers sont consacrés à une analyse des concepts. Les chapitres 3 à 6 portent sur la situation économique, au cours des années 80 et 90, dans quatre régions : i) l'Asie du Sud, ii) l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est, iii) l'Amérique latine, iv) l'Afrique. Le chapitre 7 donne un aperçu régional de l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, les inégalités et l'emploi. Le dernier chapitre présente des secteurs précis où il faut mener des recherches supplémentaires avant de pouvoir tirer des conclusions concernant l'incidence négative ou positive de la mondialisation et de l'autoroute de l'information. Dans le premier chapitre, l'auteur examine la mondialisation sous l'angle de la contribution croissante des exportations et des investissements étrangers au PIB, d'un point de vue historique. Il y montre que même si le processus s'est accéléré et est devenu plus complexe depuis les années 80, il a commencé beaucoup plus tôt. L'auteur s'intéresse aux avantages et aux coûts associés au processus de mondialisation et détermine les gagnants et les perdants. Il expose également les politiques à adopter pour minimiser les coûts. Pour mesurer l'influence de la technologie de l'information sur les modèles d'intégration mondiale, l'auteur du deuxième chapitre se penche sur les mécanismes d'influence technologique issus du commerce et de l'investissement étranger. Il analyse trois principaux types de technologies : i) la technologie informatique dans la production industrielle, à savoir la conception assistée par ordinateur et l'avènement des machines-outils commandées par ordinateur ; ii) l'infrastructure des télécommunications ; iii) les technologies de communication électronique, c'est-à-dire Internet et le courrier électronique. Compte tenu de ces renseignements, l'auteur établit une taxonomie qui regroupe différentes formes de technologies, les mécanismes d'influence et les entreprises dans les pays en développement qui sont susceptibles de sortir gagnantes ou perdantes du processus d'intégration mondiale. Les chapitres 3 à 6, qui portent sur les régions, traitent des problèmes de croissance et de productivité, des inégalités et de la création d'emplois pendant le processus de mondialisation des années 80 et 90. Le chapitre 7 donne un aperçu régional, s'inspirant en partie des chapitres régionaux précédents. On y fait remarquer que la croissance a été lente dans toutes les régions, sauf en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, et que la pauvreté et les inégalités dans les revenus se sont accentuées partout sauf dans ces deux régions. La situation de l'emploi est moins nette. L'emploi a connu une croissance en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, mais rien ne prouve qu'il a augmenté en Amérique latine dans les années 80 et 90. Dans cette région, tout comme en Afrique, les emplois deviennent précaires en période de récession économique grave. En général, l'emploi a connu une croissance plus forte dans les économies où la croissance économique a été rapide. La question de la répartition des emplois entre le Nord et le Sud en période de mondialisation est également abordée brièvement au chapitre 7. Malgré les ouvrages de plus en plus nombreux sur le sujet, on n'a pas réussi à déterminer si la hausse du chômage chez les travailleurs non spécialisés procède de la libéralisation du commerce ou des progrès technologiques. Les explications partielles qui font état d'une cause unique sont trompeuses. Rien ne prouve avec certitude que l'un ou l'autre de ces phénomènes soit à l'origine de la disparition des emplois. L'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est montre que l'absorption rapide de la technologie de l'information peut contribuer à accroître l'emploi tout comme la compétitivité en situation de croissance économique rapide. Ainsi, le chômage chez les travailleurs non spécialisés du Nord serait davantage imputable à la lenteur de la croissance et à l'absence de demande qu'à la libérisation du commerce ou à la technologie. Les politiques et les mesures qu'il y aurait lieu d'adopter à l'échelle internationale pour gérer la mondialisation sont examinées aux chapitres 3 à 7. Compte tenu du contexte, il se peut que les échanges commerciaux gérés se révèlent plus bénéfiques que le libre-échange. Le chapitre 3, portant sur l'Amérique latine, montre que la libéralisation intégrale du commerce, accompagnée d'une surévaluation de la monnaie (en raison de pointes dans les entrées de capitaux), peut être nuisible au secteur des petites et moyennes entreprises qui emploient une forte proportion de la population active. Une gestion judicieuse du commerce et des flux de capitaux est donc nécessaire pour éliminer les effets pernicieux de la mondialisation. Les chapitres 4 et 5 soulignent l'importance d'incitatifs adéquats ainsi que d'infrastructures et de ressources humaines appropriées pour une intégration bénéfique dans l'économie mondiale. L'expérience de l'Asie de l'Est, où ces aspects ont été pris en considération et ont été conjugués à une saine gestion, est éloquente, tout comme les expériences de l'Asie du Sud et de l'Afrique, où l'on a pas tenu compte de ces facteurs. Enfin, le chapitre 8 présente les secteurs où des recherches et une analyse stratégique supplémentaires sont requises concernant l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, l'emploi et la répartition du revenu. Il faudra d'abord examiner les raisons pour lesquelles la mondialisation ne se traduit pas par une croissance plus rapide dans les pays industrialisés et la plupart des pays en développement, exception faite de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est. Deuxièmement, il faut se demander quelle est l'incidence précise de la mondialisation sur les inégalités entre les pays et à l'intérieur des pays. Troisièmement, il faut évaluer les effets de la mondialisation sur les secteurs non commerciaux ainsi que sur les petites et moyennes entreprises. Il convient de se demander, par exemple, si ces entreprises sont compétitives au plan international et de déterminer le type de petites entreprises qui se sont révélées les plus vulnérables aux poussées d'importations provoquées par la mondialisation au cours des années 80 et 90. Quatrièmement, il faut se pencher sérieusement sur la relation qui existe entre la mondialisation, d'une part, et la nature et l'emplacement des innovations, d'autre part. Par exemple, la mondialisation de la production s'accompagne-t-elle de la mondialisation de la technologie ? Enfin, le rôle des gouvernements en matière de mondialisation est un autre secteur qui mérite des recherches supplémentaires. |
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