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ID: 31292
Added: 2003-06-04 15:05
Modified: 2003-06-04 15:16
Refreshed: 2012-02-10 15:18

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Women entrepreneurs, the Kinshasa way


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1999-01-15
Olivier Lagueux (Interface)

Une étudiante en sociologie de l'Université du Québec à Montréal revient d'un séjour à Kinshasa, capitale de la république démocratique du Congo. Elle est allée y observer les initiatives des femmes dans le contexte du micro-commerce urbain.

Le Congo évoque pour la plupart d'entre nous un album de Tintin, et avec lui le lointain souvenir du colonialisme belge. Or voilà que le pays que nous avions à peine appris à nommer Zaïre a repris le nom qu'il portait de 1960 à 1971: la république démocratique du Congo. En effet, un nouveau régime, celui de Laurent Désiré Kabila, a mis fin à l'ère de Mobutu, ex-président corrompu. Depuis le 17 mai 1997, le pays connaît donc sa troisième république depuis son indépendance. Pour bien marquer le changement, Kabila a mis de l'avant sa politique de suppression des 3 z. En rebaptisant Congo à la fois le pays et son fleuve majestueux, il a rapidement éliminé deux des trois Zaïres. Ne reste plus que la monnaie, le nouveau zaïre, dernier vestige du pays de Mobutu.

Ces bouleversements rapides auraient incité bien des chercheurs à opter plutôt pour d'autres régions d'Afrique. Ils n'étaient cependant pas de nature à rebuter Hélène Bouchard, étudiante de doctorat, qui, déjà à l'époque de Mobutu, rêvait de mettre les pieds au Zaïre. La bourse du CRDI qui m'a été attribuée, confie-t-elle, a été pour moi le couronnement de plusieurs années de persévérance. L'organisme aura rendu possible son premier séjour sur le terrain, après sept années de recherches universitaires sur le Congo.

L'arrivée au pouvoir de Kabila a facilité les démarches de la chercheuse. En affirmant vouloir reconstruire le pays et accroître la stabilité économique et politique, le nouveau président rendait son pays plus invitant pour les étrangers. Même si le Congo-Kinshasa traverse toujours une période de transition, plusieurs bons coups sur les plans économique et social ont été réalisés: liberté accrue pour les personnes et leurs biens, ré-ouverture des banques, reprise du contrôle du taux de change par la banque centrale, par exemple. Ce qui ne veut pas dire que les problèmes les plus graves aient été réglés, comme le rappelle la présence des kadogos de Kabila, ces enfants armés pour la guerre de libération qui errent toujours dans les rues, un fusil à l'épaule.

Rapports de genre et de pouvoir

C'est un chercheur africain, à l'époque zaïrois et maintenant congolais (!), qui a sensibilisé la jeune femme aux réalités de son pays lors d'un passage à Montréal. Anthropologue de formation, Hélène Bouchard s'est d'abord intéressée à l'ethnographie africaine, avant de se pencher sur des questions sociales actuelles. Son sujet de recherche, c'est la condition de la femme africaine. Sur le terrain, plus précisément, elle a voulu établir en quoi le rôle traditionnel des femmes de Kinshasa par rapport à celui de leur mari affectait la gestion de leurs activités économiques.

Pour le savoir, elle a procédé à une centaine d'entrevues auprès de femmes de Kinshasa. Elle était épaulée par une interprète et deux enquêtrices parlant le lingala, une des langues du pays. Ce sont les enquêtrices qui avaient la responsabilité de colliger et de traduire les réponses des femmes. Rapidement, l'étudiante a toutefois constaté que celles-ci évoquaient beaucoup la politique ou l'économie. Elle rajusta donc le tir en modifiant son questionnaire. Car ce sont moins les maris qui créaient des contraintes que les changements survenus depuis l'arrivée de Kabila... La masse monétaire ayant été considérablement réduite, le pouvoir d'achat de la population en était affecté. Les Congolais (et en particulier les femmes) durent apprendre à faire preuve d'initiative, à développer des stratégies économiques originales.

À Kinshasa, les femmes sont surtout présentes dans le secteur informel de l'économie. On les retrouve à l'échelle du micro-commerce, qui recoupe toute activité faite avec peu de moyens et peu de main-d'oeuvre. Ce type de commerce prend place dans les marchés, qui sont d'ailleurs omniprésents dans la capitale. Typiquement, une femme y vend du manioc, des haricots ou d'autres produits vivriers, parfois même du bois de coupe et des importations européennes. La commerçante étale sa marchandise sur sa table, qu'elle loue à l'Hôtel de ville dans le cas du Grand Marché (ou Zando) ou à la maison communale dans les autres cas. De 75 à 80 p. cent des marchands sont des femmes; les hommes s'occupent plutôt du commerce de gros. Ainsi, il n'y a guère de compétition entre les sexes, autant dans les marchés d'approvisionnement alimentaire quotidien que dans les wenze (petits marchés où l'on trouve aussi des produits importés) ou les grands marchés comme le Zando ou celui de Gambela.

Des stratégies commerciales originales

Les habitantes de Kinshasa, les Kinoises, subissent des contraintes que ne connaissent pas leurs collègues masculins. La plupart ont un mari et six, sept ou même dix enfants. Elles doivent revenir tôt au foyer pour accomplir les tâches ménagères. Celles qui ont la chance de recevoir l'aide domestique d'une soeur, d'une cousine ou de leurs enfants peuvent commercer plus longtemps, voire après la fermeture des marchés. C'est d'ailleurs avantageux pour elles de le faire, puisque ces derniers, tout comme l'ensemble des bureaux de la ville, ferment officiellement à 15:00.

Le taux de divorce a augmenté ces dernières années en raison du nouveau rôle des femmes en milieu urbain. Souvent, les profits tirés de leurs activités de micro-commerce constituent le seul revenu du ménage. Le salaire du mari, s'il existe, ne représente alors qu'un revenu d'appoint. C'est là une situation que certains hommes acceptent mal. Un jour, raconte Hélène Bouchard, une des femmes interviewées est décédée subitement à la suite de complications cardiaques, un phénomène à la hausse chez les femmes de 30 à 40 ans. Les responsabilités nouvelles auxquelles les femmes font face engendrent le stress, cause d'hypertension. Santé, couple, famille: voilà les contraintes que les Kinoises doivent gérer.

Pour réussir en affaires, les Congolaises ont dû développer diverses stratégies commerciales et ce, depuis l'époque coloniale. Sous la gouverne de Mobutu, elles ont appris à effectuer des transactions en dépit des fluctuations journalières du nouveau zaïre: la devise pouvait changer de valeur jusqu'à cinq fois par jour! Elles ont aussi appris à utiliser un système de radio-trottoir les informant de bouche à oreille des prix en vigueur. Au besoin, elles fixaient leurs prix en dollars américains ou en francs belges. Maintenant, sous Kabila, les billets de banque sont si rares que le négoce est difficile. Les marchandes qui avaient l'habitude d'entasser des liasses de billets sur leur table n'en ont plus que quelques-uns à la main. Là encore, des stratégies d'entraide originales ont été mises de l'avant.


Le likelemba, par exemple, est une association vouée à l'épargne et au crédit rotatifs. Les femmes qui en sont membres y versent des économies et touchent à tour de rôle une cagnotte leur permettant de faire des investissements. Il en va de même du muziki, une association récréative où les participantes se retrouvent en alternance chez celle qui reçoit la cagnotte pour fêter entre elles autour d'un repas. Les hommes congolais sont un peu réticents envers ces organisations féminines. Curieusement, cependant, les femmes le sont aussi. Le risque de se faire flouer par des désertrices est toujours grand. Beaucoup préfèrent donc le système de cartes, qui consiste à épargner un peu chaque jour en échange de cartes. Celles-ci peuvent être revendues et l'investisseuse retrouve sa mise.

Hélène Bouchard projette de retourner au Congo-Kinshasa au tout début de 1999. Comme la réforme de Kabila visant à remplacer la monnaie zaïre est prévue pour juin, elle aimerait pouvoir en évaluer les retombées sur le micro-commerce des femmes et voir en quoi la situation du pays a changé. Elle en profitera sans doute pour prendre cette fois-ci davantage de photographies. Ayant trop souvent souffert des photos des Blancs soulignant la pauvreté ou l'exotisme, les Congolais sont devenus méfiants face aux reporters à la Tintin! Leur pays se redresse rapidement et c'est cette image qu'ils veulent plutôt offrir à l'oeil de la caméra.

par Olivier Lagueux

Source: Interface, a bi-monthly magazine of popular science, published by l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS) with support from the Province of Quebec's Ministry of Industry, Commerce, Science and Technology.



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